SUR LES RACINES DU CONFLIT ENTRE GAREGUINE II ET NIKOL PACHINIAN : L’ÉGLISE APOSTOLIQUE ARMENIENNE VIT DANS LES MYTHES

Analyses
28 Février 2026 15:31
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SUR LES RACINES DU CONFLIT ENTRE GAREGUINE II ET NIKOL PACHINIAN : L’ÉGLISE APOSTOLIQUE ARMENIENNE VIT DANS LES MYTHES

Le patriarche a souligné que « les deux sanctuaires du peuple arménien - l’Église et l’État, appelés à cheminer ensemble dans l’histoire, se trouvent aujourd’hui confrontés à des actions qui les affaiblissent et les divisent ». Selon lui, les provocations unilatérales et certaines déclarations ne font qu’approfondir la fracture et nuire aux relations entre les parties.

Comme solution, il a estimé que le Patriarche suprême devait être entouré d’un organe collégial faisant autorité - un synode - susceptible de préparer le terrain à la recherche de solutions avec le gouvernement. Il est ajouté que si l’Église apostolique arménienne ne mène pas cette réforme administrative, la composition actuelle du Conseil spirituel suprême pourrait porter un préjudice irréparable à l’autorité du Patriarche suprême.

Il apparaît toutefois évident qu’il ne s’agit pas d’une simple tentative de compromis institutionnel, mais d’un conflit idéologique fondamental, impossible à résoudre par une réforme de gouvernance ecclésiastique. Les formulations employées par le patriarche Mashalian témoignent de la gravité de la situation. Ses propos constituent de fait une reconnaissance d’un affrontement systémique et un avertissement quant à une crise interne au sein même de la hiérarchie ecclésiastique.

Le patriarche de Constantinople constate ainsi une double fracture : d’une part, un conflit entre l’Église et l’État ; d’autre part, une érosion de la confiance au sein même de l’Église apostolique arménienne. Il convient de nommer clairement ce qui est souvent dissimulé derrière des formules diplomatiques. Il ne s’agit pas d’un débat abstrait entre institutions, mais d’une confrontation aiguë entre la direction de l’Église apostolique arménienne, conduite par le Catholicos de tous les Arméniens Garéguine II, et les autorités politiques actuelles de l’Arménie, dont le Premier ministre Nikol Pachinian.

Depuis 2018, et plus encore après les événements de 2020-2023, les relations entre ces deux centres d’influence ont cessé d’être simplement tendues de manière conjoncturelle pour devenir un conflit de valeurs. L’Église apparaît de plus en plus non comme une institution spirituelle, mais comme un acteur politique, s’opposant ouvertement ou implicitement à la ligne du gouvernement.

Dans ces conditions, la proposition de créer un synode comme « pont » de dialogue avec le pouvoir semble d’emblée vouée à l’inefficacité. La raison est simple : les divergences ne portent pas sur les instruments, mais sur la vision du présent et de l’avenir de l’Arménie. L’Église apostolique arménienne continue, selon cette analyse, d’évoluer dans le paradigme de mythes historiques, où dominent les idées de grandeur perdue, de sacrifice sacralisé et de revendications territoriales -principalement à l’égard de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Ces représentations ont été reproduites durant des décennies dans la rhétorique ecclésiastique, les initiatives éducatives et le discours public, nourrissant chez une partie importante de la société le sentiment d’une « forteresse assiégée ».

À l’inverse, les dirigeants actuels de l’Arménie s’inscrivent dans une logique différente : celle de la survie de l’État dans de nouvelles réalités géopolitiques. La volonté de normaliser les relations avec Bakou et Ankara, l’abandon d’une rhétorique revanchiste et la tentative d’intégration aux dynamiques régionales entrent en contradiction directe avec la matrice idéologique dans laquelle continue d’évoluer la direction ecclésiastique.

La question de la responsabilité historique de l’Église apostolique arménienne à la fin des années 1980 et au début des années 1990 ne peut non plus être éludée. Selon l’auteur, durant cette période, l’Église aurait joué un rôle ouvertement incitatif et provocateur dans l’escalade du conflit arméno-azerbaïdjanais.

Toujours selon cette analyse, des hiérarques ecclésiastiques n’auraient pas appelé à la paix et à la coexistence, mais auraient parfois encouragé la radicalisation, justifiant la violence par une rhétorique religieuse et nationale. Dans un climat de sacralisation du conflit, des crimes graves contre des civils auraient été commis, culminant avec le génocide de Khodjaly.

Ainsi, la proposition de convoquer un synode apparaît moins comme une solution que comme un symptôme. Elle reflète le désarroi d’un establishment ecclésiastique confronté à un changement de contexte historique pour lequel il ne serait pas préparé. Une réforme administrative ne saurait, selon l’auteur, résoudre la crise identitaire que traverse l’Église apostolique arménienne. Tant que celle-ci ne révisera pas son rôle- passant d’un porteur politisé de mythes nationaux à une véritable institution spirituelle tournée vers la réconciliation, la responsabilité et l’avenir - tout synode ne constituera qu’une nouvelle forme d’un ancien conflit.

Auteur : Akper Hasanov