LE REFUS DE BAKOU D'ENVOYER UNE MISSION A GAZA COMPLIQUERA-T-IL SES RELATIONS AVEC LES ETATS-UNIS ?
Paris / La Gazette
Un spécialiste du Moyen-Orient développe sa réponse
Le président Ilham Aliyev a déclaré que l’Azerbaïdjan n’enverrait pas de militaires à l’étranger et ne participerait à aucune mission internationale, y compris à d’éventuelles forces de stabilisation à Gaza. À Bakou, on confirme que des contacts ont eu lieu avec l’administration américaine sur cette question, tout en soulignant que toute participation est exclue.
Ilham Aliyev a expliqué cette position par le fait que l’Azerbaïdjan a lui-même connu l’agression et de lourdes pertes, et qu’il n’entend pas risquer la vie de ses citoyens pour des conflits qui ne sont pas les siens. Il a également noté que, malgré le respect porté au peuple palestinien, Bakou n’a jamais reçu de soutien réel de la part de la Palestine.
Dans ce contexte, plusieurs questions s’imposent : peut-on parler d’une volonté délibérée de l’Azerbaïdjan de se tenir à distance des scénarios de force promus par les États-Unis au Moyen-Orient ? Comment cette position est-elle perçue à Washington et à Tel-Aviv : comme une neutralité réfléchie ou comme un refus de s’impliquer ? Et cette ligne est-elle susceptible de compliquer le dialogue de Bakou avec l’administration de Donald Trump ou, au contraire, de le renforcer ?
Le politologue et orientaliste Vugar Ziferoglu a partagé avec Minval Politika son analyse de ces déclarations et de leurs implications en politique étrangère.
Selon l’expert, les propos du président Ilham Aliyev reflètent clairement l’essence de la politique moyen-orientale de l’Azerbaïdjan et l’approche fondamentale que Bakou applique de manière cohérente sur la scène internationale. Il s’agit d’un refus conscient des évaluations émotionnelles ou idéologiques au profit d’une ligne pragmatique, fondée sur les intérêts nationaux, les normes du droit international et l’expérience politique concrète.
Vugar Ziferoglu rappelle que le président a sans ambiguïté souligné qu’au cours des périodes les plus difficiles de son histoire, l’Azerbaïdjan n’a pas bénéficié d’un soutien réel et pratique de la part de nombreux acteurs internationaux, y compris de pays considérés formellement comme des amis ou des partenaires. Selon l’expert, cette expérience a été déterminante dans la formation d’une politique étrangère dénuée d’illusions, construite sur les faits, la responsabilité mutuelle et un calcul précis.
Dans ce contexte, la position de l’Azerbaïdjan sur la question palestinienne mérite une attention particulière. Bakou a constamment soutenu la création d’un État palestinien, sur la base des principes du droit international et des résolutions de l’ONU. Cette position, souligne Ziferoglu, ne se limite pas à des déclarations : elle revêt un caractère institutionnel. L’Azerbaïdjan accueille une ambassade de Palestine, qui bénéficie d’un soutien financier de l’État, ce qui témoigne de la cohérence et de la sincérité de la position de Bakou.
Dans le même temps, précise l’expert, les déclarations du président Aliyev montrent clairement que le soutien à la Palestine ne découle pas d’un attachement émotionnel unilatéral, mais s’inscrit dans une compréhension plus large des principes de justice et de légitimité dans le système international.
Cette ligne, estime le politologue, s’intègre naturellement dans la politique d’équilibre régional menée par l’Azerbaïdjan au Moyen-Orient.
« L’Azerbaïdjan ne se positionne pas comme un État défendant les intérêts d’une partie au détriment d’une autre », souligne-t-il. Tout en conservant une position de principe sur la question palestinienne, Bakou entretient parallèlement des relations stables et pragmatiques avec d’autres acteurs régionaux clés, notamment Israël. C’est précisément cela qui permet à l’Azerbaïdjan de se présenter comme un partenaire fiable et prévisible, tout en protégeant ses propres intérêts nationaux et sa sécurité.
L’expert s’attarde également sur la déclaration du président selon laquelle « les questions des pays arabes doivent être résolues par les États arabes eux-mêmes ». À ses yeux, il s’agit d’une expression directe du principe de non-ingérence et de respect de la souveraineté, qui occupe une place importante dans la doctrine de politique étrangère de l’Azerbaïdjan. Bakou évite délibérément toute implication directe dans les conflits politiques et militaires internes à d’autres régions. Le pays est prêt à soutenir des initiatives diplomatiques et humanitaires fondées sur le droit international, mais ne s’arroge pas la responsabilité de décisions qui doivent relever des États concernés.
En conclusion, Vugar Ziferoglu estime que ces déclarations confirment l’adhésion de l’Azerbaïdjan à une ligne réaliste, équilibrée et centrée sur les intérêts nationaux dans sa politique moyen-orientale. Il s’agit d’un modèle de politique étrangère dans lequel le pays adopte des positions de principe sur les scènes internationales, maintient une distance responsable vis-à-vis des conflits régionaux et place la défense de ses intérêts étatiques au premier plan. Selon l’expert, cette approche renforce la position de l’Azerbaïdjan en tant qu’acteur fiable et responsable, tant au niveau régional que mondial.
Dans le même esprit, poursuit-il, l’Azerbaïdjan part du principe que les crises au Moyen-Orient doivent être réglées par les États de la région eux-mêmes. Cette logique implique le soutien au droit international, à la diplomatie et aux initiatives humanitaires, tout en excluant la participation à des opérations de changement de régime ou à des coalitions militaires initiées de l’extérieur.
« Il s’agit, en substance, d’une forme de neutralité responsable, visant à protéger la stabilité intérieure du pays et à éviter son entraînement dans des confrontations géopolitiques complexes », résume-t-il.
Ziferoglu souligne que cette approche s’est forgée à partir de l’expérience historique de l’Azerbaïdjan, qui, dans les moments les plus difficiles, s’est souvent retrouvé seul face à ses problèmes et n’est donc pas enclin à considérer l’intervention militaire extérieure comme un outil universel et efficace de règlement des conflits.
Selon l’expert, une telle ligne a peu de chances de compliquer le dialogue entre l’Azerbaïdjan et l’administration de Donald Trump. Au contraire, elle s’en rapproche à bien des égards. Dans ce cadre, Bakou est perçu à Washington non comme un partenaire problématique, mais comme un acteur rationnel, qui ne requiert pas d’implication militaire américaine et n’impose pas d’obligations idéologiques.
Mieux encore, estime le politologue, cette position pourrait renforcer le dialogue américano-azerbaïdjanais. L’Azerbaïdjan montre sa volonté de coopérer dans les domaines où les intérêts convergent — sécurité énergétique, routes de transit, stabilité régionale — sans entraîner les États-Unis dans des conflits régionaux ni créer de risques supplémentaires. Tout cela fait de Bakou un partenaire commode, pragmatique et fiable pour une administration avant tout orientée vers des résultats concrets plutôt que vers l’exportation de solutions de force.