Outre le fait que l’Asie centrale se transforme en l’un des principaux pôles de dynamisme économique de l’espace eurasiatique, elle passe du statut d’objet de la politique mondiale à celui de sujet à part entière. Et l’année 2025, qui s’achève, a joué un rôle particulièrement déterminant dans la formation de ce nouveau statut régional.
« L’Asie centrale devient un espace de nouvelles opportunités et de responsabilité partagée », a récemment déclaré le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev lors du sommet « Asie centrale – Japon ». Une formule modeste en apparence, mais riche de sens, si l’on considère les bases posées en 2025 — bases auxquelles la région se préparait de longue date — tant sur le plan politique que commercial, économique, énergétique, logistique et dans d’autres domaines encore.
Il est devenu axiomatique que l’attention accrue portée à l’Asie centrale, en particulier depuis le début de la guerre en Ukraine, s’explique par sa position géographique stratégique (carrefour Est-Ouest, accès à la mer Caspienne, proximité avec la Russie, la Chine, le Moyen-Orient, etc.) ainsi que par ses immenses réserves de matières premières stratégiques. Tandis que la planète était secouée par la transformation de l’ordre mondial, la concurrence géopolitique et de multiples crises locales, l’Asie centrale a évolué comme dans une réalité partiellement abstraite de ces chocs, renforçant méthodiquement sa subjectivité sur la scène internationale. Il suffit de rappeler que, durant l’année écoulée — « sans esprit de confrontation » — la région a organisé pas moins de cinq sommets : avec les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Union européenne et le Japon. Un fait qui témoigne à la fois de la concurrence géopolitique entre grandes puissances pour l’Asie centrale et de leur volonté d’y déployer leurs propres stratégies à travers projets et investissements.
Cette situation, d’un côté, est porteuse d’élan, mais de l’autre, elle peut devenir risquée si les acteurs extérieurs s’y affrontent frontalement. Toutefois, face à cet intérêt soutenu, l’Asie centrale consolide son importance propre et devient en quelque sorte « à personne », ou plutôt « à elle-même » : elle diversifie ses relations avec les puissances en quête d’influence, tout en renforçant ses liens intrarégionaux et la coopération commerciale et économique. Fait significatif : l’intégration dans ce cercle d’un acteur eurasiatique majeur, l’Azerbaïdjan, devenu en 2025 participant permanent aux réunions consultatives des États d’Asie centrale, contribuant à l’élargissement institutionnel et au renforcement des marchés régionaux — économiques, énergétiques et logistiques.
Autre évolution notable : l’Organisation des États turciques a intensifié la coopération entre ses membres, sur les plans politique, économique et humanitaire.
En 2025, le volume du commerce extérieur des pays d’Asie centrale a atteint 225 milliards de dollars, soit une multiplication par 2,5 en sept ans. Le commerce intrarégional, quant à lui, a été multiplié par 4,5 pour atteindre 11 milliards de dollars. Autrement dit, l’Asie centrale aborde l’année 2026 non seulement avec une politique multivectorielle affirmée, mais aussi avec un renforcement tangible de l’interaction économique au sein de son propre espace.
Les principaux domaines d’effort en 2025 ont été l’énergie — avec un accent sur les technologies « vertes », et, au Kazakhstan (suivi par l’Ouzbékistan), sur l’énergie nucléaire — ainsi que le développement des transports et de la logistique. Parmi les projets emblématiques figurent la mise en œuvre concrète de la ligne ferroviaire Chine–Kirghizstan–Ouzbékistan et, plus largement, la consolidation du corridor transcaspien (le « corridor médian ») reliant la Chine à l’Europe. Ce corridor est devenu une sorte de bouée de sauvetage face aux ruptures récentes des chaînes d’approvisionnement mondiales. Par ailleurs, un accord quadripartite entre la Roumanie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan est prêt à être signé pour la création et la mise en service d’un corridor de transport international mer Noire–mer Caspienne. Ce nouveau tracé reliera l’Asie centrale à l’Europe centrale et septentrionale et offrira un accès aux voies navigables intérieures européennes.
Les cinq pays de la région — Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Kirghizstan et Turkménistan — ont enregistré en 2025 une croissance économique soutenue et approfondi leur coopération régionale, alors même que la croissance mondiale ralentissait. Selon des données préliminaires, la croissance économique cumulée de l’Asie centrale a atteint 5,7 % en 2025.
Un accent particulier a été mis sur la transformation numérique rapide. En 2025, le Kazakhstan a créé un ministère de l’Intelligence artificielle et du développement numérique et accueilli le plus grand forum technologique, Digital Bridge. L’Ouzbékistan a lancé plus de vingt projets fondés sur l’IA, tandis que le Tadjikistan a proclamé la période 2025-2030 « Années de l’économie numérique et de l’innovation ».
Selon un rapport d’experts et d’analystes de la Banque eurasiatique de développement, dans un contexte de ralentissement de l’économie mondiale, ce sont précisément les États d’Asie centrale qui deviendront, en 2026 et au cours des deux années suivantes, les principaux moteurs du développement de l’espace eurasiatique.
Dans le scénario de base, le PIB cumulé des pays de la région augmentera de 2,3 % en 2026, et « la croissance se maintiendra malgré des taux d’intérêt élevés, l’incertitude géopolitique et la volatilité des marchés des matières premières ». Le Kirghizstan devrait afficher la croissance la plus forte, avec une hausse du PIB de 9,3 %, portée par les investissements, la demande intérieure et l’activité dans les secteurs de la construction et de l’énergie. Il est suivi par le Tadjikistan, avec une croissance attendue de 8,1 %, grâce aux projets d’investissement et aux transferts de fonds depuis l’étranger. En Ouzbékistan, la croissance du PIB est estimée à 6,8 %, contre 7,4 % en 2024-2025 — un niveau supérieur à la moyenne mondiale. Le Kazakhstan affiche également une trajectoire stable, avec une croissance de 5,5 %, soutenue par le lancement du Plan national d’infrastructures et du programme « Commande à l’investissement », qui compenseront partiellement une éventuelle baisse des revenus pétroliers.
Entre 2026 et 2028, l’inflation dans les pays d’Asie centrale devrait reculer, passant globalement de 6,9 % en 2025 à 6,3 %. Les monnaies locales devraient rester stables, même si le prix du pétrole devrait légèrement baisser en raison de l’augmentation de l’offre, ce qui exercera une pression sur les exportateurs d’hydrocarbures, en premier lieu le Kazakhstan. En revanche, le maintien de prix élevés de l’or continuera de soutenir les économies du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan.
Conclusion de la Banque eurasiatique de développement : alors que la région dépendait auparavant largement de la conjoncture extérieure, l’accent se déplace désormais vers les projets d’infrastructure, l’industrie manufacturière, la demande intérieure et la coopération régionale. En substance, l’Asie centrale devient l’un des principaux centres de dynamisme économique de l’espace eurasiatique, concentrant en 2026–2028 les taux de croissance les plus élevés, l’activité d’investissement et un fort potentiel de développement à long terme.
Si l’année qui s’achève a été, à bien des égards, une année « bénéficiaire » pour l’Asie centrale et très prometteuse en matière de renforcement de ses positions souveraines et de développement économique, la région ne peut toutefois s’isoler complètement de la turbulence politique mondiale, de la montée rapide des menaces sécuritaires et des crises diverses. D’où la nécessité de réponses rapides, de préférence dans un format collectif impliquant toutes les républiques d’Asie centrale.
Sur le plan local, une partie des failles sécuritaires a été comblée en 2025, notamment par l’achèvement de la délimitation et de la démarcation de la frontière entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, longtemps théâtre d’affrontements armés meurtriers et de déplacements forcés. Après des années de négociations, la question a finalement été réglée par la signature d’un document incluant un échange de territoires. Cela témoigne d’une maturité politique accrue de la région, de sa capacité à conclure des accords, à renoncer aux solutions de force et à se passer d’« arbitres » extérieurs.
Néanmoins, la sécurité de la frontière tadjike dans le contexte afghan — et, par conséquent, celle de toute l’Asie centrale — demeure une source de vive préoccupation. En 2025, de graves incidents armés ont eu lieu à la frontière tadjiko-afghane, liés à des franchissements illégaux par des trafiquants de drogue et des membres de groupes terroristes, ainsi qu’à des attaques visant des citoyens chinois : cinq spécialistes chinois travaillant au Tadjikistan ont trouvé la mort. Le dernier incident tragique s’est produit fin décembre, lorsque des membres d’une organisation terroriste ont pénétré depuis l’Afghanistan sur le territoire tadjik pour attaquer un poste-frontière. Les assaillants ont été neutralisés, mais deux officiers des gardes-frontières tadjiks ont été tués.
Douchanbé confirme qu’entre octobre et décembre de cette année, le nombre d’affrontements armés à la frontière — parfois mortels — a augmenté. La question se pose donc d’une révision des approches en matière de sécurité, tant au Tadjikistan que dans l’ensemble de l’Asie centrale, ainsi que d’un renforcement de la coopération régionale et de l’interaction dans le cadre de l’Organisation de coopération de Shanghai, de l’OTSC et d’autres structures. Autant dire que l’année 2026 qui s’annonce ne sera guère aisée du point de vue de la sécurité en Asie centrale.