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RAPPROCHEMENT CROISSANT ENTRE LE CAUCASE DU SUD ET L'ASIE DU SUD

6 Janvier 2026 11:24 (UTC+01:00)
RAPPROCHEMENT CROISSANT ENTRE LE CAUCASE DU SUD ET L'ASIE DU SUD
RAPPROCHEMENT CROISSANT ENTRE LE CAUCASE DU SUD ET L'ASIE DU SUD

Paris / La Gazette

Les relations de l'Azerbaïdjan avec le Pakistan sont anciennes. Voici désormais l'Arménie qui tourne son regard vers l'Inde.

Le Caucase du Sud se rapproche de l’Asie du Sud. L’Inde et le Pakistan exercent une influence croissante dans une région autrefois perçue comme géographiquement lointaine et économiquement marginale. Récemment, des informations ont fait état d’un projet arménien d’acquisition d’avions de chasse indiens. Bien que cette information ait ensuite été démentie, elle n’en marque pas moins une inflexion dans l’orientation de la défense du pays et signale l’approfondissement d’un enchevêtrement stratégique entre deux théâtres géopolitiques éloignés mais de plus en plus interconnectés : le Caucase du Sud et l’Asie du Sud.

Si l’Arménie renforce depuis plusieurs années son partenariat de défense avec l’Inde, l’achat d’avions de combat aurait constitué un saut qualitatif. Une telle décision aurait mis en lumière à la fois la frustration d’Erevan à l’égard de son fournisseur traditionnel de sécurité — au premier rang desquels la Russie — et sa quête de nouveaux partenaires capables de livrer des technologies militaires avancées sans contreparties politiques. Un tel choix aurait également eu des répercussions régionales immédiates, d’autant que l’Azerbaïdjan s’engage parallèlement dans sa propre modernisation de l’aviation de combat en se tournant vers le Pakistan — rival stratégique de l’Inde — et, indirectement, vers la Chine à travers le programme sino-pakistanais du JF-17.

Cette dynamique potentielle des acquisitions militaires illustre un réalignement géopolitique plus large. Pour l’Arménie, l’Inde s’impose comme un partenaire de plus en plus attractif, proposant des armements à des prix compétitifs et sans contraintes politiques. La relation a mûri rapidement : ces dernières années, Erevan a acquis des systèmes d’artillerie indiens, des plateformes antidrones, des radars et des missiles sol-sol. S’aventurer dans le domaine de l’aviation de chasse suggère que l’Arménie cherche non seulement à reconstituer un arsenal amoindri après les conflits de 2020 et 2023 avec l’Azerbaïdjan — qui a alors repris le contrôle total du Haut-Karabakh — mais aussi à repenser sa sécurité en s’appuyant sur des fournisseurs extérieurs à l’espace post-soviétique.

La défiance persistante dans les relations arméno-russes renforce encore l’attrait d’un ancrage sécuritaire alternatif. Pour l’Inde, l’approfondissement du partenariat avec ce pays du Caucase du Sud revêt une portée stratégique qui dépasse largement les gains commerciaux. New Delhi inscrit sa coopération de défense avec Erevan dans le cadre de sa rivalité plus globale avec le Pakistan. Soutenir l’Arménie permet à l’Inde de démontrer sa capacité à projeter son influence dans une région éloignée et d’y établir un point d’appui, à un moment où le Corridor médian et d’autres projets de connectivité ont accru l’importance géopolitique du Caucase du Sud. L’Arménie devient ainsi un espace où l’Inde peut afficher ses ambitions de puissance émergente.

Le choix de partenaire de l’Azerbaïdjan renforce indirectement l’alignement arméno-indien. La décision de Bakou de se tourner vers le Pakistan pour l’acquisition d’avions de chasse — très probablement le JF-17 Thunder, développé conjointement avec la Chine — l’inscrit clairement dans un autre axe stratégique. L’Azerbaïdjan et le Pakistan entretiennent de longue date des relations étroites, fondées sur une solidarité historique et renforcées par le soutien pakistanais à Bakou durant le conflit du Karabakh. Cette acquisition approfondit ce lien tout en imbriquant la modernisation de la défense azerbaïdjanaise dans le développement de l’aéronautique militaire chinoise, compte tenu de la coopération sino-pakistanaise existante.

Ce triangle crée une situation où les décisions d’acquisition militaire des deux pays du Caucase du Sud reflètent, et sont de plus en plus façonnées par, les rivalités de deux puissances nucléaires d’Asie du Sud. Cette dynamique ajoute une couche supplémentaire de complexité à la géopolitique régionale. Pendant des décennies, l’architecture de sécurité du Caucase du Sud a été déterminée principalement par la Russie, la Turquie, l’Iran et, dans une certaine mesure, les puissances occidentales. L’entrée en scène de l’Inde et du Pakistan introduit un nouvel ensemble d’acteurs extérieurs porteurs de leurs propres agendas globaux.

La décision arménienne d’acheter des avions indiens ne se réduit pas à un simple changement de fournisseur : elle insère les rivalités sud-asiatiques dans le Caucase à un moment où la région connaît déjà une transformation stratégique, consécutive au basculement du rapport de forces entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et à la distraction durable de la Russie en raison de la guerre en Ukraine. Les choix de partenaires opérés par les États du Caucase du Sud mettent également au jour des lignes de fracture géopolitiques préexistantes. L’Arménie, désireuse de prendre ses distances avec Moscou et incapable de compter sur des livraisons occidentales, se tourne vers l’Inde comme fournisseur relativement sûr et politiquement compatible.

L’Azerbaïdjan, pour sa part, consolide son partenariat stratégique avec la Turquie tout en maintenant des liens étroits avec le Pakistan, et s’oriente vers un réseau d’approvisionnement qui renforce ses alliances existantes. Il en résulte un schéma émergent où les transferts d’armements répondent non seulement aux besoins de sécurité régionaux, mais aussi aux logiques de rivalités globales. En effet, bien que l’Arménie et l’Azerbaïdjan soient de petits États situés au carrefour de l’Eurasie, leurs choix de défense sont désormais de plus en plus influencés par les préoccupations d’acteurs lointains — qu’il s’agisse de la volonté indienne de contenir l’influence pakistanaise, de l’intérêt chinois à étendre ses exportations d’armes, ou de l’ambition du Pakistan d’acquérir une empreinte géopolitique au-delà de l’Asie du Sud.

En intégrant des technologies de défense indiennes à son programme de modernisation militaire, Erevan indique sa volonté de recalibrer sa politique étrangère vers une approche plus multivectorielle. Reste à savoir si l’Inde pourra offrir la dissuasion politique que l’Arménie attendait historiquement de la Russie. Néanmoins, la disposition de New Delhi à fournir des systèmes de haut niveau — à un moment où d’autres fournisseurs se montrent prudents — donne à l’Arménie la capacité de restructurer ses forces armées conformément aux exigences de la guerre contemporaine.

Ainsi, les choix d’acquisition simultanés de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan éclairent une transformation plus large. Le Caucase du Sud, jadis périphérique et dominé par la Russie, façonné par des différends locaux, s’insère désormais davantage dans les rivalités mondiales. En définitive, la décision arménienne d’acheter des avions de chasse indiens n’est pas qu’un contrat d’armement : elle constitue l’expression d’un nouvel alignement géopolitique, qui rattache plus étroitement le Caucase du Sud aux lignes de fracture sud-asiatiques, avec à la clé des risques comme des opportunités pour les acteurs régionaux.

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