Un concert a été offert par l’ambassadrice d’Azerbaïdjan à Paris, Leyla Abdullayeva, en souvenir du carnage inimaginable de centaines de civils pris au piège dans la bourgade de Khodjaly en février 1992. Ce concert aura été une pure merveille. Le répertoire était somptueux et les instrumentistes d’une douce et discrète virtuosité, les invités d'exception Jamal Aliyev au violoncelle et Ece Daghistan au piano.
L’ensemble était en pleine harmonie avec les circonstances qu’il entendait honorer. La musique vibrait à l’unisson de la tragédie, empreint de douceur, de bienveillance et d’aménité. A l’unisson dans le sens où il est venu porter une contradiction totale à la violence déchaînée qui s’est abattue sur les malheureux villageois épouvantés de Khodjaly.
Cette contre-attaque de la conspiration de la bénignité a lavé un instant le souvenir des atrocités perpétrées dans l’enceinte du village et relevé l’âme du monde comme un onguent sur celle de ceux qui sont tombés et ceux qui y ont planté leurs baïonnettes.
La bourgade de Khodjaly se situe à l’est de l’ancienne région du Haut-Karabagh, entre Khankendi et Aghdam. Elle comptait au moment des faits environ 6000 habitants. Le lieu était stratégique, placé sur une route logistique importante, et comportait un aérodrome. Le village avait accueilli des réfugiés venus d’Ouzbékistan, des Meshkhets, chassés en nombre au lendemain de violences inter-ethniques, en 1989, qui commençaient à se faire jour en Union Soviétique dans le cours de la Perestroïka de M.Gorbatchev. Une petite partie de cette communauté avait été installée dans le secteur. L’implantation de cette infime communauté de Meshkhets dans le Haut-Karabagh a bientôt été exploitée par les activistes séparatistes arméniens, suspectant les autorités azerbaïdjanaises de l’époque de tenter par ce biais de vouloir modifier peu à peu l’équilibre démographique de la région aux dépens de la majorité arménienne. Cette petite nation meshkhète était originaire d’une région du sud de la Géorgie et avait été déplacée de force en Ouzbékistan par Staline en 1944. Il s’agissait donc là de quelque 2000 réfugiés venus cohabiter avec les Azerbaïdjanais du lieu.
Dans le cadre d’un conflit armé qui avait déjà pris forme, la bourgade de Khodjaly s’est trouvée assiégée par les milices arméniennes. C’est au cours de l’assaut final que fut commis ce massacre contre les infortunés civils qui étaient pris au piège. Le déchaînement de violence aveugle qui s’est abattu sur des populations désarmées, âgées, des enfants en bas âge a laissé sans voix les observateurs étrangers qui se sont rendus sur les lieux juste après les événements. 613 cadavres de vieillards, de femmes et d’enfants ont été comptabilisés et 150 disparus, dont le sort est encore inconnu à ce jour. De nombreux corps ont été trouvés mutilés. Une violence cruelle sans freins. Une grande fête barbare du sang, une cérémonie de la souffrance et de la mort.
Un journaliste qui interrogeait Serge Sarkissian, chef des milices armées du Haut-Karabagh à l’époque et devenu président de l’Arménie, sur les événements du conflit de l’ancien Haut-Karabagh, s’est entendu répondre par son interlocuteur que cette action avait été rendue nécessaire pour que soient prises au sérieux les revendications séparatistes et qu’on ne doute plus de leur détermination à les mener à bien. Ce carnage sans nom prenait donc place dans un dispositif planifié de guerre psychologique. Semer la terreur pour abattre tout esprit de résistance.
Aujourd’hui, nous connaissons le résultat de cette brillante stratégie d’intimidation.
Comment comprendre ce qu’il s’est passé, comment comprendre que des combattants deviennent des barbares sans regard qui frappent des êtres aux yeux suppliants. On y voit de la sauvagerie, qu’on qualifiera volontiers d’animalité. Bien injustement, car si la nature animale semble parfois cruelle, elle se manifeste très rarement sous une forme aussi absurde, sanglante, injuste et de pure théâtralité ou d’esthétisation de la violence aveugle puisque ce sont des vieilles gens, des enfants incapables de présenter un réel danger dans un combat sérieux qu’on a massacrés.. Ce sont des gens sans défense à qui on a arraché la vie par cruauté gratuite, des braves gens simples qu’on a transformé en pantins sanguinolents, aux visages écrasés et aux membres désarticulés. Un semblable acharnement laisse deviner un réveil d’instincts meurtriers et de pulsions de mort qu’il a fallu organiser. La spontanéité n’a pas eu sa place à Khodjaly.
Cette troupe portant uniforme et mandat de l’autorité apparaît comme singulièrement motivée. Il faudra alors nous expliquer comment des jeunes hommes ordinaires, même coiffés de casques et sûrs de leur bon droit ont-ils pu être aussi déterminés. Une harangue nationaliste incandescente peut-elle mettre de braves gars dans un tel état ? Comment un officier ou un groupe d’officiers, aussi nourris du sens du devoir et du sens exalté de la patrie soit-il, peut-il électriser des groupements armés à ce point. L’art militaire de ces officiers se doublerait alors soudain d’un talent de redoutables artistes enchanteurs, de maîtres de la parole et de batteurs d’estrade capables de mettre leurs hommes dans un tel état second, parcourus d’une exaltation mystique meurtrière? Cela ne colle pas.
Un orateur habile et quasiment inspiré par des Esprits errants peut sans doute envoyer ses partisans à l’assaut d’un groupe adverse, provoquer des dégâts matériels et même créer une dynamique politique funeste. L’Histoire moderne n’en manque pas. Mais comment envoyer des jeunes gens tuer des personnes apeurées qui ne se défendent pas. Une fois, deux fois… c’est tragique. Mais le répéter 613 fois dans les pleurs, des cris d’effroi et les supplications. En les regardant dans les yeux. Qui peut faire cela ? Et ensuite s’acharner au poignard, à la crosse de fusil- mitrailleur sur des corps meurtris, d’une main qui ne tremble pas ? Tout ceci est irrationnel.
Cet horrible carnage, insensé dans sa réalisation et dans ses objectifs, doit sans doute beaucoup à la chimie, à la chimie pharmaceutique. Il paraît évident que cette troupe avait les veines saturées d’un cocktail d’ingrédients effaçant toute crainte, toute inhibition et toute contrainte morale élémentaire. Les connexions nerveuses ne fonctionnaient visiblement plus dans l’ordre naturel des choses. Leur physiologie était altérée. Leur cerveau ne répondait plus que sur un mode primitif et sommaire. C’est sans doute dans cet état de conscience modifié que ces jeunes soldats se sont avancés l’arme à la hanche.
Ces soldats auront donc été transformés en maniaques aliénés tueurs en série. Ce massacre relève donc plus de la criminologie que de l’acte de guerre, il relève plus de la psychiatrie de forcenés que de la bravoure militaire ou de la gloire des armes.
Des substances sont donc capables de transformer de la sorte des gens parfaitement équilibrés et en pleine santé. Leur cerveau reptilien suractivé aura dominé temporairement toute l’architecture psychique de l’individu. De quoi ces substances psychotropes sont-elles faites? L’homme de la rue l’ignore. Des amphétamines, des super-amphétamines ? Seuls les spécialistes de la pharmacie de guerre ou des toxicologues pourraient répondre. Il y a fort à parier qu’ils ne le feront pas et qu’ils protégeront prudemment leurs identités. Ils sont seuls avec leur conscience.
Des bonnes âmes sont parvenues à faire interdire la fabrication et l’emploi de certaines armes. L’usage du phosphore, des mines anti-personnel, des bombes à fragmentation… Qui s’est préoccupé de bannir ces cocktails chimiques qui sont la cause d’atrocités comme celles de Khodjaly ? On pourrait ajouter que ces substances laissent sans doute des traces dans le corps et l’esprit des soldats. Qui en parle et qui s’en soucie ?
Il serait temps que des diplomates et des politiciens de haut vol se saisissent de l’affaire et la soulève bien haut dans les sphères décisionnaires. L’espoir fait vivre et le désespoir n’est pas permis dans ce domaine, c’est ce que l’on répondra aux rieurs d’un côté et à ceux qui sourient d’une telle naïveté de l’autre côté.
Alors, pourquoi devrait-on se retenir de faire savoir et de répéter que personne n’accuse l’armée azerbaïdjanaise, ni des soldats azerbaïdjanais égarés, d’avoir commis des crimes de bestialité de la sorte en réunion et sur de pauvres gens sans défense. Donc faisons savoir que l’Azerbaïdjan n’a pas répondu par un "Khodjaly" ou par deux "Khodjaly" à titre de vengeance. Non, non, rien de tel ! Ajoutons que l’Azerbaïdjan n’a pas non plus exigé des réparations financières pour les presque trente années d’occupation de son territoire, les morts innocentes, les saccages méthodiques et les destructions, et l’affront international. Une question s’impose : où se trouve la noblesse d’âme dans cette affaire ? Qui sont les « djiguits » sur le terrain?
Le concert était magnifique et les instrumentistes véritablement des virtuoses. Ils ont essuyé les plaies de ceux qui connaissent les douleurs de l’âme face à cette tragédie et peut-être ont-ils élevé avec un public ému une prière apaisante à l’intention de tous ceux qu’on a trouvés étendus dans les ruines de Khodjaly.