QUAND LA POLITIQUE DE LA DIASPORA ARMENIENNE SE HEURTE A LA NOUVELLE REALITE DE L'ARMENIE

Analyses
26 Juin 2026 17:56
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QUAND LA POLITIQUE DE LA DIASPORA ARMENIENNE SE HEURTE A LA NOUVELLE REALITE DE L'ARMENIE

Il se joue actuellement, au Capitole à Washington, une scène désormais bien connue qui, autrefois, n’aurait suscité aucune surprise. Des militants arméno-américains vêtus de T-shirts arborant les portraits de prisonniers détenus à Bakou, des amendements bipartisans au Congrès réclamant l’application de la Section 907 du Freedom Support Act, et Aram Hamparian, directeur exécutif de l’Armenian National Committee of America (ANCA), le plus puissant groupe de pression arménien des États-Unis, dénonçant lors d’une conférence de presse l’accord de paix actuel entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan comme étant « une consolidation du nettoyage ethnique et une préparation à une nouvelle guerre ».

Ce qui confère aujourd’hui une dimension nouvelle à cette séquence, c’est que cet accord a été approuvé par le gouvernement arménien lui-même. Le Premier ministre, récemment reconduit au pouvoir à la faveur d’une victoire électorale, l’a présenté comme une première étape « vers l’éternité et le développement de la nation arménienne ». Autrefois, la diaspora et la mère patrie débattaient d’un même avenir pour les Arméniens. Désormais, elles ne parlent plus du même avenir.

L’ANCA se présente comme le plus grand et le plus influent groupe de pression populaire arméno-américain aux États-Unis, une affirmation qui, au regard de son poids législatif et médiatique, paraît fondée. Depuis plus de trente ans, son réseau de lobbying est parvenu à maintenir en vigueur la Section 907 du Freedom Support Act, disposition interdisant l’assistance militaire américaine à l’Azerbaïdjan, sans équivalent dans l’arsenal des sanctions américaines visant un État post-soviétique.

L’organisation a également obtenu plusieurs résolutions du Congrès, influencé les programmes d’aide étrangère et préservé, sous sept administrations présidentielles successives, le soutien bipartisan du Congressional Armenian Caucus.

Le problème est que, depuis août 2025, le succès à Washington et le succès pour l’Arménie sont devenus deux réalités de plus en plus distinctes. Le sommet de Washington, qualifié par l’ANCA de « dangereux » et d’« abandon de la justice », est aussi celui où Nikol Pachinian - élu puis réélu à deux reprises et soutenu, la semaine dernière encore, par 49,81 % des électeurs arméniens - a signé une déclaration conjointe avec le président Ilham Aliyev et le président américain Donald Trump, mettant de facto un terme au conflit institutionnalisé du Karabakh.

Le même jour, Donald Trump a signé une dérogation à la Section 907, ouvrant la voie à une aide militaire américaine à l’Azerbaïdjan. Une décision que l’ANCA a qualifiée « d'irresponsable ». Selon le secrétaire d’État Marco Rubio, une guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan serait « destructrice, contre-productive et la dernière chose dont nous ayons besoin ».

Quatre administrations américaines successives ont suspendu l’application de la Section 907 malgré les pressions constantes exercées par l’ANCA. L’administration Trump l’a fait afin de favoriser le processus de paix. Un amendement visant à rétablir pleinement cette disposition a été rejeté de justesse au sein de la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants par 26 voix contre 24, malgré un soutien démocrate unanime sans précédent.

En trente ans, le levier politique construit par l’ANCA n’a, jusqu’à présent, permis d’obtenir la libération d’aucun prisonnier arménien détenu à Bakou. À l’inverse, la diplomatie de Pachinian a abouti à la libération de quatre Arméniens en janvier 2026. Une comparaison délicate pour une organisation dont la légitimité repose sur l’idée que sa stratégie à Washington sert les intérêts de l’Arménie. Par ailleurs, les audiences en appel concernant plusieurs citoyens arméniens détenus à Bakou se poursuivent, malgré les nombreuses atrocités commises au fil des années.

Mais au fond, de quel côté se situe la diaspora ?

Le fossé entre l’ANCA et Erevan est apparu de manière particulièrement nette dans l’affaire Samvel Karapetian, milliardaire russo-arménien ayant financé des activités politiques hostiles à Pachinian, comme l’ont révélé les documents divulgués par le Dossier Centre avant les élections arméniennes du 7 juin.

Alors que Karapetian était détenu à Erevan, accusé en raison de son soutien financier à des responsables religieux opposés au pouvoir de Pachinian, Aram Hamparian est publiquement intervenu pour le défendre, le présentant comme « l’un des principaux philanthropes, employeurs et contribuables de l’Arménie ».

Les documents du Dossier Centre établissent des liens entre Karapetian, des bases de données du FSB, des opérations immobilières de Gazprom impliquant Alina Kabaeva - présentée par certaines sources comme la compagne présumée de Vladimir Poutine - ainsi que la campagne politique anti-Pachinian menée avant les élections.

En soutenant Karapetian, l’ANCA s’est retrouvée, consciemment ou non, en phase avec une opération politique soutenue par la Russie, pourtant rejetée dans les urnes par près des deux tiers des électeurs arméniens.

C’est précisément cet environnement qui suscite les plus vives inquiétudes chez les critiques de l’ANCA, y compris au sein de la communauté arméno-américaine elle-même.

Les archives Mitrokhine, fondées sur des documents du KGB exfiltrés de Russie en 1992, mettent en évidence la manière dont les services soviétiques utilisaient certains réseaux de la diaspora arménienne comme relais d’influence, de renseignement et d’action politique.

Cela ne constitue nullement une preuve d’un lien direct entre ces pratiques de l’époque soviétique et l’ANCA d’aujourd’hui, organisation démocratique opérant ouvertement dans le respect des règles du système politique américain. Toutefois, ce précédent historique, celui d’une utilisation des réseaux de la diaspora par les services soviétiques puis russes comme instruments d’influence, éclaire les accusations formulées ces dernières années concernant les financements russes, la manipulation de la diaspora et les tentatives d’entraver la normalisation engagée depuis août 2025.

Une question plus difficile encore

La question la plus délicate - précisément parce qu’aucune preuve n’établit que l’ANCA serait soumise à une influence extérieure - est de savoir si une organisation dont les membres, les financements et les dirigeants se trouvent principalement aux États-Unis est légitime pour contester les choix exprimés par les Arméniens vivant en Arménie.

Le lobbying de la diaspora constitue une composante parfaitement légitime de la démocratie. Les Arméno-Américains paient leurs impôts, votent et disposent pleinement du droit de défendre auprès du Congrès les causes qu’ils jugent importantes.

La véritable interrogation concerne l’affirmation de l’ANCA selon laquelle ses positions reflètent celles du peuple arménien, alors même qu’elles sont en contradiction persistante avec celles du gouvernement démocratiquement élu, du Premier ministre régulièrement reconduit dans ses fonctions et, comme l’ont confirmé les élections de la semaine dernière, avec celles de la majorité des électeurs arméniens.

Invités à choisir entre l’approche pacifique de Pachinian et celle de ses adversaires, les Arméniens ont opté pour la première dans un rapport de deux contre un.

Nombre de membres de la diaspora ont quitté le pays au cours des guerres et connaissent les difficultés de la vie dans un État isolé comme l’Arménie. Mais il existe aussi un groupe important qui, tout en vivant confortablement dans des pays développés comme les États-Unis, emploie une rhétorique dont les conséquences se répercutent directement sur ceux qui vivent en Arménie.

Selon l’auteur, cette partie de la diaspora semble ignorer que le pays est à l’aube d'une nouvelle époque, dans laquelle continuer à associer systématiquement la paix à la guerre pourrait constituer l’un des plus grands obstacles à la stabilisation.

L’ANCA agit conformément à ses convictions. Reste à savoir si cette plateforme est aujourd’hui le cadre le mieux adapté pour une telle campagne ou si son attachement au modèle traditionnel de pression exercée à Washington n’est pas devenu, à ce stade précis, un frein aux négociations bilatérales susceptibles d’assurer la libération des prisonniers arméniens. Cette question demeure ouverte.

Par Akbar Novruz