UNE PARTIE DE L'EGLISE APOSTOLIQUE ARMENIENNE SOUS INFLUENCE ETRANGERE

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20 Mai 2026 12:31
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UNE PARTIE DE L'EGLISE APOSTOLIQUE ARMENIENNE SOUS INFLUENCE ETRANGERE

À moins de trois semaines des élections législatives du 7 juin, le Service de sécurité nationale arménien a décidé de s’attaquer sérieusement à l’Église. Au sens propre. Cette semaine, le bulletin parisien de renseignement Intelligence Online a détaillé avec précision qui est désormais dans le viseur à Erevan et où. Etchmiadzine, la cathédrale de Gyumri et l’église de l’Intercession-de-la-Sainte-Mère-de-Dieu à Erevan : trois lieux où les autorités ne cherchent plus depuis longtemps la grâce divine, mais des relais d’influence étrangers.

Le Premier ministre Nikol Pachinian, il faut lui reconnaître cela, parle du sujet sans détour. Dès décembre dernier, depuis la tribune parlementaire, il déclarait qu’il ne voulait ni d’un Catholicos soumis au pouvoir, ni d’un Catholicos « obéissant à un lieutenant-colonel d’un service de renseignement étranger ». Il n’a même pas eu besoin de préciser de qui il parlait. À Erevan, tout le monde avait compris.

La cible implicite était Ezras Nersissian, chef du diocèse russe de l’Église apostolique arménienne et frère de Garéguine II. Selon les informations du Service de sécurité nationale arménien, Nersissian aurait été recruté par le KGB dans les années 1980 avant de simplement voir changer l’acronyme de son « superviseur » : aujourd’hui, les trois lettres du SVR russe auraient remplacé celles de l’ancienne époque soviétique.

C’est pourquoi la récente « visite de courtoisie non publique » du métropolite Antoine de Volokolamsk, responsable des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, est interprétée à Erevan non comme une rencontre entre dignitaires religieux, mais comme un entretien opérationnel. En Arménie, Antoine est soupçonné depuis longtemps de liens avec le SVR. En 2023, il avait personnellement remis une médaille du Service des renseignements extérieurs russes à un prêtre suédois, tout en transmettant un message chaleureux de son directeur, Sergueï Narychkine. Le prêtre avec une médaille suédoise, la médaille estampillée SVR, et le SVR avec Narychkine à sa tête : difficile de faire plus transparent.

Trois lieux font aujourd’hui l’objet d’une surveillance particulièrement étroite de la part des services arméniens.

Le premier est Etchmiadzine, le « Vatican arménien », où une opération spéciale a déjà été menée le 27 juin dernier. Les forces spéciales Alpha y étaient venues arrêter l’archevêque Mikael Adjapahian - le même qui, peu auparavant, avait appelé à un coup d’État militaire contre Pachinian. Le putsch n’a pas eu lieu. Mais Alpha, elle, est bien venue.

Le deuxième point sensible est Gyumri et sa cathédrale Sainte-Mère-de-Dieu. Le voisinage y est révélateur : la 102e base militaire russe est également implantée dans la ville. Et c’est précisément depuis la chaire de Gyumri que les sermons d’Adjapahian vantant les vertus d’un renversement du pouvoir résonnaient avec le plus de force.

Le troisième lieu est l’église de l’Intercession-de-la-Sainte-Mère-de-Dieu à Erevan. En soi, elle ne serait qu’un élément discret du paysage urbain si elle n’était pas devenue, en 2023, le siège du diocèse de l’Église orthodoxe russe en Arménie. Ce diocèse avait été fondé par le métropolite Léonid de Klin, personnage surnommé depuis longtemps « le Prigojine en soutane ». Ses liens avec le défunt fondateur du groupe Wagner n’ont jamais vraiment été un secret. Léonid ne cache pas non plus son irritation face à la manière dont Pachinian « maltraite » Garéguine II, ni son agacement devant le rapprochement d’Erevan avec des partenaires où Moscou n’a désormais plus de place.

C’est dans ce contexte que les Arméniens se rendront aux urnes le 7 juin. Pour Pachinian, ces élections législatives ont valeur de plébiscite. Le pays est-il prêt à soutenir l’agenda de paix qu’il tente de construire avec Bakou ? Ou préfère-t-il rester dans l’orbite moscovite devenue familière au fil des décennies ?

En même temps, ce scrutin décidera aussi du statut futur de l’Église arménienne : demeurera-t-elle, malgré toutes les nuances possibles, une institution nationale ? Ou sera-t-elle définitivement rangée parmi les instruments hybrides de l’influence russe, aux côtés de RT, de la 102e base militaire et des fermes à trolls ? Garéguine II a déjà fait son choix. L’Arménie fera le sien le 7 juin.

Ce qui frappe dans toute cette affaire, c’est le paradoxe historique. L’Église arménienne a bâti son autorité sur l’image d’une institution martyrisée ayant survécu aux empires. Aujourd’hui, ses dirigeants semblent accompagner avec précaution les intérêts du seul empire qui continue encore à lui témoigner de l’attention. Une forme d’abdication spirituelle en direct. Pour ne pas disparaître avec Moscou, une partie du clergé paraît prête à rester fidèle au Saint-Siège d’Etchmiadzine même lorsque la scène elle-même aura disparu.