La position stratégique de la Géorgie - au sud de la Russie et au nord de l’Iran - combinée à son rôle de corridor énergétique, en fait un élément très important des intérêts régionaux des États-Unis. La Géorgie constitue un maillon clé du « Corridor du Milieu », cette route de transit reliant l’Asie centrale à l’Europe. Sans elle, l’accès occidental à l’Asie centrale s’affaiblirait, compromettant à la fois la sécurité énergétique de l’Europe et la résilience du flanc sud-est de l’OTAN.
Dans le contexte de l’expansion chinoise à travers l’initiative des Nouvelles Routes de la soie et de la promotion par la Russie, avec l’Iran, des axes nord-sud, le rôle de la Géorgie comme point d’ancrage du Corridor du Milieu constitue l’un des rares moyens pour les États-Unis d’établir une présence économique en Eurasie sans accroître leurs engagements militaires.
Pendant de nombreuses années, les États-Unis ont soutenu de manière constante la Géorgie comme plateforme de transit pour les oléoducs et gazoducs permettant l’exportation des hydrocarbures de la Caspienne en contournant la Russie. Pour Washington comme pour l’Union européenne, la priorité est de créer des routes de transport transparentes et sûres, conformes aux normes de sanctions internationales, capables de diversifier les approvisionnements loin de la Russie et intégrées aux standards euro-atlantiques.
Le principal symbole de cette rivalité est devenu le port en eaux profondes d’Anaklia, situé sur la côte géorgienne de la mer Noire, qui pourrait se transformer en un important centre logistique et commercial reliant le Caucase du Sud aux routes maritimes internationales. Le port est destiné à devenir un nœud majeur du Corridor du Milieu - cette voie commerciale entre la Chine et l’Europe qui contourne la Russie.
Sans port en eaux profondes, la Géorgie et le Corridor du Milieu ne pourront pas rivaliser avec les grandes routes du commerce mondial. Autrement dit, pour Tbilissi, il ne s’agit pas seulement d’un projet économique, mais d’une candidature au rôle de principal hub de transit entre l’Est et l’Ouest. Le port d’Anaklia représente une concurrence directe pour Novorossiïsk, principal hub russe sur la mer Noire.
Les observateurs politiques s’accordent largement à considérer que le choix du consortium retenu pour Anaklia constitue un baromètre de l’orientation prise par la Géorgie. C’est pourquoi un port qui n’existe pas encore est déjà devenu l’un des principaux symboles de la fracture entre Tbilissi et Washington.
Le problème remonte à dix ans. En 2016, un consortium réunissant TBC Holding et l’entreprise américaine Conti International avait obtenu le droit de construire le port. Mais le consortium s’est heurté à plusieurs difficultés, notamment des accusations de blanchiment d’argent visant le fondateur de TBC Bank, Mamuka Khazaradze. Après l’ouverture de poursuites par le parquet, Conti International a annoncé son retrait du projet. Le gouvernement géorgien a ensuite résilié le contrat de 2,5 milliards de dollars.
En mai 2024, le gouvernement a annoncé que le nouvel appel d’offres avait été remporté par un consortium sino-singapourien dirigé par l’entreprise publique China Communications Construction Company (CCCC) et sa filiale China Harbour Investment. Selon les termes de l’accord, 51 % des parts du port restent détenues par l’État géorgien, tandis que 49 % reviennent au consortium.
Le résultat du nouvel appel d’offres a suscité des critiques en raison de la réputation de la CCCC et des risques potentiels de corruption. En 2011, la Banque mondiale avait interdit à China Communications Construction Company de participer à ses projets pour fraude. En 2020, le département américain du Commerce a placé sur liste noire 24 entreprises, dont des filiales de la CCCC, en raison de la construction d’îles artificielles militarisées en mer de Chine méridionale. Depuis juin 2021, la CCCC fait également l’objet de restrictions de la part de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) du Trésor américain en raison de ses liens avec le complexe militaro-industriel chinois. Ainsi, l’implication d’entreprises chinoises dans une infrastructure stratégique a transformé le projet du port d’Anaklia en source de tensions entre Tbilissi et Washington.
Parallèlement, des analystes occidentaux établissent des parallèles avec le port sri-lankais de Hambantota, où une rentabilité bien inférieure aux prévisions avait conduit à une restructuration de la dette et à la cession du port à la Chine sous la forme d’un bail de 99 ans. Selon eux, la Géorgie risque une perte de souveraineté comparable si le port n’atteint pas les volumes de trafic prévus.
À leurs yeux, Pékin exploite la situation en Géorgie afin d’établir des partenariats stratégiques et de consolider ses positions géostratégiques et géoéconomiques dans le Caucase du Sud grâce aux routes, aux ports et aux infrastructures.
Dans ce contexte, les relations entre les États-Unis et la Géorgie se sont fortement détériorées. Washington a imposé des restrictions ciblées de visas et réduit sa coopération militaire. Le principal instrument de pression américain est devenu le MEGOBARI Act. Le Parlement géorgien a officiellement condamné l’adoption de ce texte, le qualifiant de document « profondément hostile envers l’État géorgien, le peuple géorgien et les autorités élues ».
En 2024, l’administration du président Joe Biden a suspendu le partenariat stratégique avec Tbilissi après l’adoption de la loi sur les agents étrangers et des désaccords portant sur la démocratie et la politique étrangère. Washington a imposé des restrictions de visas et des sanctions contre plusieurs responsables géorgiens, tout en réduisant ou gelant le financement de programmes gouvernementaux.
Les tentatives géorgiennes de normaliser les relations avec les États-Unis après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 se sont révélées infructueuses. Le parti au pouvoir, « Rêve géorgien », espérait que sa rhétorique conservatrice trouverait un écho auprès de Trump. Tbilissi s’est abstenu de toute déclaration antiaméricaine, tandis que le Premier ministre Irakli Kobakhidze adressait une lettre à Trump qualifiant la Géorgie de « partenaire stratégique loyal ».
Mais les espoirs de Tbilissi se sont rapidement heurtés à la réalité. Les tentatives de réinitialisation des relations ont échoué. Les autorités géorgiennes ont alors été contraintes de présenter de simples contacts avec des responsables américains comme des signes de réchauffement diplomatique. Le président géorgien Mikheïl Kavelachvili, par exemple, a tenté de présenter une brève conversation avec le vice-président JD Vance lors d’un événement international à Milan comme de véritables négociations. La Maison-Blanche n’a d’ailleurs jamais mentionné ces « négociations ».
La rencontre de mars 2025 a également été révélatrice : lors de la séance photo protocolaire, la ministre des Affaires étrangères Maka Botchorichvili et l’ambassadrice américaine Robin Dunnigan ne se sont même pas serré la main. L’ambassade des États-Unis a publié un communiqué extrêmement bref indiquant simplement que l’ambassadrice avait exposé « les mesures que la Géorgie peut prendre pour démontrer le sérieux de ses intentions » en vue d’améliorer les relations bilatérales.
Le tournant est toutefois intervenu à la fin du mois de mars de cette année, à la faveur d’un entretien téléphonique. La conversation entre Kobakhidze et le secrétaire d’État Marco Rubio a constitué le signal le plus clair indiquant que le gel des relations entre la Géorgie et les États-Unis pourrait commencer à se dissiper. Puis, le 7 mai, Kobakhidze a rencontré à Tbilissi Sonata Coulter, secrétaire d’État adjointe américaine chargée de l’Eurasie.
La partie géorgienne a déclaré être prête à « réinitialiser les relations bilatérales et renouveler le partenariat stratégique sur de nouvelles bases » à partir d’une « feuille de route concrète ». Botchorichvili a ajouté qu’une seconde délégation américaine était attendue avant la fin du mois de mai - signe que les discussions ne relèvent plus seulement de la diplomatie de façade. La suite des événements montrera si ce processus évoluera dans une direction positive.
Malgré les tensions actuelles, la Géorgie demeure objectivement importante pour les États-Unis. Mais elle est surtout perçue comme un problème plutôt que comme un atout : la dérive géopolitique de Tbilissi risque de permettre à des forces hostiles aux intérêts américains de combler le vide stratégique dans le Caucase du Sud. Washington redoute un rapprochement complet entre Tbilissi, Moscou et Pékin.
Dans ce contexte, la Géorgie se trouve aujourd’hui dans une situation paradoxale. Le pays reste attractif en tant que hub de transit, mais il risque de laisser passer sa chance à cause des crises politiques, des retards dans la construction d’Anaklia et d’une dérive géopolitique qui éloigne les investisseurs occidentaux. C’est pourquoi le Corridor du Milieu est devenu l’atout majeur de Tbilissi dans les négociations actuelles avec Washington visant à relancer les relations bilatérales.
Il est d’ailleurs révélateur que Peter Andreoli, représentant du Bureau des affaires européennes et eurasiennes du département d’État américain, en visite en Géorgie au mois de mars, se soit rendu sur le chantier du port en eaux profondes d’Anaklia. Néanmoins, les États-Unis continuent pour l’instant de « tester » la situation sans prendre d’engagements concrets. L’un des signes de cette prudence est le fait qu’après la fin de la mission diplomatique de Robin Dunnigan en Géorgie, Washington n’a toujours pas nommé de nouvel ambassadeur à Tbilissi.
Par Zaur Nurmamedov