Le Moyen-Orient s’approche une nouvelle fois d’une phase de forte volatilité. La reprise des discussions à Washington sur une éventuelle action militaire contre des cibles iraniennes coïncide avec une accélération manifeste de la coopération militaire entre l’Iran, la Russie et la Chine. Aucun de ces acteurs ne présente officiellement ses initiatives comme les prémices d’un conflit imminent. Pourtant, l’enchaînement d’accords de défense, de transferts d’armements, d’exercices conjoints et de signaux diplomatiques dessine les contours d’un effort coordonné visant à redéfinir l’équilibre régional avant toute confrontation.
Au cœur de cette évolution se trouve l’urgence, pour Téhéran, de consolider son architecture défensive. En décembre 2025, l’Iran aurait finalisé un accord majeur avec Russie, d’un montant estimé à près de 590 millions de dollars, destiné à renforcer ses capacités de défense antiaérienne. L’accord porterait sur d’importantes quantités de systèmes portables de défense aérienne ainsi que sur des milliers de missiles associés, conçus pour contrer avions, drones et menaces à basse altitude. Pour l’Iran, dont l’aviation conventionnelle demeure limitée face aux capacités américaines, la modernisation de la défense aérienne n’est pas un choix — c’est une nécessité existentielle.
La logique stratégique est limpide. Les États-Unis disposent dans la région d’une capacité de projection aérienne sans équivalent : groupes aéronavals, bombardiers à longue portée, appareils furtifs et munitions de précision. Toute frappe américaine potentielle reposerait largement sur la supériorité aérienne. En investissant dans des systèmes mobiles et dispersés, plus difficiles à détecter et à neutraliser, l’Iran cherche à compliquer l’équation opérationnelle. Même incapables d’empêcher totalement des frappes, ces dispositifs peuvent accroître les risques, alourdir les coûts et, en introduisant de l’incertitude, dissuader des attaques limitées.
Au-delà des systèmes portables, des analystes estiment que la coopération militaro-technique avec Moscou pourrait inclure la modernisation des radars, l’intégration de capacités de guerre électronique et l’amélioration des structures de commandement et de contrôle. Il ne s’agirait pas seulement de livraisons d’équipements, mais d’une intégration plus résiliente et stratifiée du réseau défensif iranien - signe d’un partenariat stratégique de long terme plutôt que d’une transaction ponctuelle.
L’implication de la Chine, elle, renforce la dissuasion iranienne sur le plan maritime. Selon plusieurs sources, Téhéran serait proche de conclure un accord avec Pékin portant sur des missiles de croisière anti-navires supersoniques de dernière génération. Ces systèmes revêtent une importance particulière dans le contexte du détroit d'Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Ce passage constitue non seulement un goulet d’étranglement économique, mais aussi un point de pression stratégique dans toute confrontation entre l’Iran et les États-Unis.
Les missiles anti-navires supersoniques, notamment ceux capables de trajectoires rasantes à très basse altitude, réduisent considérablement le temps de réaction des systèmes de défense navale. Même si leur interception demeure possible, leur présence oblige les planificateurs militaires à revoir leurs déploiements, à renforcer leur vigilance et à reconsidérer leur exposition au risque. Pour l’Iran, incapable d’égaler le tonnage naval ou la puissance de flotte globale américaine, les capacités asymétriques représentent le moyen le plus efficace de contrebalancer une supériorité écrasante.
Cette dimension maritime est centrale. L’Iran investit depuis longtemps dans des vedettes rapides d’attaque, des mines navales et des batteries côtières de missiles, dans le cadre de sa stratégie dite d’« anti-accès/interdiction de zone ». L’éventuelle acquisition de systèmes chinois avancés viendrait consolider cette doctrine, signalant que toute tentative de pression navale massive pourrait se heurter à une résistance coûteuse. En ce sens, le rôle de Pékin dépasse la simple transaction commerciale : il s’inscrit dans une logique géopolitique consistant à renforcer un acteur régional qui conteste la domination américaine, sans affronter directement Washington.
Parallèlement, Moscou et Pékin veillent à calibrer leur implication. Aucun des deux ne semble disposé à s’engager dans une intervention militaire directe au profit de l’Iran. Ils fournissent des outils de dissuasion tout en maintenant une distance diplomatique vis-à-vis d’une éventuelle escalade. Cette approche leur permet d’étendre leur influence, d’approfondir leurs liens stratégiques avec Téhéran et de contrebalancer la présence américaine, sans franchir le seuil d’une confrontation ouverte entre grandes puissances.
La posture américaine mêle pression et retenue. Si la rhétorique politique autour de « frappes limitées » s’est fait entendre, de hauts responsables militaires auraient exprimé leurs inquiétudes face aux risques d’escalade. L’Iran dispose d’un réseau d’alliances régionales et de forces supplétives capables de ripostes au-delà de ses frontières. Les bases américaines dans le Golfe, les routes maritimes et les États alliés pourraient devenir des théâtres de représailles. Par ailleurs, les marchés énergétiques demeurent extrêmement sensibles à toute perturbation dans le détroit d’Ormuz, ce qui conférerait à une confrontation des répercussions économiques mondiales immédiates.
C’est ici que les objectifs stratégiques plus larges de Moscou et de Pékin apparaissent. Pour la Russie, approfondir la coopération militaire avec l’Iran permet de renforcer un partenaire qui conteste l’influence américaine au Moyen-Orient, de consolider son image de fournisseur d’armes fiable et d’accroître son levier dans une région cruciale pour les flux énergétiques mondiaux. Pour la Chine, le soutien à l’Iran s’inscrit dans ses intérêts à long terme liés aux nouvelles routes de la soie, à la sécurité énergétique et à sa volonté d’incarner un pôle alternatif prônant la multipolarité.
Sur le plan diplomatique, Moscou et Pékin multiplient les appels à la retenue et au dialogue, avertissant qu’une action militaire unilatérale pourrait déstabiliser le Moyen-Orient, mais aussi l’ensemble du système international. Ces prises de position remplissent une double fonction : se poser en défenseurs de la stabilité tout en signalant leur opposition à l’unilatéralisme américain.
La situation en évolution reflète une transformation structurelle plus large de la géopolitique mondiale. Le Moyen-Orient n’est plus un théâtre où les décisions américaines se déploient dans un relatif isolement. Il s’inscrit désormais au cœur de la rivalité entre grandes puissances. Les transferts d’armements vers l’Iran ne constituent pas des choix tactiques isolés, mais les éléments d’un alignement stratégique plus vaste, révélateur d’un déplacement des rapports de force.
Même si une frappe américaine ne se matérialise pas, les effets de cette coopération militaire accélérée perdureront. Le renforcement du réseau de défense aérienne iranien et l’amélioration de ses capacités de frappe maritime consolident sa posture de dissuasion pour les années à venir. La Russie et la Chine étendent leur influence et démontrent leur volonté de peser sur les équilibres sécuritaires dans des régions traditionnellement dominées par Washington. Les États-Unis, en retour, devront composer avec un environnement opérationnel plus complexe lors de toute crise future.
Dans ce paysage multipolaire émergent, la dissuasion n’est plus unidimensionnelle. Elle est stratifiée, interconnectée et de plus en plus façonnée par des partenariats indirects. La Russie et la Chine ne se préparent peut-être pas à une guerre avec les États-Unis au sujet de l’Iran, mais elles veillent clairement à ce que Téhéran soit mieux armé pour résister aux pressions. Cela suffit à modifier l’équation stratégique et à souligner combien le Moyen-Orient est devenu l’un des fronts avancés de la compétition mondiale, plutôt qu’une crise régionale isolée.