Au cours de la première année d’existence de la République démocratique d’Azerbaïdjan, le 3 [18] novembre 1918, la République turcique de l’Araz fut créée afin de protéger la région du Nakhitchevan et les territoires environnants contre l’occupation des forces dachnaks arméniennes.
L’histoire et les activités de cette république ont fait l’objet de monographies, d’ouvrages et d’articles rédigés notamment par A. Madatev, A. Aliyev, A. Hajiyev, I. Musayev, Sh. Tagiyeva, N. Nasibzadeh, T. Azizov, S. Sadigov, N. Mustafa, I. Atnur, A. Gokdemir, E. Madatli, H. Jafarov, A. Abbasoglu, N. Aliyev, Z. Ajar et d’autres chercheurs.
Parmi ces travaux, il convient de souligner tout particulièrement ceux d’A. Hajiyev et d’I. Musayev. Dans son ouvrage, Hajiyev étudie l’histoire des Républiques de Kars (République démocratique du Caucase du Sud-Ouest) et de l’Araz, ainsi que leur résistance face à l’agression arménienne, en s’appuyant sur un grand nombre de documents d’archives inédits. Toutefois, ce livre comporte également certains faits et interprétations qui ne correspondent pas à la réalité historique et aborde des questions dépassant le cadre de l’histoire de ces deux républiques.
Les recherches du professeur Musayev, en particulier son article consacré à l’histoire de la République turcique de l’Araz [19], apportent d’utiles précisions sur les circonstances de sa création, sa disparition, son territoire, sa capitale, ses institutions étatiques et gouvernementales, ainsi que sur d’autres aspects de son fonctionnement. Malgré cela, des divergences d’interprétation subsistent concernant l’histoire et les activités de cette république, ce qui rend nécessaire un nouvel examen de ces questions.
Comme nous l’avons déjà souligné, l’histoire de la République turcique de l’Araz demeure « l’un des problèmes scientifiques les plus importants, mais aussi les plus superficiellement étudiés » de l’historiographie azerbaïdjanaise [19, p. 107]. La naissance, l’action et la disparition de cet État sont étroitement liées à la situation sociopolitique qui prévalait dans la région du Nakhitchevan entre 1918 et 1919.
Il convient tout d’abord de préciser quand, où et pourquoi la République turcique de l’Araz fut fondée. Durant sa première année d’existence, la République démocratique d’Azerbaïdjan, confrontée à de graves difficultés tant intérieures qu’extérieures, ne fut pas en mesure d’accorder une attention suffisante à la région du Nakhitchevan. Profitant de cette situation, les forces armées arméniennes multiplièrent les incursions dans la région, semèrent la peur parmi la population, se livrèrent à des massacres de caractère génocidaire et cherchèrent à débarrasser le Nakhitchevan de sa population azerbaïdjanaise afin de l’intégrer à une « Grande Arménie ».
Face à ces attaques, la population locale opposa une résistance déterminée et infligea de sérieux revers aux détachements arméniens. Néanmoins, afin de mettre un terme à ces violences, « à la fin du mois de mai 1918, les habitants des districts du Nakhitchevan et de Sharur-Daralayaz envoyèrent une délégation spéciale auprès de Mehmet Vehib Pacha, conduite par Karim Khan Iravanli » [16, p. 49], afin de solliciter une aide militaire. Les troupes ottomanes dépêchées dans la région, avec le concours des unités de volontaires locales, réussirent à repousser les formations armées dachnaks hors du district.
Vaincu lors de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman fut contraint, en vertu des articles 11 et 15 de l’armistice de Moudros du 30 octobre 1918, d’évacuer l’Azerbaïdjan ainsi que l’ensemble du Caucase et de se replier sur ses frontières d’avant-guerre [23, p. 372]. Au moment où Nuru Pacha retirait ses troupes d’Azerbaïdjan, Kazim Karabekir Pacha et son état-major quittèrent le Nakhitchevan pour Kars par voie ferrée en novembre 1918.
À l’annonce des conditions de l’armistice, Kazim Karabekir exprima sa profonde inquiétude en déclarant :
« En nous retirant vers les frontières de 1914, nous abandonnons ces régions où la population turco-musulmane, libérée il y a seulement six mois de quarante années d’oppression, a déjà subi de lourdes pertes sous les attaques arméniennes. Elle sera de nouveau exposée à la domination arménienne. Nous devons trouver une solution et agir… » [16, p. 50].
Pour comprendre le contexte historique dans lequel fut créée la République turcique de l’Araz, il est essentiel de mesurer les conséquences du retrait des troupes ottomanes sur le destin du territoire et de ses habitants. En l’absence de forces militaires régulières capables de défendre la population et ses terres, les initiatives et les ambitions des autorités arméniennes risquaient d’avoir des conséquences dramatiques. Dans ces circonstances, les dirigeants de la population turco-musulmane de la région furent contraints de mettre en place une organisation politique et étatique locale [18, p. 68].
La République turcique de l’Araz fut ainsi fondée afin d’assurer la sécurité de la région et d’empêcher son occupation par l’Arménie.
La date exacte de sa création demeure toutefois sujette à controverse dans les travaux historiques. Selon A. Aliyev, elle aurait été fondée en juillet-août 1918 ; G. Madatov, L. Huseynzadeh et S. Sadigov estiment qu’elle fut créée avant le départ des troupes turques du Nakhitchevan ; A. Hajiyev situe cet événement à la fin du mois de novembre 1918, tandis que T. Azizov le date simplement de novembre 1918. D’autres chercheurs, parmi lesquels N. Mustafa, A. Gokdemir et Z. Ajar, retiennent la date du 3 novembre.
Après avoir examiné ces différentes interprétations, le professeur Musayev se garde de fixer une date précise et écrit seulement que « cela se produisit approximativement en novembre 1918, lorsque les troupes turques quittèrent l’Azerbaïdjan, y compris le Nakhitchevan » [19, p. 112]. Il situe néanmoins l’événement entre le 3 et le 18 novembre. La date du 18 novembre est notamment avancée par I. Atnur [25, p. 96].
Dans son article intitulé Le héros de la lutte nationale – Ibrahim bey Jahangiroglu, Nazim Mustafa écrit :
« Conformément à l’armistice de Moudros signé le 30 octobre 1918, l’armée turque fut contrainte de se replier sur les frontières de 1914. Les Arméniens menaçant alors d’occuper ces territoires, les représentants des régions s’étendant d’Ordubad à Surmali se réunirent le 3 novembre dans la localité de Gamarli et décidèrent de créer un gouvernement turcique de l’Araz » [20].
Ahmet Gokdemir rapporte quant à lui :
« Les représentants de la population turco-musulmane de la région se réunirent dans le village de Kamerli (Gamarli) et constituèrent un Grand Conseil. Des délégués venus du sud d’Erevan, de Sharur, d’Etchmiadzin et de Surmali, sous la direction des représentants du Nakhitchevan, y participèrent. À l’issue des discussions, il fut décidé de créer un gouvernement composé de six membres et d’un chef de gouvernement. Le 3 novembre 1918, le gouvernement turcique de l’Araz fut officiellement établi, avec Igdir pour centre administratif » [25, pp. 45-46].
L’auteur précise également qu’une déclaration gouvernementale ainsi qu’un appel adressé à Rushdu Bey portent la date du 3 novembre 1918, ce qui confirme, selon lui, la création de la République à cette date. Cette conclusion est également partagée par Ziya Zakir Ajar [23, p. 374].
À la lumière de ces travaux, de considérations d’ordre logique et de l’analyse des événements historiques, nous estimons que la République turcique de l’Araz fut effectivement fondée le 3 novembre 1918.
L’initiative de créer cette nouvelle entité politique revint aux musulmans du Nakhitchevan et de Sharur, auxquels se joignirent, sur leur proposition, les habitants d’Ordubad.
Le président du Comité national d’Ordubad, M. Seyidzadeh, explique le soutien apporté par la population locale à cette initiative par plusieurs facteurs : « la fermeture des routes vers Tiflis et Gandja ; l’interruption de l’approvisionnement de la ville en vivres et en secours après le départ des troupes turques d’Ordubad ; la dissolution, pour cette raison, d’un détachement de 500 hommes, dont seule une compagnie fut maintenue ; la faiblesse des structures d’organisation, les incertitudes quant aux autorités auxquelles il convenait d’obéir et à celles habilitées à donner des instructions ; la situation critique à laquelle étaient confrontés les musulmans des districts du Nakhitchevan et de Sharur ; notre décision de créer un État musulman de l’Araz ; la rupture des communications avec Gandja ; enfin, la volonté du gouvernement de l’Araz de se rapprocher du gouvernement de la République démocratique d’Azerbaïdjan » [2, 14 janvier 1919].
Comme on le constate, la perspective d’une occupation du Nakhitchevan par l’Arménie après le retrait des troupes ottomanes d’Azerbaïdjan, ainsi que le risque de voir les autorités arméniennes y établir leur propre administration, conduisirent la population locale à proclamer une indépendance provisoire en fondant la République de l’Araz.
Il existe également de nombreuses divergences d’opinion quant au centre de cette république. Les recherches montrent que le centre de la République turcique de l’Araz aurait été successivement ou alternativement situé à Nakhitchevan, Kars, Iğdır, Gamarli et dans d’autres villes. La Déclaration de fondation désigne Iğdır comme capitale. I. Atnur écrit toutefois que, si Iğdır était officiellement le centre de la république, aucune réunion n’y fut tenue : le gouvernement y fut certes proclamé, mais toutes les activités se déroulèrent à Gamarli [24, p. 98]. Bien que N. Mustafa mentionne d’abord Iğdır dans un article, il revint ensuite sur cette affirmation en précisant que Gamarli était bien le centre évoqué dans son étude [20]. A. Gökdemir souligne lui aussi que le gouvernement de l’Araz-Turc fut établi avec Iğdır pour centre administratif [25, p. 46]. Z. Ajar partage cette opinion [23, p. 375]. En revanche, A. Hajiyev, L. Huseynzadeh, I. Musayev et plusieurs autres auteurs considèrent que la ville de Nakhitchevan était le centre de la République turcique de l’Araz. T. Azizov, Sh. Tagiyeva et N. Nasibzadeh estiment pour leur part que le centre se trouvait d’abord à Gamarli avant d’être transféré à Nakhitchevan à la suite de l’offensive des unités régulières arméniennes [12, p. 194].
Le territoire de Kars ne faisant pas partie de la République turcique de l’Araz, son centre ne pouvait logiquement s’y trouver. Dans son ouvrage L’Araxe est témoin, L. Huseynzadeh relate les événements survenus à Nakhitchevan :
« C’était à la fin du mois d’octobre. Une foule nombreuse s’était rassemblée devant la demeure de Rahim Khan, dernière résidence de Kazim Karabekir Pacha… C’est là que fut débattu le destin futur de Nakhitchevan, c’est-à-dire son statut étatique. Au cours de cette réunion, Kazim Karabekir Pacha déclara : “Il est important et nécessaire d’établir ici un gouvernement afin d’assurer l’avenir de Nakhitchevan. Vous, habitants de Nakhitchevan, avez déjà inscrit de glorieuses pages dans l’histoire de la lutte de libération nationale. Vous possédez un État et une dignité. Vous avez conquis ce droit en vainquant l’ennemi sur les champs de bataille. Une république doit être fondée à la porte de l’Orient, à Nakhitchevan.” » [15, p. 46].
Ce passage fait clairement référence à la création du gouvernement de l’Araz-Turc à Nakhitchevan. Il convient de rappeler que L. Huseynzadeh fut un témoin direct de ces événements.
À l’instar de la question du centre de la République turcique de l’Araz, celle de son territoire fait également l’objet d’interprétations divergentes. Le général Veysel Unuvar écrit que « le gouvernement de l’Araz-Turc s’étendait d’Ordubad jusqu’à Gernibasar (Gamarli – I.H.), entre les montagnes et le fleuve Araxe » [13, p. 16]. Selon N. Mustafayev, le territoire de cette république comprenait les terres allant d’Ordubad jusqu’à Surmali [20]. Les analyses d’I. Musayev et d’A. Hajiyev concordent, bien que ce dernier orthographie Gamarli sous la forme « Kamarli » [27, p. 47]. Les frontières de la République turcique de l’Araz englobaient ainsi les districts de Nakhitchevan, de Sharur-Daralayaz et d’Ordubad, ainsi que les territoires de Sardarabad, Ulukhanli, Vedibasar, Gamarli, Mehri et d’autres régions [8, vol. 9, p. 9 ; 19, p. 112]. Sa superficie atteignait 8 696 km² [22, p. 33] et sa population dépassait le million d’habitants.
La fondation de la République turcique de l’Araz s’accompagna de la création de plusieurs institutions étatiques et administratives. Le gouvernement comprenait un président et six membres. Il était dirigé par Amir bey Narimanbayov [15, p. 46 ; 17, p. 105-108]. Dans la Déclaration de fondation, son titre est celui de « premier dictateur ». Dans son journal Nos jours sanglants, M. B. Aliyev désigne à plusieurs reprises Amir bey, qualifié de « dictateur militaire », sous le nom de Narimanbayov. Dans ses mémoires, Ibrahim bey Jahangiroglu appelle cependant le chef du gouvernement « Amir bey Vazirov ». Dans l’ouvrage de Gökdemir [23, p. 46, 49], il est désigné sous le nom d’Amir bey Akbarzadeh. I. Atnur [25, p. 97] affirme quant à lui que son patronyme était Zimanbayzadeh, tandis que Z. Ajar retient la forme Zamanbayzadeh [22, p. 375]. Dans l’article déjà cité, Nazim Mustafa écrit que « le chef du gouvernement était Amir bey Akbarzadeh de Nakhitchevan ». I. Musayev adopte la même version [19, p. 116]. En revanche, L. Huseynzadeh, acteur des événements des années 1920, précise qu’« Amir bey Narimanbayov fut élu premier chef du gouvernement » [15, p. 46].
Comme on le constate, le nom de famille d’Amir bey apparaît sous des formes très diverses selon les auteurs. En s’appuyant sur les témoignages de Mirza Bagir Aliyev, secrétaire du Conseil national musulman, et de Latif Huseynzadeh, il ressort que son véritable patronyme était bien Narimanbayov. Les nouveaux documents mis au jour confirment cette conclusion. Né à Choucha en 1871, Amir bey fut diplômé de la faculté de droit de l’Université de Kharkov avant d’occuper plusieurs fonctions au sein de l’administration. Il appartenait à la famille Narimanbayov, l’une des plus prestigieuses du Karabakh. Son grand-père comme son père portaient le titre de Nariman bey [11, p. 72-77], d’où l’origine de son nom. Les célèbres artistes Vidadi et Toğrul Narimanbayov étaient ses petits-fils [11, p. 74-75].
Les ministères suivants furent institués au sein du gouvernement de l’Araz-Turc : le ministère de la Guerre (Ibrahim bey Jahangiroglu), de l’Administration (Bagir bey Rzazadeh), des Finances (Ganbar Ali bey, ou Ganbarali bey Bananiyarli), de la Justice (Mammad Beyzadeh), des Affaires étrangères (Hasanaga Shafizadeh), du Cheikh al-Islam (Mirzahuseyn Mirza Hasanzadeh et Lutfi Khoja Ekid Efendi), ainsi qu’un poste de membre d’honneur et chef d’état-major confié au général Ali Ashraf bey [25, p. 46-49 ; 26, p. 98-99].
Le président du Conseil des ministres, Amir bey Narimanbayov, jouissait auprès de la population et des milieux politiques de la région de la réputation d’un homme compétent, patriote et profondément attaché à la cause nationale [21, p. 32]. Halil bey, conseiller militaire permanent de l’Empire ottoman auprès de la République turcique de l’Araz, ainsi que Kalbali Khan, Jafargulu Khan, Abbasgulu Khan et d’autres personnalités participèrent activement aux activités de la république.
Plusieurs organes étatiques et administratifs furent également mis en place. Un parlement fut créé, mais ne put véritablement développer ses activités [29, p. 55]. Conformément à la loi portant création du Parlement de la République démocratique d’Azerbaïdjan, il était prévu d’élire trois députés représentant Nakhitchevan, Sharur et Ordubad [21, p. 32]. Le représentant officiel de la République turcique de l’Araz, Pacha Aliyev, prit également part à la séance inaugurale du Parlement de la République démocratique d’Azerbaïdjan [14, p. 50]. La création de cette assemblée fut accueillie avec enthousiasme par la population turco-musulmane de la République turcique de l’Araz.