LE COUP D'ETAT D'AVRIL 1920 ET LA FIN DE LA REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE D'AZERBAIDJAN

Analyses
28 Mai 2026 21:58
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LE COUP D'ETAT D'AVRIL 1920 ET LA FIN DE LA REPUBLIQUE DEMOCRATIQUE D'AZERBAIDJAN

Le 23 janvier 1920, Bakou reçut une seconde notification de Gueorgui V. Tchitcherine, commissaire du peuple aux Affaires étrangères de la Russie soviétique. Dans ce document, le refus de l’Azerbaïdjan d’intervenir dans les affaires intérieures russes aux côtés du gouvernement bolchevique était interprété comme un refus de soutenir la lutte contre l’armée de Denikine, peu après la reconnaissance de facto de la République démocratique d’Azerbaïdjan (RDA) par l’Entente, le 11 janvier 1920.

Contrairement à la Pologne, à la Finlande et aux républiques baltes, les États du Caucase n’avaient pas été reconnus de jure par la Russie soviétique, tandis que le régime nationaliste de Denikine avait déjà reconnu l’indépendance de l’Azerbaïdjan. Dans sa réponse adressée à Tchitcherine le 11 février 1920, le ministre des Affaires étrangères de la RDA, Fatali Khan Khoïski, demanda donc à la Russie soviétique d’exprimer clairement et ouvertement sa reconnaissance de l’indépendance azerbaïdjanaise.

Le Kremlin bolchevique continua cependant à faire comme si la lutte contre l’armée de Denikine était plus importante que la reconnaissance de l’indépendance de ses voisins, tandis que la pression de l’Armée rouge vers le Sud s’intensifiait progressivement. Une campagne appropriée fut lancée à la fois en Russie et par la « cinquième colonne » soviétique en Azerbaïdjan.

Dans son rapport du 2 février sur « le travail accompli par le Comité exécutif central et le Commissariat du peuple », Vladimir Lénine déclara explicitement :

« Nous avons appelé la Géorgie et l’Azerbaïdjan à frapper Denikine. Ils ont refusé, justifiant leur position par le fait qu’ils n’intervenaient pas dans les affaires intérieures d’autres États. Désormais, notre objectif est de connaître la position des ouvriers et des paysans de Géorgie et d’Azerbaïdjan à ce sujet. »

À la fin février et au début mars 1920, un nouvel échange de notes diplomatiques eut lieu, reprenant essentiellement les mêmes arguments. La seule différence était que l’Armée rouge s’était déjà rapprochée des frontières de l’Azerbaïdjan, tandis que le gouvernement azerbaïdjanais demeurait confus face à la menace grandissante.

Le Parti communiste d’Azerbaïdjan (bolchevique), fondé en février 1920, tenta de profiter de cette situation pour organiser un coup d’État. Lorsque la question de la reconnaissance de l’indépendance de l’Azerbaïdjan fut discutée au Commissariat du peuple aux Affaires étrangères de Russie, l’opinion des bolcheviques musulmans actifs à Bakou et en Russie - selon laquelle cette indépendance ne devait en aucun cas être reconnue - fut prise en considération.

L’attitude de la Russie soviétique envers l’Azerbaïdjan reposait davantage sur des considérations économiques que politiques. Au printemps 1920, la guerre civile russe touchait à sa fin et la reconstruction de l’économie dévastée du pays nécessitait d’énormes quantités de pétrole.

Le 17 mars 1920, Lénine envoya un télégramme urgent au Conseil militaire révolutionnaire du Front du Caucase, exigeant la prise rapide de Bakou :

« La prise de Bakou est pour nous d’une importance capitale. Concentrez tous vos efforts dans ce but… Le transfert des troupes doit être coordonné avec le commandement suprême. »

Une copie du télégramme adressé à Grigori Ordjonikidze est conservée aux « Archives d’État russes d’histoire socio-politique », accompagnée d’une note manuscrite de Lénine : « Le télégramme se rapporte à la période de préparation de l’offensive contre Bakou. »

Après cet ordre pressant, les préparatifs concrets de l’occupation de l’Azerbaïdjan - notamment la concentration des forces militaires à la frontière - s’intensifièrent rapidement.

Les vents venus du Nord aggravèrent encore la situation régionale. À la veille de l’occupation, certains émissaires arméniens promirent leur aide pour renverser le gouvernement azerbaïdjanais en échange de compensations territoriales.

Il ne fait guère de doute que l’insurrection armée de mars 1920 au Karabakh - qui immobilisa la majeure partie des forces chargées de défendre Bakou - ainsi que l’offensive de la XIe Armée rouge aux frontières de l’Azerbaïdjan, faisaient partie d’un même plan stratégique. Le soulèvement dans le Haut-Karabagh et les attaques menées depuis l’Arménie contre les régions de Gazakh et du Nakhitchevan visaient à détourner les forces azerbaïdjanaises de Bakou.

Moscou comptait également beaucoup sur les bolcheviques locaux pour organiser le coup d’État. Dans un télégramme adressé à Lénine, Rykov et Tchitcherine, I. E. Roudzoutak, membre de la Commission du Turkestan et du Comité central du Parti communiste russe (bolchevique), écrivait :

« La principale tension à Bakou réside dans les relations arméno-tatares. Le gouvernement compte sur la conscience nationale des Tatars. Un coup d’État n’est possible qu’en s’appuyant sur les musulmans ; aucun Arménien ne doit être placé à des postes clés. »

La menace extérieure était aggravée par l’instabilité intérieure : le gouvernement azerbaïdjanais dut démissionner, approfondissant encore la crise politique. L’ancien cabinet continua néanmoins d’assurer les affaires courantes jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement.

Le 18 avril 1920, le chef de la province de Gouba transmit au ministère de l’Intérieur un rapport concernant les plans possibles des forces russes massées à la frontière. Le 21 avril, le commandant en chef du Front du Caucase adressa la directive n°490 au commandement de la XIe Armée rouge et à la flottille de la Volga-Caspienne, précisant que les principales forces azerbaïdjanaises étaient occupées dans les régions occidentales du pays.

Cette directive, signée par Mikhaïl Toukhatchevski, Grigori Ordjonikidze et Zakharov, ordonnait aux forces soviétiques :

« de franchir les frontières de l’Azerbaïdjan le 27 avril et d’achever l’opération Yalama-Bakou en cinq jours. »

Dans la nuit du 20 au 21 avril, un autre télégramme détaillant le plan d’invasion de Bakou fut envoyé au commandement de la XIe Armée rouge :

« La prise de Bakou doit s’accompagner à tout prix de l’arrestation du gouvernement azerbaïdjanais actuel. En prévision de sa fuite vers Elisabethpol, toutes les mesures doivent être prises pour l’intercepter à la gare de Kourdamir. »

Le 23 avril, la directive n°490 fut modifiée : l’objectif ultime de la XIe Armée ne serait plus seulement l’occupation de la région de Bakou, mais de l’ensemble du territoire azerbaïdjanais.

Le même jour, Ordjonikidze adressa un télégramme à Tchitcherine dans lequel il décrivait la situation politique à Bakou :

« Les représentants des Ittihadistes, des socialistes et d’autres fractions ont quitté le gouvernement ; le cabinet d’Ousoubbekov ne se compose plus que de membres du Moussavat. Le chef du mouvement national turc, Mustafa Kemal Pacha, demande à l’Azerbaïdjan d’autoriser l’Armée soviétique à traverser les frontières turques afin d’aider la Turquie contre les attaques britanniques. Il n’est pas exclu d’entrer à Bakou sans effusion de sang et d’y proclamer le pouvoir soviétique. Narimanov est très nécessaire à Bakou. Je vous prie instamment de nous l’envoyer dès demain. »

Le 27 avril 1920 à 16 heures, le Comité central du Parti communiste d’Azerbaïdjan et le Bureau de Bakou du Comité provincial caucasien, s’appuyant sur l’arrivée des troupes russes à Biladjari - faubourg de Bakou - adressèrent un ultimatum au Parlement azerbaïdjanais exigeant la remise du pouvoir.

Dans la nuit du 27 au 28 avril, un nouvel ultimatum signé par Tchingiz Ildyrym, commandant de la flotte rouge caspienne de la future Azerbaïdjan soviétique, fut présenté au gouvernement et au Parlement :

« La Flotte rouge de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan exige la remise immédiate du pouvoir au gouvernement prolétarien soviétique dirigé par le camarade Nariman Narimanov. Dans ce cas, la Flotte rouge garantira la sécurité et la paix pour tous les habitants de Bakou, quelle que soit leur nationalité. Une réponse doit être donnée dans les deux heures, faute de quoi le feu sera ouvert. »

La dernière séance du Parlement, le 27 avril 1920, fut présidée par Mehmed Emin Rasulzade. Au cours de débats houleux, les fractions socialistes et leurs alliés acceptèrent de remettre le pouvoir aux bolcheviques.

Rasulzade déclara alors :

« Il n’est nul besoin d’accepter cet ultimatum ni de se rendre aux bolcheviques. Nous rejetons cet ultimatum avec dégoût… Si ce Conseil, qui s’est engagé à défendre notre indépendance comme la prunelle de ses yeux, accepte cet ultimatum, cela reviendra à livrer le pouvoir à un ennemi qui se prétend notre ami. »

Malgré les protestations de Rasulzade et d’autres députés, le Parlement décida à 23 heures de remettre pacifiquement le pouvoir aux bolcheviques. Le gouvernement cessa ses fonctions. À ce moment-là, les positions stratégiques de Bakou, les institutions publiques et les bâtiments essentiels étaient déjà occupés.

Plus tard, Rasulzade écrivit :

« Malheureusement, nous avions oublié notre principe : “Le drapeau une fois levé ne retombera jamais.” Par peur pour nos vies et nos biens, nous avons abandonné notre drapeau d’indépendance en échange de la bannière rouge. »

Le Parlement adopta finalement une résolution transférant le pouvoir au Parti communiste d’Azerbaïdjan, sous certaines conditions : maintien de l’indépendance de l’Azerbaïdjan, garantie de sécurité pour les membres du gouvernement et du Parlement, absence d’effusion de sang et création d’un futur organe législatif souverain.

L’une des premières mesures prises par les bolcheviques fut cependant de s’emparer de tous les leviers du pouvoir. Le personnel des missions diplomatiques étrangères à Bakou fut arrêté ; environ 400 diplomates furent détenus.

Anastas Mikoyan, l’un des responsables bolcheviques ayant participé à l’occupation de Bakou, se souvenait plus tard :

« À la gare de Khatchmaz, nous avons obtenu un journal de Bakou nous apprenant qu’une réception était organisée pour les diplomates étrangers dans la nuit du 27 avril. J’ai dit à Efremov : “Ce serait une bonne idée de prendre Biladjari et d’empêcher les diplomates de quitter Bakou par train vers Tiflis.” (…) Les diplomates ne purent quitter Bakou et furent arrêtés. »

Le 28 avril 1920, les représentants azerbaïdjanais à la Conférence de paix de Paris adressèrent des notes au Conseil suprême des Alliés, au gouvernement italien et aux ambassadeurs étrangers à Rome dans l’espoir d’obtenir une aide pour restaurer l’indépendance du pays. Tous ces efforts restèrent vains. Les dirigeants des puissances de l’Entente demeurèrent indifférents à l’occupation russe de l’Azerbaïdjan.

Dès avril 1920, l’occupation bolchevique et l’instauration du régime soviétique se transformèrent en tragédie nationale. La construction de l’État soviétique s’accompagna d’une terreur de masse qui entraîna la mort de dizaines de milliers d’Azerbaïdjanais engagés dans la vie politique et sociale de la République démocratique.

Entre le 28 avril 1920 et août 1921, près de 48 000 personnes furent victimes de la terreur bolchevique en Azerbaïdjan.

Nariman Narimanov arriva à Bakou le 16 mai 1920 et fut profondément choqué par les événements. Il comprit qu’il ne restait plus aucune trace, même apparente, de la prétendue « sainte cause soviétique ».

Toutes les décisions étaient désormais prises par Boris Pankratov, commandant en chef de la XIe Armée rouge et chef du bureau politique. Rasulzade écrivit à juste titre :

« Le véritable dictateur en Azerbaïdjan était le bourreau en chef, Pankratov. Personne n’osait s’opposer à ses ordres. »

Espérant améliorer la situation, Narimanov adressa le 15 septembre 1921 un rapport à Lénine intitulé « Sur les résultats de l’édification du pouvoir soviétique en Azerbaïdjan ». Son constat pouvait se résumer en une phrase : les Azerbaïdjanais pensaienr que « l’Azerbaïdjan était gouverné par des étrangers ».

L’une des conséquences les plus dramatiques du régime soviétique fut la perte de territoires qui, sous le gouvernement du Moussavat, avaient été considérés comme incontestablement azerbaïdjanais. En juillet 1920, plusieurs dirigeants bolcheviques transcaucasiens - dont Narimanov, Mikoyan et Mdivani - reconnurent officiellement que le Karabagh avait fait partie intégrante de l’Azerbaïdjan sous la République démocratique.

Malgré cela, le Karabagh continua d’être instrumentalisé politiquement. En 1923, la partie montagneuse de la région - principale source de menace contre l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan - reçut le statut d’autonomie arménienne.

À ce sujet, Narimanov écrivit à Lénine :

« Je dirai franchement ceci : le Centre nous a retiré les armes des mains et, par ses décisions sur le Karabagh, a renforcé la propagande du Moussavat, qui affirme que les communistes musulmans ont vendu l’Azerbaïdjan à la Russie. Cette Russie reconnaît l’indépendance de l’Arménie et de la Géorgie aux côtés de celle de l’Azerbaïdjan, mais pour des raisons obscures, certaines régions de l’Azerbaïdjan, incontestées avant le pouvoir soviétique, sont désormais devenues contestées. »

Ces développements ébranlèrent profondément la foi de Narimanov dans le bolchevisme. Peu avant sa mort, il reconnut lui-même l’erreur qu’il avait commise.

Depuis lors, l’héritage de la République démocratique d’Azerbaïdjan est devenu un trésor d’idées influençant non seulement la pensée politique et sociale de 1918-1920, mais également l’ensemble de l’histoire ultérieure du pays jusqu’à aujourd’hui.

Il n’est pas surprenant que, durant plus de soixante-dix ans d’existence, le pouvoir soviétique ait eu pour objectif principal d’effacer de la mémoire collective les réalisations politiques et culturelles du Moussavat et de la République démocratique d’Azerbaïdjan, fondée sur les idéaux du progrès social, des principes démocratiques et des valeurs universelles.

Prof. Jamil Hasanli
Docteur en histoire