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LA CHINE S'IMPLANTE DANS LE SECTEUR MINIER AZERBAÎDJANAIS : L'ACCORD DE DASHKASAN

11 Janvier 2026 20:30 (UTC+01:00)
LA CHINE S'IMPLANTE DANS LE SECTEUR MINIER AZERBAÎDJANAIS : L'ACCORD DE DASHKASAN
LA CHINE S'IMPLANTE DANS LE SECTEUR MINIER AZERBAÎDJANAIS : L'ACCORD DE DASHKASAN

Paris / La Gazette

Derrière cette coopération se dessine une vision reliant les objectifs de modernisation stratégique de Bakou à l’initiative chinoise de long terme des Nouvelles Routes de la soie (Belt and Road Initiative).

L’expansion économique discrète mais résolue de Pékin continue de façonner l’avenir industriel de l’Eurasie. Elle a désormais atteint Dashkasan, une région montagneuse de l’ouest de l’Azerbaïdjan, réputée pour ses vastes gisements de minerai de fer. La récente rencontre entre de hauts responsables de Sinosure et de Sinosteel avec AzerGold CJSC, Dashkasan Iron Ore LLC (DDF) et Azerbaijan Metal Company n’a peut-être pas fait la une des médias internationaux, mais ses implications pourraient être considérables.

Selon les médias azerbaïdjanais, les discussions ont porté sur la préparation d’une étude de faisabilité pour une usine de fer briqueté à chaud (HBI) de grande envergure dans le district de Shamkir. Ce projet, qui vise une production annuelle de deux millions de tonnes de HBI d’ici 2029, pourrait devenir l’une des installations métallurgiques les plus avancées de la région.

Pour l’Azerbaïdjan, il s’agit d’une étape majeure vers la diversification d’une économie encore largement dépendante des hydrocarbures. Pour la Chine, c’est une nouvelle occasion de renforcer son empreinte industrielle le long de l’un des corridors stratégiques les plus importants de l’Eurasie : le Caucase du Sud.

Sinosure, l’organisme public chinois d’assurance-crédit à l’exportation, joue un rôle clé dans le financement des projets d’infrastructure mondiaux relevant de la BRI. Son soutien apporte sécurité financière et gestion des risques aux investisseurs chinois, facilitant leur entrée sur des marchés complexes ou à haut risque.

De son côté, Sinosteel, l’un des plus grands groupes publics chinois d’ingénierie et d’exploitation minière — désormais intégré au conglomérat Baowu — apporte son expertise technologique et son expérience industrielle dans le traitement du minerai de fer et la sidérurgie. Sa présence en Azerbaïdjan ne relève pas seulement d’une coopération commerciale, mais s’inscrit dans l’extension de la diplomatie industrielle chinoise.

L’approche de Pékin se veut pragmatique. Elle ne s’accompagne ni de conditions politiques ni d’exigences idéologiques, un atout pour des pays comme l’Azerbaïdjan, attachés à la souveraineté de leurs décisions. La Chine propose plutôt un savoir-faire technique, des financements de long terme et l’accès à des écosystèmes industriels capables de moderniser rapidement les capacités de production.

Les autorités azerbaïdjanaises ont depuis longtemps pris conscience de la nécessité de dépasser le modèle extractif du secteur énergétique. Depuis 2020, le président Ilham Aliyev a élargi le mandat d’AzerGold, initialement centré sur l’or, à la gestion et au développement des gisements de métaux ferreux. La création de Dashkasan Iron Ore LLC (DDF) en tant que filiale a marqué un tournant dans la politique industrielle du pays.

En 2020, un décret présidentiel a alloué trois millions de manats à des études géologiques et à l’évaluation de la faisabilité du gisement de Dashkasan. Les résultats se sont révélés prometteurs : les explorations ont confirmé des réserves totales de 187 millions de tonnes de minerai de fer, suffisantes pour jusqu’à quinze ans de production. Le cabinet de conseil britannique Micon International a ensuite élaboré un plan minier sur 21 ans, intégrant des technologies modernes d’extraction et de traitement afin d’optimiser l’efficacité et la durabilité.

Le projet a franchi une étape décisive en 2025, lors du 1er Forum international de l’investissement en Azerbaïdjan (AIIF 2025) à Bakou. À cette occasion, DDF a signé un accord de partenariat stratégique avec le fonds d’investissement kazakh Fonte GreenMet Investments Fund OEIC, aboutissant à la création d’Azerbaijan Metal Company LLC. Cette coentreprise sera chargée du financement, de la construction et de la gestion de la future usine de HBI.

Cette initiative illustre l’ambition croissante de l’Azerbaïdjan de devenir un pôle régional de production métallurgique. Une fois opérationnelle, l’usine reposera sur la technologie de réduction directe, un procédé plus propre et plus économe en énergie, qui transforme le minerai de fer en fer pur en utilisant du gaz naturel plutôt que du charbon. Cette approche s’inscrit à la fois dans les tendances mondiales de décarbonation et dans les engagements environnementaux de l’Azerbaïdjan au titre de l’Accord de Paris.

Le projet de Dashkasan devrait attirer 1,2 milliard de dollars d’investissements et créer plus de 4 000 emplois, tant lors de la construction que durant l’exploitation. Sur l’ensemble de son cycle de vie, il pourrait générer environ 13 milliards de dollars de recettes pour le budget azerbaïdjanais. Au-delà des chiffres, le projet promet un effet d’entraînement sur l’ensemble de l’économie, touchant la logistique, les infrastructures, l’éducation et le transfert de technologies.

Zakir Ibrahimov, président d’AzerGold, a souligné que la teneur relativement faible du minerai en fer (environ 40 %) et l’absence d’accès maritime direct rendent indispensable la production de produits à plus forte valeur ajoutée plutôt que l’exportation de minerai brut. « En tenant compte de tous ces facteurs, nous avons défini une approche technologique optimale en coopération avec des cabinets de conseil internationalement reconnus », a-t-il déclaré. « Celle-ci repose sur une chaîne de production en trois étapes : la fabrication d’un concentré de haute qualité contenant 67 % de fer, suivie de la production de boulettes et de fer briqueté à chaud. »

En substance, l’Azerbaïdjan ne cherche pas seulement à extraire du fer, mais à bâtir un écosystème métallurgique intégré. L’association des ressources locales, de l’expertise industrielle chinoise et de la participation financière kazakhe illustre la manière dont la coopération transnationale peut transformer des atouts naturels en puissance économique durable.

Sur le plan géopolitique, le projet de Dashkasan met en lumière l’engagement croissant de la Chine dans le Caucase du Sud, une région traditionnellement influencée par la Russie, l’Occident et la Turquie. En investissant dans des projets industriels de long terme, Pékin se positionne comme un partenaire économique neutre, proposant le développement sans ingérence politique. Pour Bakou, ce partenariat permet de diversifier ses relations internationales et de réduire sa dépendance à un seul axe géopolitique.

Le projet reflète également une nouvelle phase de l’évolution de la Belt and Road Initiative, qui ne se limite plus aux corridors de transport, mais met l’accent sur le développement des capacités industrielles dans des régions stratégiques. Dashkasan pourrait ainsi servir de modèle pour de futures coopérations sino-azerbaïdjanaises, avec des extensions possibles vers les énergies renouvelables, la métallurgie verte et les matériaux de haute technologie.

Des défis subsistent : goulets d’étranglement infrastructurels, normes environnementales et fluctuations des marchés mettront à l’épreuve la solidité du partenariat. Toutefois, la conception stratégique du projet — associant plusieurs partenaires, des technologies durables et des objectifs économiques partagés — lui confère des bases solides.

En définitive, l’initiative de Dashkasan dépasse le cadre d’un simple projet minier. Elle symbolise l’entrée de l’Azerbaïdjan dans une nouvelle ère industrielle. En cas de succès, elle transformera le pays d’exportateur de matières premières en producteur de biens à forte valeur ajoutée, renforçant sa position de leader économique régional.

Pour la Chine, Dashkasan constitue un maillon supplémentaire de son réseau mondial de coopération en matière de ressources — un exemple discret mais révélateur de la manière dont la Belt and Road Initiative continue de redessiner la carte industrielle de l’Eurasie. Pour l’Azerbaïdjan, c’est un pas vers la souveraineté industrielle, la modernisation technologique et une prospérité durable.

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