LA GEORGIE ENTRE L'EUROPE ET LA RUSSIE
La Géorgie est un pays de transit stratégique majeur dans le Caucase du Sud et un partenaire important de l’Union européenne dans des domaines clés tels que la sécurité, la diversification énergétique et la politique d’élargissement de l’UE.
Pour la Pologne, l’orientation politique de la Géorgie et sa position régionale revêtent une importance particulière, notamment dans le contexte de la politique agressive de la Russie et de la quête européenne de routes d’approvisionnement stables, y compris dans le secteur de l’énergie, rapporte The Caspian Post, citant des médias étrangers.
Malgré ce rôle central, le parti au pouvoir, Rêve géorgien (Georgian Dream), place de plus en plus ses partenaires européens dans une position délicate. Ces derniers mois, la pression exercée sur l’opposition a atteint un niveau sans précédent, suscitant de vives inquiétudes parmi les États membres de l’UE. Les leaders de l’opposition et les militants de la société civile sont régulièrement arrêtés ou contraints à l’exil. Des mesures sont également prises pour exclure les partis concurrents de la vie politique et limiter la participation électorale des citoyens géorgiens vivant à l’étranger. Parallèlement, les craintes grandissent de voir le gouvernement, à l’approche des élections de 2028, transformer une opposition fragmentée en entités contrôlées et factices, ne préservant qu’une apparence de pluralisme politique.
Dans un entretien avec Tamar Kekenadze, figure de l’opposition géorgienne (For Georgia) et experte en sécurité internationale, se dessine un tableau préoccupant. La Géorgie semble s’éloigner de ses engagements européens, s’enfoncer dans une répression intérieure croissante et risquer un isolement accru à un moment où la coopération avec des partenaires comme la Pologne n’a jamais été aussi cruciale.
Dérive autoritaire et effondrement de la confiance politique
Ces dernières années, la Géorgie a connu une concentration croissante du pouvoir. En novembre, le parquet a annoncé l’ouverture de poursuites pénales contre huit figures majeures de l’opposition, dont l’ancien président Mikheïl Saakachvili. Dans le même temps, le parti Rêve géorgien a renforcé son emprise sur les institutions de l’État et le débat public.
Kekenadze reconnaît ouvertement les erreurs commises par l’opposition — notamment le boycott prolongé du Parlement — tout en défendant la décision de son parti d’y revenir :
« Le boycott n’a pas fonctionné. Reprendre nos mandats était la seule manière de poursuivre le combat et de garantir que les voix dissidentes continuent d’être entendues. »
Elle décrit également un climat de peur délibérément entretenu par le pouvoir :
« Rêve géorgien montre aux citoyens des images de l’Ukraine dévastée et leur dit que la même chose arrivera à la Géorgie si l’opposition accède au pouvoir. »
Pour le lectorat polonais, ces images résonnent fortement. Le cas géorgien illustre un paradoxe bien connu : un gouvernement qui prétend protéger la stabilité tout en démantelant méthodiquement les institutions censées la garantir.
Pourquoi les investisseurs se détournent-ils ?
Il y a encore dix ans, la Géorgie était présentée comme une porte d’entrée idéale pour les investisseurs européens dans le Caucase : ouverte aux capitaux étrangers, accueillante pour les start-up, attractive sur les plans touristique et logistique. Aujourd’hui, ce modèle commence à se fissurer. Le problème central n’est plus la rentabilité, mais la prévisibilité. La justice manque d’indépendance, les lois peuvent changer de manière imprévisible, et les investisseurs redoutent de ne pas pouvoir protéger leurs activités.
Le mythe de la neutralité dans une région dominée par la force
Les autorités actuelles présentent de plus en plus leur politique « d’équilibre » ou de « neutralité » comme un choix pragmatique. Ce discours peut certes trouver un écho auprès d’une partie de la société géorgienne. En réalité, toutefois, la neutralité dans le Caucase du Sud n’est ni une position stratégique ni un objectif atteignable. Elle crée au contraire un vide — inévitablement comblé par des acteurs plus puissants.
La Géorgie peut-elle réellement maintenir un équilibre entre l’UE, les États-Unis, la Russie et la Chine ?
La réponse de Kekenadze est sans ambiguïté :
« La neutralité est impossible dans notre région. Pour nous, l’intégration à l’UE et à l’OTAN n’est pas une question économique, mais une question existentielle. »
Elle souligne également le recul de l’engagement américain, illustré notamment par l’absence pendant un an d’un ambassadeur des États-Unis à Tbilissi. Pour la Pologne, une forte présence transatlantique en Europe de l’Est et dans le Caucase du Sud est essentielle. Tout retrait de la Géorgie de cette coopération affaiblirait très probablement l’ensemble du flanc oriental, sans bénéficier à aucun État membre de l’OTAN.
Un message à l’Europe — et à la Pologne
Interrogée sur ses attentes vis-à-vis de l’Union européenne, Kekenadze lance un appel à la fois mesuré et ferme :
« Au minimum, ne rompez pas les liens formels — la liberté de circulation, le libre-échange. Si nous les perdons, ce sont les citoyens géorgiens ordinaires et pro-européens qui en souffriront, pas les politiciens. »
C’est ici que le rôle de la Pologne devient déterminant. Varsovie a constamment plaidé en faveur des partenaires orientaux, consciente que les abandonner engendre davantage d’instabilité régionale plutôt que des réformes. Soutenir la société civile géorgienne, les mécanismes de transparence et l’application des sanctions n’est pas un acte de charité, mais une question d’intérêt stratégique.
La Géorgie n’est pas un pays lointain et périphérique du Caucase. Elle est avant tout un État de transit clé, ayant un impact direct sur la sécurité énergétique européenne. En dépit de son importance stratégique et de son rôle positif potentiel, elle pourrait devenir un test de crédibilité pour la politique d’élargissement de l’UE — et un maillon faible du régime de sanctions contre la Russie.
Ce qui se déroule aujourd’hui en Géorgie a des conséquences directes sur la sécurité de l’UE, sa politique de sanctions et les axes de transit Est-Ouest — et donc aussi sur les intérêts stratégiques de la Pologne. À mesure que l’Europe redessine sa carte sécuritaire, une question demeure : la Géorgie se rapprochera-t-elle de l’Europe ou glissera-t-elle progressivement vers une zone grise, là où Moscou se sent le plus à l’aise ?
Pour les entreprises polonaises, en particulier les PME, l’enjeu est crucial. La Géorgie n’est plus un environnement facile à gérer ni un marché où l’on peut prendre des risques sans sérieuses inquiétudes. Si des secteurs comme le tourisme, les énergies renouvelables et les technologies de l’information conservent un certain potentiel, le risque politique est devenu le facteur dominant. Comme le prévient Kekenadze, une instabilité prolongée pourrait pousser la Géorgie à l’auto-isolement, la coupant des capitaux et de l’expertise européens.