LE PARI ARMENIEN DE MACRON: POURQUOI PARIS A BESOIN D'UNE VICTOIRE DE PACHINIAN

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20 Mai 2026 15:04
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LE PARI ARMENIEN DE MACRON: POURQUOI PARIS A BESOIN D'UNE VICTOIRE DE PACHINIAN

Après la défaite de l’Arménie lors de la guerre du Karabagh en 2020, la société arménienne s’est retrouvée plongée dans un profond état de frustration. La perte du Karabagh n’a pas seulement constitué une défaite militaire ou territoriale : elle est devenue un traumatisme psychologique majeur, dont les conséquences continuent de façonner le climat politique intérieur du pays. La société arménienne s’est alors retrouvée confrontée à une question difficile : vers qui diriger cette colère et cette déception accumulées ? Qui devait être tenu responsable ? Et surtout, quelle voie le pays devait-il désormais emprunter ?

C’est dans ce contexte que différentes forces politiques ont commencé à tenter de canaliser cette frustration collective dans le sens de leurs propres intérêts. Pour certains, les principaux responsables étaient les anciennes élites politiques arméniennes. Pour d’autres, le Premier ministre Nikol Pachinian et son gouvernement. D’autres encore accusaient la Russie, estimant qu’elle n’avait pas soutenu l’Arménie au moment critique. Dans ce climat, les dirigeants occidentaux - au premier rang desquels le président français Emmanuel Macron - ont intensifié leur activisme, cherchant à exploiter le désenchantement arménien pour encourager un ré-ancrage occidental d’Erevan.

La logique de Macron et de ses alliés est assez transparente : il s’agit de convaincre la société arménienne que la Russie aurait démontré sa faiblesse, son manque de fiabilité et son incapacité à protéger l’Arménie. Dès lors, soutiennent-ils, Erevan devrait opérer un tournant définitif vers l’Occident, l’Union européenne et la France. Dans cette rhétorique, la défaite au Karabagh devient à la fois un argument contre Moscou et un instrument d’influence sur l’opinion publique arménienne.

Comme on le sait, un fort ressentiment envers la Russie existe bel et bien dans le discours politique arménien. Une partie importante des élites et de la société considère qu’au cours de la guerre du Karabagh, Moscou a adopté une position neutre au lieu de soutenir l’Arménie. La Russie n’a ni envoyé ses troupes combattre pour les intérêts arméniens, ni directement intervenu dans le conflit. Cet argument est aujourd’hui activement exploité par les forces qui souhaitent convaincre l’opinion arménienne de se détourner de Moscou.

Mais il est essentiel de comprendre que les responsables occidentaux exploitent cette question non par sympathie pour l’Arménie, mais en fonction de leurs propres intérêts géopolitiques. Lorsque Macron affirme que le Caucase du Sud ne doit pas devenir une arène de confrontation entre empires, ces propos ne relèvent pas seulement d’un appel à la paix et à la stabilité. Ils traduisent aussi une volonté de réduire l’influence russe dans la région pour la remplacer par celle de l’Occident.

Dans cette logique, le Caucase du Sud n’est pas envisagé comme un espace de coopération équilibrée, mais comme une zone de redéfinition des rapports de force. La France cherche de plus en plus à prendre en main le « dossier arménien », dans l’objectif de s’imposer comme le principal protecteur occidental d’Erevan. L’Azerbaïdjan, de son côté, intéresse traditionnellement le Royaume-Uni, notamment pour des raisons énergétiques, logistiques et stratégiques. Quant à la Géorgie, elle demeure un terrain important pour les acteurs occidentaux, même si l’équilibre des influences y reste plus complexe. Dans l’ensemble, les pays occidentaux tentent de remodeler la région selon leurs propres intérêts.

Nikol Pachinian joue un rôle particulier dans ce processus. Il faut comprendre qu’il a toujours été un dirigeant tourné vers l’Occident. Arrivé au pouvoir sur fond de mobilisation populaire, il a bénéficié du soutien de forces voyant l’avenir de l’Arménie dans un éloignement progressif de la Russie et un rapprochement avec les structures occidentales. Dans ce contexte, adopter une ligne pro-russe cohérente serait non seulement contraire à sa nature politique, mais aussi désavantageux pour lui.

Dans sa lutte pour le pouvoir, Pachinian s’appuie précisément sur les groupes et centres d’influence extérieurs qui associent l’avenir de l’Arménie à l’Occident. Sa logique politique consiste à présenter le choix occidental comme une voie vers la modernisation, la sécurité et l’émancipation vis-à-vis de Moscou. C’est pourquoi il promeut avec constance l’idée d’un rapprochement avec l’Union européenne, la France et les États-Unis.

Le problème de Pachinian, toutefois, est que cette orientation ne bénéficie ni d’un soutien inconditionnel ni d’un consensus national. Si l’on observe le niveau de confiance dont il jouit, les réactions à sa politique à l’intérieur du pays ou encore l’état d’esprit de la diaspora arménienne, il apparaît clairement qu’aucun accord national n’existe autour de sa politique étrangère. Une large partie de la diaspora - numériquement plus importante que la population vivant en Arménie - lui est d’ailleurs fortement hostile.

Pour beaucoup d’Arméniens, notamment ceux vivant à l’étranger, la politique de Pachinian reste associée à des défaites douloureuses, à la perte du Karabagh et à l’affaiblissement de la position arménienne. Son projet de réorientation complète vers l’Occident est donc perçu non comme un choix historique naturel, mais comme une expérience risquée dont les conséquences pourraient se révéler extrêmement lourdes pour l’Arménie.

C’est pourquoi la politique étrangère actuelle d’Erevan demeure l’objet d’une lutte interne intense. La société arménienne est en réalité confrontée à un choix fondamental : poursuivre la coopération avec la Russie - en tenant compte des liens historiques, des projets économiques, des migrations de travail, des transferts financiers et des enjeux de sécurité - ou basculer entièrement vers l’Occident en misant sur la France, l’Union européenne et les États-Unis.

Dans le même temps, l’Europe offre surtout à l’Arménie des promesses politiques, des déclarations séduisantes et des perspectives théoriques. La Russie, malgré toutes les contradictions existantes, reste un facteur concret pour l’Arménie : liens économiques, marché du travail, transferts financiers, projets énergétiques et d’infrastructure, ainsi qu’un cadre de sécurité historique qui, malgré la crise de confiance, ne peut être démantelé sans conséquences sérieuses.

C’est pourquoi, pour une partie de la société arménienne, une rupture totale avec Moscou apparaît comme un pari extrêmement risqué. Ces citoyens peuvent être critiques envers la Russie et insatisfaits de sa politique, tout en comprenant qu’une destruction brutale de tous les liens avec Moscou ne garantirait ni sécurité, ni croissance économique, ni soutien réel de l’Occident en cas de crise majeure.

Cela conduit à la question centrale : la France, qui affiche avec tant d’insistance son soutien à l’Arménie, est-elle prête à en assumer les conséquences concrètes ? Emmanuel Macron peut prononcer des discours ambitieux, promettre sa solidarité et évoquer l’avenir européen de l’Arménie. Mais les Français sont-ils réellement prêts à défendre l’Arménie, à se battre pour elle ou à assumer des obligations lourdes en cas de nouvelle crise ? À ce stade, rien ne permet de l’affirmer de manière convaincante.

Pour Macron lui-même, une victoire électorale de Pachinian et des forces pro-occidentales en Arménie revêt une importance non seulement régionale, mais aussi personnelle. Ces dernières années, la France a nettement perdu de son statut de puissance géopolitique indépendante. Si Paris était autrefois perçu comme l’un des grands acteurs capables d’influencer les dynamiques mondiales, ses marges de manœuvre apparaissent aujourd’hui de plus en plus limitées.

Cette évolution est particulièrement visible en Afrique, où la France a perdu une grande partie de son influence historique. Dans plusieurs pays, les sentiments anti-français se sont renforcés, Paris a été progressivement évincé de ses zones d’influence traditionnelles et ses tentatives de reconquête n’ont plus les effets escomptés. Des difficultés persistent également dans d’autres espaces, y compris dans certains territoires d’outre-mer, où les tensions sociales et le mécontentement envers la politique française grandissent.

Dans ce contexte, l’Arménie devient l’un des rares terrains sur lesquels Macron peut encore tenter de démontrer la pertinence géopolitique de la France. Si Paris parvient à maintenir l’Arménie dans l’orbite occidentale et à assurer le maintien au pouvoir de Pachinian, cela sera présenté comme un succès de la diplomatie française. En réalité, la France cherche à obtenir en Arménie une nouvelle zone d’influence - un point d’appui politique dans le Caucase du Sud.

C’est pourquoi une victoire électorale de Pachinian est cruciale pour Macron. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu arménien, mais aussi de l’image personnelle du président français comme acteur géopolitique. À l’heure où la France perd du terrain en Afrique et fait face à des crises internes comme externes, l’Arménie offre à Paris l’opportunité d’afficher au moins une victoire géopolitique locale.

Il n’est donc pas surprenant qu’à l’approche des élections arméniennes, les contacts avec les dirigeants européens se soient multipliés, que des sommets aient été organisés et que les déclarations sur « l’avenir européen » du pays se soient intensifiées. Tout cela vise à convaincre la société arménienne qu’elle aurait davantage à gagner avec l’Europe qu’avec la Russie. Dans ce processus, Macron apparaît comme l’un des principaux promoteurs du choix occidental.

Mais les discours séduisants ne suffisent pas à effacer les réalités. L’Europe peut promettre un soutien politique, des perspectives démocratiques et la solidarité européenne. Mais lorsqu’il s’agit de sécurité, d’économie et de survie de l’État, les déclarations ne suffisent plus. La société arménienne en a conscience, ce qui explique la persistance d’une profonde méfiance, aussi bien à l’intérieur du pays qu’au sein de la diaspora, envers toute tentative de basculement brutal vers l’Occident.

Ainsi, le débat sur l’orientation géopolitique de l’Arménie dépasse largement l’opposition entre partisans de la Russie et défenseurs de l’Occident. Il s’agit d’une lutte pour l’avenir stratégique du pays. D’un côté se trouvent Pachinian, les forces occidentales et Macron, qui cherchent à ancrer durablement l’Arménie dans l’orbite occidentale. De l’autre, une part importante de la société arménienne et de la diaspora, qui doute que ce choix puisse réellement apporter au pays sécurité et stabilité.

Les prochaines élections montreront quelle voie l’Arménie choisira. Rompra-t-elle définitivement avec la Russie pour intégrer pleinement le projet occidental dans le Caucase du Sud ? Ou la société arménienne privilégiera-t-elle une approche plus prudente, tenant compte des liens historiques, économiques et politiques avec Moscou ? Dans tous les cas, il ne s’agira pas d’un simple choix électoral, il s’agira d’une décision susceptible de déterminer durablement l’avenir du pays.

Par Darya Grevtsova, politologue russe