HISTOIRE D'ETCHMIADZINE - PREMIERE PARTIE
Nous présentons aujourd’hui la première partie d’un texte de Rezvan Huseynov, historien azerbaïdjanais, consacré aux différentes facettes de ce centre spirituel de l’Église arménienne apostolique. Il en retrace l’histoire de sa fondation au XVème siècle, son expansion à travers le temps sur des communautés d’Arméniens dispersées dans le Caucase, dans l’empire ottoman et dans l’empire perse. Souvent instrumentalisé par les pouvoirs politiques qui se sont succédé dans cette région, son autorité n’a pas été que spirituelle, elle a secondé ou s’est opposé à des pouvoirs politiques. Le centre d’Etchmiadzine s’est institué en Eglise indépendante, en Eglise nationale et presque en Eglise ethnique à certains égards, en représentant et gardien de l’arménité. Ce centre spirituel et politique a souvent dans l’Histoire tenu lieu de point de référence à une nation arménienne qui été dans son histoire largement dépourvue de structures étatiques.
La conquête du Caucase par la Russie tsariste transforma Etchmiadzine en vecteur d’influence russe, puis en vecteur d’influence soviétique avant d’être accusé dans la grave crise qui agite la société arménienne en ce moment même d’être redevenu, depuis l’implosion de l’URSS, un outil d’influence de la Russie, dont le pouvoir en place souhaiterait relâcher l’emprise.
Rezvan Huseynov développe assez longuement dans cette étude l’expansion du centre ecclésial d’Etchmiadzine aux dépens des antiques structures de l’Église d’Albanie du Caucase, qui aura fait l’objet d’une fusion forcée au début du XIXè siècle dans l’Église apostolique arménienne, dont elle se distinguait tant par sa longue et antique organisation indépendante que par son ethnicité même. Cette inclusivité inhabituelle s’avère être le résultat d’une politique volontariste à l’époque tsariste d’organiser des colonies de peuplement d’Arméniens ottomans ou venus de Perse dans la région caucasienne, notamment au Karabagh, où elles ont renversé l’équilibre démographique antérieur. L’auteur nous en relatera ici les principales étapes.
Rezvan Huseynov est diplômé de l’Université d’État de Bakou. Il a publié plusieurs ouvrages historiques et plus de 150 articles. Il est chercheur senior dans un des instituts de l’Académie des Sciences d’Azerbaïdjan.
Partie I
Nous avons à plusieurs reprises abordé dans nos exposés antérieurs le thème selon lequel les autorités actuelles de l’Arménie, dirigées par le Premier ministre Pachinian, chercheront à obtenir le remplacement du Catholicos des Arméniens à Etchmiadzine. Le fait est qu’Etchmiadzine constitue depuis plus de 200 ans le principal pilier de la politique russe dans le Caucase et les régions voisines.
Au début du XIXᵉ siècle, dans le contexte des guerres russo-iraniennes et russo-ottomanes, l’autocratie russe est parvenue à prendre le contrôle d’Etchmiadzine en y nommant ses propres hiérarques ecclésiastiques. Depuis lors — aussi bien sous la Russie impériale que sous l’URSS, et aujourd’hui encore après la dissolution de l’Union — Etchmiadzine demeure le principal avant-poste de la politique russe.
Les nouvelles réalités géopolitiques qui se mettent en place dans la région après la victoire de l’Azerbaïdjan lors de la guerre de 44 jours affectent sans équivoque les intérêts russes dans la région. Les autorités actuelles de l’Arménie, tenant compte de ces nouvelles réalités, cherchent à évincer la Russie afin d’acquérir une véritable indépendance dans leur politique. La Russie dispose désormais de peu de leviers d’influence sur la situation politique intérieure de l’Arménie, parmi ceux-là le plus influent reste l’Église arménienne d’Etchmiadzine. Le principal vecteur de la politique et des intérêts russes est le Catholicos Garéguine II. Par conséquent, son éviction d’Etchmiadzine constitue l’objectif principal des autorités arméniennes actuelles. D’autant plus que les partenaires occidentaux de l’Arménie y sont également intéressés, cherchant à retirer à la Russie les leviers religieux de contrôle de la société arménienne et de la politique.
Récemment, la confrontation entre les autorités arméniennes et l’Église apostolique arménienne (EAA) a atteint un nouveau stade : le 26 octobre, au monastère d’Ovanavank, s’est déroulé un office célébré par le prêtre Stépan Asatrian, privé de son rang par Etchmiadzine, et ayant reçu le soutien public du Premier ministre Nikol Pachinian. Autrement dit, Asatrian est devenu la figure centrale de la lutte de Pachinian contre Garéguine II.
Pachinian a proposé de modifier la procédure d’élection du Catholicos de tous les Arméniens, en prévoyant un rôle clé de l’État dans ce processus, et a déclaré son intention de diriger personnellement le mouvement visant à sa destitution.
Le Premier ministre Pachinian a déclaré qu’il était temps de « libérer Etchmiadzine » et a qualifié la liturgie célébrée dans l’église d’Ovanavank, dans le diocèse d’Aragatsotn, de symbole du début de ce processus. Il a personnellement participé à la liturgie, à laquelle ont afflué de toute l’Arménie un grand nombre d’Arméniens désireux d’apporter leur soutien à Pachinian et au prêtre rebelle Asatrian. Ces liturgies sont devenues régulières et se répéteront jusqu’à l’atteinte de leur objectif : le remplacement du Catholicos Garéguine. De fait, l’église d’Ovanavank est devenue le quartier général de la lutte contre Etchmiadzine.
« L’agenda de la libération du Saint-Siège d’Etchmiadzine est mûr depuis longtemps. Et la liturgie d’aujourd’hui à Ovanavank symbolisera le lancement de la phase pratique de la libération du Saint-Siège d’Etchmiadzine. Chacun de nous doit faire un choix, y compris les prélats de l’Église arménienne d’Etchmiadzine », a déclaré Pachinian.
Pachinian a affirmé que le Catholicos en exercice et la direction de l’Église « ont enchaîné notre saint des saints avec les chaînes de l’impureté » et « diffusent l’impureté, la corruption et une sous-culture criminelle ».
À Etchmiadzine, au contraire, les actions des autorités ont été perçues comme une tentative de provoquer un schisme au sein de l’Église.
Dans un contexte de tension croissante autour du monastère, la présence policière a été renforcée et des dizaines de prêtres du diocèse d’Aragatsotn ont été convoqués pour interrogatoire par le Comité d’enquête.
Rappelons que le prêtre du monastère d’Ovanavank, Aram Asatrian (aujourd’hui laïc Stépan), a été déchu de son rang par décision du Catholicos de tous les Arméniens, Garéguine II, après avoir déclaré à l’antenne de la télévision publique que le clergé avait été contraint de participer à des manifestations de l’opposition.
Mais pendant que se poursuit la lutte pour Etchmiadzine, il me semble opportun de se plonger dans l’histoire afin de comprendre le rôle qu’Etchmiadzine a joué dans la région en servant divers intérêts pendant de nombreux siècles.
À partir du XIXᵉ siècle a commencé le peuplement massif du Caucase du Sud par des Arméniens-Haïs (Haï étant le nom que se donne à lui-même le peuple qu’on désigne aujourd’hui sous le nom d’Arméniens), venus d’Iran, de Turquie et du Moyen-Orient. Cela revient, par exemple, à peupler toute l’Arabie de Turcs et de Perses sous couvert de musulmans, puis à affirmer qu’il s’agit de leur patrie ancestrale. En effet, il n’y a pas si longtemps que le concept religieux d’« Arménien » s’est vu attribuer un sens ethnique, à la suite de quoi « Arménien » et « Haï » sont devenus des notions équivalentes. C’est précisément cela qui a permis aux Arméniens/Haïs installés dans le Caucase du Sud de s’approprier ensuite l’héritage chrétien de peuples autochtones distincts dans la région.