GROS PLAN SUR LE NAKHITCHEVAN : LA PERSPECTIVE D’UN NOUVEAU PÔLE GÉOÉCONOMIQUE DANS LE CAUCASE DU SUD

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13 Août 2026 15:59
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GROS PLAN SUR LE NAKHITCHEVAN : LA PERSPECTIVE D’UN NOUVEAU PÔLE GÉOÉCONOMIQUE DANS LE CAUCASE DU SUD

Les transformations à l’œuvre ces dernières années dans la République autonome du Nakhitchevan vont bien au-delà du cadre traditionnel du développement socio-économique régional. Ce qui se joue aujourd’hui relève d’une mutation multidimensionnelle, qui englobe la modernisation économique et institutionnelle, la création de nouvelles liaisons de transport avec l’Azerbaïdjan continental, ainsi que l’émergence progressive du Nakhitchevan comme pôle majeur de logistique, d’énergie, de commerce et de production dans le Caucase du Sud.

Pendant des décennies, la géographie du Nakhitchevan a été principalement associée aux contraintes résultant de son isolement par rapport à l’Azerbaïdjan continental. Aujourd’hui, cette même géographie revêt une tout autre portée stratégique. Bordant la Türkiye, l’Iran et l’Arménie, et situé entre le bassin de la Caspienne et l’Anatolie, le Nakhitchevan pourrait devenir l’un des principaux carrefours des nouvelles routes de transport et d’énergie reliant l’Asie centrale, le Caucase du Sud, la Türkiye et l’Europe.

Cette transformation s’inscrit également dans la continuité de la politique menée depuis longtemps par l’État azerbaïdjanais à l’égard du Nakhitchevan. La république autonome occupait une place particulière dans l’activité politique du Leader national Heydar Aliyev. Au cours de l’une des périodes les plus difficiles de l’histoire contemporaine de l’Azerbaïdjan, le Nakhitchevan est devenu un important bastion de l’État et de la stabilité politique.

Sous la présidence d’Ilham Aliyev, cette politique a pris une dimension économique et stratégique plus large. Le président s’est rendu à 16 reprises dans la République autonome du Nakhitchevan, participant à l’inauguration de nombreux équipements sociaux, économiques et infrastructures, et définissant les priorités de son développement futur.

La différence fondamentale aujourd’hui tient au fait que le Nakhitchevan est de plus en plus préparé non plus simplement à surmonter les handicaps liés à son isolement géographique, mais à tirer parti de sa position. Autrement dit, l’objectif évolue : il ne s’agit plus seulement de préserver la résilience du territoire malgré des connexions limitées, mais de transformer sa géographie elle-même en atout économique.

Le socle institutionnel d’une nouvelle étape

Les changements mis en œuvre depuis 2023 montrent que la modernisation du Nakhitchevan ne se résume pas à une série de projets isolés. Elle prend de plus en plus la forme d’une stratégie globale de développement.

Un fondement institutionnel majeur a été établi avec l’approbation, le 5 juin 2023 par le président Ilham Aliyev, du « Programme d’État pour le développement socio-économique de la République autonome du Nakhitchevan pour 2023-2027 ». Le programme définit 11 domaines prioritaires destinés à assurer une croissance économique durable, à améliorer le niveau de vie et à approfondir l’intégration du Nakhitchevan dans l’économie nationale de l’Azerbaïdjan.

Ce cadre a ensuite été renforcé par des décisions portant notamment sur la construction d’une nouvelle centrale thermique, la création du Parc industriel du Nakhitchevan, la modernisation des transports publics, la gestion efficace des ressources en eau, l’amélioration de l’approvisionnement en eau potable et la reconstruction du réseau de distribution d’électricité.

Entre 2023 et 2026, le président de l’Azerbaïdjan a pris deux décrets et cinq ordonnances concernant le Nakhitchevan, tandis que le Conseil des ministres a adopté 10 ordonnances et 15 résolutions.

La dimension financière a été tout aussi importante. En juin 2023, 50 millions de manats ont été alloués à des projets d’infrastructure et à des projets sociaux dans la république autonome.

Pris dans leur ensemble, ces décisions témoignent du passage d’un modèle essentiellement axé sur le maintien du Nakhitchevan dans des conditions géographiques difficiles à un modèle visant à accroître son autosuffisance économique, sa capacité d’investissement et son intégration aux réseaux économiques nationaux et internationaux.

Les indicateurs économiques révèlent une mutation structurelle

Les indicateurs économiques récents apportent des éléments mesurables attestant de cette transition.

Par rapport à 2023, le PIB réel du Nakhitchevan a progressé de 7,6 % en 2025. La production industrielle a augmenté de 4,6 %, tandis que le secteur des transports et de l’entreposage a enregistré une croissance de 25,7 %. Les services d’information et de communication ont également progressé.

La performance du secteur des transports et de l’entreposage est particulièrement significative. Alors que le Nakhitchevan est appelé à jouer un rôle beaucoup plus important dans le transit international, il connaît déjà une forte expansion précisément dans les secteurs qui soutiendront sa future fonction logistique.

L’activité d’investissement constitue un autre indicateur important. Les investissements en capital ont été multipliés par 2,5 par rapport à 2023, tandis que les travaux de construction et d’installation ont progressé de 2,1 fois en termes réels.

Cela laisse penser que l’expansion économique actuelle n’est pas uniquement portée par la consommation. Une part considérable de cette croissance est liée à la construction d’infrastructures et au développement de capacités productives susceptibles de soutenir la croissance à plus long terme.

Entre 2023 et le 1er juillet 2026, 359 sites de production et de services ont été créés grâce au soutien financier de l’État, aux financements concessionnels et aux investissements privés.

La création du Parc industriel du Nakhitchevan, par décret présidentiel en décembre 2024, ajoute une nouvelle dimension à cette dynamique. Le parc peut offrir aux entreprises des infrastructures et des incitations tout en créant les conditions favorables aux investissements, au développement de nouvelles capacités de production et à l’élargissement des exportations.

Cet élément prend une importance particulière lorsqu’il est mis en regard des futurs corridors de transport. Le transit, à lui seul, génère une valeur ajoutée limitée lorsque les marchandises ne font que traverser un territoire. Le rendement économique devient beaucoup plus important lorsque les flux de transport donnent naissance, tout au long de leur parcours, à des activités de production, de transformation, d’entreposage, de commerce et de services.

L’entrepreneuriat, fondement d’un écosystème économique plus vaste

Le développement de l’entrepreneuriat constitue donc une autre composante essentielle du modèle de développement qui se dessine au Nakhitchevan.

De 2023 au premier semestre 2026, 342 projets d’entreprise ont bénéficié de 27,2 millions de manats de financements concessionnels accordés par l’intermédiaire du Fonds de développement de l’entrepreneuriat.

Fait notable, 77 % des projets financés au cours de cette période ont été concentrés en 2025 et au premier semestre 2026. Cela témoigne d’une nette accélération de l’activité entrepreneuriale.

La diminution du montant moyen des financements par projet, conjuguée à une forte augmentation du nombre de bénéficiaires, laisse également penser que les ressources concessionnelles atteignent une frange plus large des entrepreneurs, notamment les petites et moyennes entreprises ainsi que les entreprises familiales.

Ce processus dépasse le cadre de l’activité économique intérieure. Si le Nakhitchevan devient un important carrefour de transit, les PME seront essentielles pour transformer les flux de transport en valeur économique locale.

Des activités telles que l’entreposage, la manutention de marchandises, l’entretien des véhicules, l’emballage, la transformation des produits agricoles, l’hôtellerie, la restauration, le commerce de gros et d’autres services peuvent se développer autour des corridors logistiques. Une ligne ferroviaire peut acheminer des marchandises vers une région, mais c’est l’écosystème entrepreneurial qui l’entoure qui détermine la part de la valeur économique associée à ces marchandises qui y demeure.

De l’isolement géographique à une plateforme de voies de transports

L’établissement d’une liaison terrestre ininterrompue entre l’Azerbaïdjan continental et le Nakhitchevan constitue la composante géoéconomique la plus importante de cette transformation.

Le TRIPP et, plus largement, la restauration des communications régionales doivent donc être envisagés dans un contexte bien plus vaste que la simple connexion entre deux parties de l’Azerbaïdjan.

Ces nouvelles liaisons pourraient créer un itinéraire supplémentaire pour les marchandises acheminées depuis l’Asie centrale, à travers la mer Caspienne jusqu’en Azerbaïdjan, puis via le Nakhitchevan et la Türkiye vers l’Europe.

Cette nouvelle voie viendrait compléter les connexions de transport occidentales déjà existantes de l’Azerbaïdjan.

Depuis des années, la Géorgie constitue le principal espace de transit terrestre reliant l’Azerbaïdjan à la Turquie et aux marchés européens. La mise en service complète d’un itinéraire passant par le Nakhitchevan ne remettrait pas en cause l’importance de l’axe géorgien. Elle offrirait plutôt à l’Azerbaïdjan un corridor occidental supplémentaire et renforcerait ainsi la résilience de son architecture globale de transport.

Pour un pays de transit, la diversification constitue en elle-même un atout stratégique. La solidité d’un réseau logistique ne dépend pas seulement des volumes de marchandises transportés, mais aussi de l’existence d’itinéraires alternatifs capables de maintenir les flux commerciaux dans des circonstances politiques, économiques ou techniques changeantes.

La construction, en Turquie, de la ligne ferroviaire Kars–Iğdır–Nakhitchevan, ainsi que la remise en état de la liaison ferroviaire entre le Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan continental, pourraient à terme créer une nouvelle chaîne de transport s’étendant de la région caspienne jusqu’à l’Anatolie.

Combiné au Corridor médian et à d’autres itinéraires eurasiatiques, ce réseau pourrait considérablement renforcer le rôle de l’Azerbaïdjan en tant que pont entre l’Asie centrale et l’Europe.

Une porte d’accès à un marché beaucoup plus vaste

La position géographique du Nakhitchevan confère à cette transformation des transports une dimension commerciale supplémentaire.

La république autonome est limitrophe de la Turquie et de l’Iran et se trouve à proximité de l’Arménie, ce qui la place aux abords d’un marché d’environ 200 millions de personnes. Avec la normalisation des relations régionales et le développement de nouvelles infrastructures, cette proximité pourrait acquérir une valeur économique directe.

Historiquement, le Nakhitchevan se trouvait sur des routes commerciales reliant le Caucase du Sud, l’Anatolie, l’Iran et les territoires situés plus à l’est. Les infrastructures modernes pourraient permettre à cette fonction de renaître dans un environnement technologique et économique fondamentalement différent.

C’est ce qui sous-tend les arguments selon lesquels le Nakhitchevan pourrait à terme devenir un important centre commercial régional.

Les comparaisons avec des pôles commerciaux mondiaux tels que Dubaï doivent naturellement être considérées avec prudence, compte tenu des différences considérables d’échelle, de structure économique et de géographie. Le principe sous-jacent reste toutefois pertinent : une position stratégique ne devient un avantage économique que lorsqu’elle s’appuie sur des infrastructures, des investissements, des procédures douanières efficaces, des services logistiques et un environnement favorable aux entreprises.

Si ces composantes se développent de manière concomitante, le Nakhitchevan pourrait devenir bien plus qu’un simple territoire de transit. Il pourrait s’imposer comme un espace où les marchandises sont stockées, transformées, conditionnées, redistribuées et, potentiellement, fabriquées en vue de leur exportation.

La perspective de voir la capacité de transport atteindre environ 15 millions de tonnes renforcerait encore la logique économique justifiant la création de terminaux logistiques, de pôles industriels et de centres de distribution.

La sécurité énergétique devient un avantage économique

La transformation du Nakhitchevan ne se limite pas aux transports. Une restructuration parallèle est également à l’œuvre dans le secteur énergétique.

Pour un territoire géographiquement séparé, la diversification de l’approvisionnement énergétique constitue un élément fondamental de la sécurité économique. Les projets récents réduisent les vulnérabilités tout en jetant les bases d’un futur rôle énergétique dépassant les seuls besoins de consommation intérieure.

Le bâtiment administratif de l’Énergie du Nakhitchevan et le Centre régional de gestion numérique ont été achevés, tout comme les sous-stations de Cheshmabasar, de Nakhitchevan fermée et de Babek.

La construction des centrales hydroélectriques d’Ordubad, d’une capacité de 36 mégawatts, et de Tivi, d’une capacité de 15,6 mégawatts, se poursuit.

Parallèlement, le plan d’action couvrant la période 2026–2030 prévoit la reconstruction et la réhabilitation du réseau de distribution d’électricité, avec pour objectif de réduire les pertes et d’améliorer la fiabilité ainsi que la qualité de l’approvisionnement.

L’une des évolutions les plus importantes a été la mise en service, le 5 mars 2025, du gazoduc Iğdır–Nakhitchevan, en présence des présidents de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Le gazoduc a fourni au Nakhitchevan une voie d’approvisionnement supplémentaire en gaz et a, par conséquent, renforcé la diversification.

L’objectif stratégique pourrait toutefois, à terme, aller au-delà de l’autosuffisance.

Le Nakhitchevan dispose d’un important potentiel en matière d’énergies renouvelables, notamment dans les domaines de l’énergie solaire et hydroélectrique. À mesure que les capacités de production et les infrastructures de transport d’électricité se développeront, la république autonome pourrait progressivement passer du statut de territoire dépendant sur le plan énergétique à celui d’exportateur potentiel d’électricité.

Dans un contexte eurasiatique plus large, cette évolution pourrait revêtir une importance encore plus grande. Les futures voies de transport d’énergie reliant l’Asie centrale et l’Azerbaïdjan à la Turquie, puis à l’Europe, pourraient potentiellement utiliser le Nakhitchevan comme l’un de leurs maillons géographiques.

Dans un tel scénario, les corridors de transport s’accompagneraient de plus en plus de corridors énergétiques.

La sécurité hydrique soutient l’économie productive

La modernisation des infrastructures hydrauliques constitue un autre élément important de cette transformation plus large.

Pour le Nakhitchevan, la gestion de l’eau n’est pas seulement une question municipale ou environnementale. Compte tenu du climat et du profil agricole de la région, elle est directement liée à la sécurité alimentaire, à la productivité agricole et à la viabilité économique à long terme.

Le plan d’action 2026–2030 prévoit la modernisation de 41 stations de pompage et conduites sous pression, la reconstruction de 20 canaux, la réhabilitation du réservoir de Salvarti ainsi que d’importants travaux de réparation au réservoir Heydar Aliyev.

La construction de 8 563 mètres de conduites gravitaires est prévue, ainsi que la mise en place de systèmes d’irrigation fermés couvrant 2 200 hectares et de réseaux de drainage et de collecte sur 5 600 hectares.

Ces mesures peuvent améliorer sensiblement l’efficacité agricole tout en réduisant les pertes dans la distribution de l’eau.

Cette évolution est particulièrement importante pour le futur modèle logistique. L’amélioration de l’accès aux marchés extérieurs aura une portée limitée pour l’agriculture si les producteurs ne sont pas en mesure d’accroître leur productivité et de garantir une production stable.

Le programme de développement agricole approuvé en mai 2026 vient donc compléter la stratégie hydrique. Son projet pilote de coopérative au Nakhitchevan, ainsi que les plans visant à soutenir les coopératives dans les secteurs laitier, carné, ovin et dans d’autres filières, pourraient permettre aux petits producteurs de mutualiser leurs ressources, d’accroître la transformation et d’accéder à des marchés plus vastes.

Le lien entre irrigation, production, transformation et transport est donc essentiel. Ensemble, ces éléments peuvent créer une chaîne de valeur complète plutôt qu’un ensemble de secteurs économiques distincts.

La modernisation sociale accompagne la transformation économique

Une croissance fondée sur les infrastructures ne peut être durable que si elle s’accompagne d’une amélioration du niveau de vie et du capital humain.

Cela explique le développement parallèle des infrastructures sociales dans l’ensemble du Nakhitchevan.

Le centre de services ASAN et le Centre régional DOST du Nakhitchevan ont été achevés, élargissant l’accès à des services publics et sociaux modernes.

Plusieurs écoles ont été construites et mises en service dans les districts d’Ordubad, de Sharur et de Babek, parallèlement à des établissements d’enseignement extrascolaire et à un Centre de formation et d’éducation STEAM.

Le soutien social aux familles de martyrs et aux personnes dont le handicap est lié à la défense de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan demeure également un volet important de la politique de l’État.

Depuis 2023, les personnes et familles éligibles ont reçu 26 logements, 24 véhicules ainsi que 102 bons pour des séjours en sanatorium et des programmes de réadaptation. En outre, plus de 1,84 million de manats d’aide financière ont été accordés par l’intermédiaire du Fonds de soutien.

68 logements supplémentaires doivent être attribués d’ici à la fin de 2026.

Ces mesures illustrent une caractéristique importante de la modernisation du Nakhitchevan : la restructuration économique s’accompagne d’efforts visant à préserver la cohésion sociale et à améliorer l’accès aux services publics.

Les infrastructures intérieures préparent le Nakhitchevan à la connectivité internationale

Une région ne peut devenir un hub international de transport en se contentant de construire une voie ferrée qui traverse son territoire. Ses infrastructures intérieures doivent elles aussi être en mesure d’accompagner l’accroissement de la mobilité et de l’activité économique.

Depuis 2023, 183,6 kilomètres de routes ont fait l’objet de travaux de réfection majeurs au Nakhitchevan. L’amélioration du réseau routier facilite les déplacements entre les districts, offre aux producteurs agricoles un accès plus aisé aux marchés et renforce la desserte des destinations touristiques.

Les transports urbains sont eux aussi en cours de modernisation.

En vertu d’un décret présidentiel signé en mars 2025, 33,5 millions de manats ont été alloués à l’acquisition de 60 bus électriques, à l’installation d’équipements de recharge et à la modernisation des infrastructures des dépôts de la ville de Nakhitchevan.

L’importance de ces projets dépasse leur fonction immédiate. Ils montrent que les infrastructures internes du Nakhitchevan sont modernisées parallèlement aux préparatifs en vue d’un rôle beaucoup plus important de la région dans les transports internationaux.

La Turquie, l’Iran et l’Arménie dans la nouvelle géographie du Nakhitchevan

La situation géographique du Nakhitchevan fait des relations avec les États voisins de l’Azerbaïdjan un élément essentiel de son futur modèle économique.

La Turquie constitue la porte d’entrée occidentale la plus directe. Le projet ferroviaire Kars–Iğdır–Nakhitchevan et le gazoduc Iğdır–Nakhitchevan illustrent la manière dont le partenariat stratégique entre l’Azerbaïdjan et la Turquie acquiert progressivement une dimension d’infrastructure physique.

L’Iran revêt une importance tout aussi grande en matière de diversification des itinéraires. La connectivité à travers le territoire iranien offre à l’Azerbaïdjan des options supplémentaires pour relier le Nakhitchevan et réduit sa dépendance à l’égard d’une configuration de transport unique.

La dimension arménienne est directement liée au processus de paix et de normalisation.

La réouverture des voies de communication pourrait générer des bénéfices économiques non seulement pour l’Azerbaïdjan, mais aussi pour l’Arménie, en lui offrant un accès supplémentaire aux marchés et aux réseaux de transport régionaux. L’interdépendance économique ne peut se substituer à un règlement politique, mais elle peut renforcer les fondements matériels de la paix une fois les accords politiques conclus.

Les chemins de fer et les autoroutes revêtent donc une importance qui dépasse largement le seul domaine des transports. Ils peuvent progressivement transformer la normalisation politique en interactions économiques quotidiennes.

De la victoire militaire à une nouvelle architecture régionale

La transformation qui s’opère autour du Nakhitchevan ne peut être dissociée des changements stratégiques intervenus après la victoire de l’Azerbaïdjan dans la Seconde Guerre du Karabagh.

Le rétablissement de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Azerbaïdjan a modifié l’équilibre politique dans le Caucase du Sud et replacé la question des communications régionales au centre de l’agenda.

La phase suivante s’est de plus en plus concentrée sur la traduction de ces acquis militaires et politiques en une architecture économique durable.

C’est dans ce contexte que la thèse selon laquelle « le président Ilham Aliyev a remporté à la fois la guerre et la paix » prend toute sa portée stratégique.

La victoire sur le champ de bataille a créé de nouvelles réalités politiques. La diplomatie, les infrastructures de transport, les projets économiques et la connectivité régionale sont les mécanismes par lesquels ces réalités peuvent être consolidées sur le long terme.

Une voie ferrée, un centre logistique, un parc industriel ou une ligne de transport d’énergie ne doivent donc pas être considérés exclusivement comme des actifs économiques. Pris collectivement, ils constituent l’infrastructure physique d’un nouvel ordre régional qui émerge après des décennies de conflit.

La transition stratégique va ainsi de la dissuasion militaire à la connectivité économique, et d’une séparation engendrée par le conflit vers une architecture dans laquelle la coopération peut progressivement acquérir une valeur matérielle.

La géographie du Nakhitchevan prend un nouveau sens

Le Nakhitchevan compte actuellement 472 900 habitants, dont 98 300 résident dans la ville de Nakhitchevan. Son territoire s’étend sur environ 5 500 kilomètres carrés et comprend sept districts, six villes, neuf localités et 203 villages.

Selon les critères économiques classiques, il ne s’agit pas d’un marché de grande taille. Mais l’importance géoéconomique ne se mesure pas uniquement à la population ou à l’étendue du territoire.

Elle se mesure à ce qu’un territoire permet de relier.

C’est là le changement fondamental qui s’opère aujourd’hui au Nakhitchevan.

Une géographie qui, pendant des décennies, a constitué une contrainte économique pourrait devenir le principal avantage stratégique de la république autonome. La Turquie se trouve à l’ouest, l’Iran au sud, l’Arménie entoure une grande partie de ses frontières nord et est, tandis que l’Azerbaïdjan continental et la mer Caspienne ouvrent, plus à l’est, un accès vers l’Asie centrale.

Si le TRIPP, le chemin de fer Kars–Iğdır–Nakhitchevan et les projets de transport régionaux associés sont réalisés comme prévu, le Nakhitchevan ne se contentera pas de retrouver une liaison ininterrompue avec l’Azerbaïdjan continental. Il pourrait devenir l’un des carrefours reliant l’Asie centrale à la Turquie, le bassin caspien à l’Anatolie et le Caucase du Sud au Moyen-Orient et à l’Europe.

Les conséquences économiques pourraient largement dépasser les recettes liées au transit. Les centres logistiques pourraient stimuler l’entreposage et la distribution ; les infrastructures de transport pourraient attirer des activités manufacturières ; une sécurité énergétique renforcée pourrait favoriser les investissements industriels ; la modernisation de l’irrigation pourrait accroître la production agricole ; et l’accès à des marchés plus vastes pourrait encourager le développement d’entreprises tournées vers l’exportation.

Les données de la période 2023–2026 revêtent une importance particulière dans ce contexte, car elles montrent que la transformation ne se limite plus à des projets pour l’avenir.

La création de 359 installations de production et de services, le financement de 342 projets entrepreneuriaux, une croissance réelle du PIB de 7,6 %, une multiplication par 2,5 des investissements en capital, la reconstruction de nombreuses routes, la modernisation des infrastructures énergétiques et hydrauliques, le développement des capacités industrielles et la réforme de l’administration publique indiquent collectivement que les fondations intérieures d’un nouveau modèle économique sont déjà en train d’être posées.

Le Nakhitchevan entre ainsi dans une phase où sa valeur stratégique ne peut plus être définie principalement à travers le prisme de son isolement passé.

La question centrale des prochaines années sera de savoir avec quelle efficacité l’Azerbaïdjan pourra transformer la position géographique du Nakhitchevan en une valeur économique durable.

Si les projets de transport, d’industrie et d’énergie prévus convergent comme escompté, la république autonome pourrait passer de la séparation géographique à la connectivité régionale, de la dépendance énergétique au potentiel d’exportation d’énergie, d’un marché intérieur relativement restreint à l’accès à de grands marchés voisins, et d’un point terminal des itinéraires de transport à un carrefour où ces itinéraires se croisent.

Il s’agirait de bien plus qu’une modernisation économique du Nakhitchevan. Ce serait un changement fondamental dans sa place au sein de la stratégie nationale de développement de l’Azerbaïdjan et dans l’architecture géoéconomique émergente de l’ensemble de la région.

Par Faig Mahmudov