LE FOUET IMPERIAL ET LA REACTION D'EREVAN: SOLOVIEV MENACE L'ARMENIE
Comme on le sait, le temps est le meilleur des juges. Il n’est pas soumis aux émotions, aux conjonctures politiques ni aux sympathies circonstancielles, et il livre les évaluations les plus justes et les plus équitables des événements et des personnes qui y ont pris part.
Une fois encore, le temps a confirmé cette remarquable qualité d’arbitre impartial, à travers l’exemple de l’un des principaux porte-voix de la propagande russe, Vladimir Soloviev. Il y a encore quelques années à peine, à l’époque où régnait le « clan du Karabakh », Soloviev jouissait en Arménie d’un statut quasi cultuel : il était perçu comme un « avocat des intérêts arméniens » et un « symbole de l’amitié russo-arménienne ». Aujourd’hui, ce « vieil ami » a exprimé publiquement des propos qui ont définitivement mis à nu sa véritable nature.
« La perte de l’Arménie et des pays d’Asie centrale est un problème gigantesque pour la Russie », a déclaré Soloviev, sans s’arrêter à cette conclusion, fruit d’une pensée ouvertement impériale. Il est allé plus loin, proférant des menaces directes : si la Russie a jugé acceptable de lancer une « opération militaire spéciale » sur le territoire de l’Ukraine « pour garantir sa sécurité nationale »…
« Ce qui se passe en Arménie est bien plus douloureux pour nous que ce qui se passe au Venezuela. La perte de l’Arménie est un problème gigantesque. La situation en Asie — en Asie moyenne, en Asie centrale — voilà ce qui peut devenir un problème énorme pour nous », a-t-il affirmé.
Il a souligné que la Russie devait formuler clairement ses buts et ses objectifs, estimant que « le temps des jeux est révolu », et a admis la possibilité d’opérations de force dans d’autres régions qu’il a classées dans la « zone d’influence » de la Russie.
« Je me fiche du droit international et de l’ordre international. Si, pour notre sécurité nationale, il nous a été nécessaire de lancer une opération militaire spéciale en Ukraine, pourquoi ne pourrions-nous pas en lancer ailleurs, dans d’autres points de notre zone d’influence ? », a-t-il déclaré.
De fait, il s’agit ici d’une reconnaissance publique — et même d’une justification — du possible transfert de la guerre sur le territoire arménien, de l’idée que des villes et des villages arméniens pourraient être détruits de la même manière que le sont aujourd’hui ceux de l’Ukraine. Il ne s’agit plus de rhétorique voilée ni de formules ambiguës, mais d’une menace directe. En réponse, la partie arménienne a réagi : l’ambassadeur de Russie a été convoqué au ministère arménien des Affaires étrangères, où une note de protestation lui a été remise. À notre avis toutefois, l’indignation officielle d’Erevan aurait pu être plus ferme encore, allant jusqu’à l’imposition de sanctions personnelles à l’encontre de ce présentateur de télévision au comportement scandaleux.
Dans cette situation, les autorités arméniennes auraient pu, selon nous, s’inspirer de l’exemple de l’Azerbaïdjan, qui, en son temps, a su remettre Soloviev à sa place. Il s’agit des événements de 2020, lorsque le propagandiste a commis une grave erreur politique en invitant à son émission David Babayan, qu’il a présenté comme le « ministre des Affaires étrangères du Haut-Karabakh » — le même Babayan qui se trouve aujourd’hui à Bakou, dans l’attente d’une décision de justice équitable. La réaction azerbaïdjanaise avait alors été ferme et sans équivoque. Résultat : Vladimir Soloviev a été contraint de présenter publiquement ses excuses à l’État azerbaïdjanais à deux reprises. « J’ai commis une grave erreur politique… C’est mon erreur d’avoir donné la parole à une seule partie. C’est mon erreur, je présente mes excuses », balbutiait le présentateur controversé. Voilà un exemple classique de la manière dont un État indépendant défend sa dignité et ses intérêts. En Arménie, en revanche, on a pour l’instant choisi de se limiter à une réprobation diplomatique à l’égard de ce « vieil ami de toujours ».
On se souvient pourtant qu’en décembre 2013, Soloviev avait été décoré de l’ordre arménien de l’Honneur, « pour sa grande contribution personnelle au développement et au renforcement de l’amitié entre les peuples arménien et russe ». Aujourd’hui, l’ironie de la situation saute aux yeux : le peuple arménien peut voir et entendre de ses propres yeux et oreilles quelle est exactement la « contribution » de Soloviev à ces « relations amicales ». Certes, des propositions ont été formulées pour le priver de cette distinction, car il est difficile de qualifier autrement que de honte le fait qu’une telle décoration soit détenue par une personne qui envisage la guerre contre l’Arménie.
Enfin, il convient de noter que les médias proches du prétendu « clan du Karabakh » et du parti Dachnaktsoutioun ont préféré passer ce sujet sous silence, comme si rien ne s’était produit et comme si Soloviev n’avait pas parlé de l’Arménie comme d’une victime potentielle d’une nouvelle agression. Se taisent également, bouche cousue, Serge Sarkissian et Robert Kotcharian, sous lesquels Soloviev avait été élevé au rang d’icône de « l’amitié russo-arménienne ». Les partisans de l’oligarque russo-arménien Samvel Karapetian gardent eux aussi le silence — cet homme que le présentateur scandaleux qualifiait publiquement de son plus proche ami et pour lequel il exigeait l’arrêt des poursuites pénales en Arménie. Or, comme on dit, le silence est aussi une position : en l’occurrence, il en dit long et peut parfaitement être interprété comme un signe d’assentiment aux propositions formulées par Soloviev.