Alors que les dirigeants européens se réunissaient à Erevan pour un sommet crucial, Macron a enflammé les réseaux sociaux arméniens avec ses promenades, ses selfies et son duo avec Pachinian.
« Nous marchons, nous marchons, nous marchons » - c’est ainsi que le Premier ministre arménien Nikol Pachinian décrit sa balade avec le président français Emmanuel Macron dans les rues d’Erevan.
Cette phrase est tirée d’une chanson qu’il avait écrite avant la révolution de Velours de 2018, symbole de sa marche de protestation entre Gyumri et Erevan. Cette mobilisation était devenue un acte fondateur de la contestation antigouvernementale, conduisant finalement à la chute du Premier ministre Serge Sarkissian et à l’arrivée au pouvoir de Pachinian.
La visite d’État de Macron intervient alors que l’Arménie accueillait, le 4 mai, le sommet de la Communauté politique européenne (CPE) - une première pour un pays du Caucase - ainsi que le tout premier sommet UE-Arménie.
Si la rencontre a attiré de nombreux dirigeants occidentaux dans la capitale arménienne, c’est le déplacement de Macron - officiellement lié au sommet mais mené également comme une visite d’État distincte - qui a capté l’essentiel de l’attention publique. Très populaire en Arménie, le président français y est largement considéré comme un ami du pays. Durant son séjour, il a affiché une image plus décontractée que ses homologues : footing matinal dans Erevan, promenades nocturnes avec Pachinian et même chanson interprétée en duo.
Ces scènes rappellent fortement le style auquel les Arméniens se sont habitués depuis l’arrivée de Pachinian au pouvoir, certains qualifiant avec humour le Premier ministre de « premier influenceur du pays ».
Très actif sur les réseaux sociaux au-delà des communications officielles, Pachinian partage régulièrement des instants de sa vie quotidienne : promenades dans les rues, séances photo improvisées, loisirs personnels - actuellement la batterie et les gestes en forme de cœur avec les mains. Auparavant, on le voyait souvent circuler à vélo, aussi bien à Erevan que dans les capitales étrangères lors de visites officielles, notamment à plusieurs reprises à Paris.
Depuis l’arrivée de Macron, l’attention du public s’est dédoublée autour des deux dirigeants.
Arrivé à Erevan le 3 mai, le président français a rejoint Pachinian pour des promenades en soirée dans le centre-ville, avant une dernière déambulation à Gyumri, deuxième ville du pays.
Des extraits de ces sorties ont été diffusés par les deux dirigeants, Pachinian allant jusqu’à retransmettre en direct les promenades et même une halte dans un café, fidèle à son style très numérique.
Ils ont salué les passants, posé pour des photos et même aidé un homme blessé au bras à prendre un cliché. À un moment, Pachinian s’est improvisé photographe pour immortaliser Macron posant avec une femme rencontrée dans la rue. À plusieurs reprises, le président français a signé des exemplaires arméniens de son livre Révolution. Une jeune femme a même été aperçue en larmes après avoir obtenu sa dédicace.
Au fil des promenades filmées par journalistes et curieux, la foule criait le nom de Macron, scandant « Vive la France » ou encore « Bienvenue en Arménie », tandis que le président répondait par des gestes de la main et des baisers envoyés à la foule.
« Très heureux d’être de retour en Arménie », a écrit Macron sur les réseaux sociaux dans son premier message publié après son arrivée, remerciant le pays pour son « accueil chaleureux ».
Le président français a également eu la surprise d’entendre à plusieurs reprises des habitants entonner la Marseillaise en son honneur. Lors d’une scène particulièrement remarquée, alors qu’il prenait le thé avec Pachinian et plusieurs responsables dans un café du centre d’Erevan, un homme d’âge mûr s’est approché pour chanter l’hymne français. Pensant qu’il l’avait entendu lors des cérémonies officielles récentes, le président du Parlement arménien, Alen Simonian, a lancé : « Tout le monde connaît cette chanson ».
Au cours d’une autre promenade, les deux hommes ont brièvement croisé le Premier ministre irlandais Micheál Martin, lui aussi présent à Erevan pour le sommet de la CPE.
D’autres vidéos largement relayées montrent Macron faisant son jogging dans Erevan, caressant des chiens errants avant d’entrer dans son hôtel ou encore embrassant un bébé sur le front - lequel s’est mis à pleurer quelques secondes plus tard.
Mais le moment le plus marquant fut sans doute leur performance commune lors d’une réception officielle : Macron a chanté La Bohème de Charles Aznavour, icône franco-arménienne, accompagné à la batterie par Pachinian. La batterie est un loisir relativement récent du Premier ministre, qui se produit désormais publiquement avec son groupe.
Pendant son séjour à Erevan, Macron s’est recueilli au mémorial du génocide arménien de Tsitsernakaberd et a visité le Matenadaran, célèbre centre de manuscrits anciens arméniens.
Au-delà de leur numéro musical, les deux dirigeants ont également échangé les plus hautes distinctions de leurs pays lors d’une réception officielle : Macron a reçu l’ordre de la Gloire d’Arménie, tandis que Pachinian et le président arménien Vahagn Khatchatourian se sont vu remettre la grand-croix de la Légion d’honneur.
Dans son toast protocolaire, Pachinian a salué la « grande contribution » de Macron aux relations bilatérales.
Il a notamment évoqué la réunion d’octobre 2022, moment charnière du conflit du Karabagh, lorsque Pachinian et le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avaient accepté de reconnaître mutuellement l’intégrité territoriale de leurs États, y compris le Karabagh comme partie intégrante de l’Azerbaïdjan. Un an plus tard, après l’offensive finale de Bakou, la région tombait sous contrôle azerbaïdjanais, provoquant l’exode quasi total de sa population arménienne en quelques jours.
Revenant sur cette période, Pachinian a déclaré qu’au moment de cette rencontre, l’Arménie avait le sentiment de « ne plus avoir d’espoir ni de soutien », ajoutant : « dans les moments les plus difficiles, nous avons senti la main du président Macron, et il a tenu fermement la nôtre ».
Le Premier ministre a également souligné l’intensification de la coopération militaire : la France est devenue le premier État de l’Union européenne à fournir des équipements militaires à l’Arménie.
Cet accord est intervenu après la défaite arménienne lors de la seconde guerre du Karabagh en 2020, ainsi qu’après plusieurs incursions militaires azerbaïdjanaises sur le territoire arménien en 2021 et 2022. Il s’inscrivait aussi dans un contexte de tensions croissantes avec Moscou, Erevan accusant la Russie de ne pas livrer certaines armes déjà achetées, alors que celle-ci concentrait ses efforts sur la guerre en Ukraine.
De son côté, Macron a insisté sur les liens historiques entre les deux pays et exprimé son soutien au choix arménien de « l’indépendance pleine et entière, de la paix, de la stabilité dans cette région instable, du choix de l’Europe et de la prospérité ».
« L’accord de partenariat stratégique qui sera signé demain est le fruit des efforts communs engagés ces dernières années dans le domaine de la défense. Jamais nos relations n’avaient atteint un tel niveau », a déclaré le président français, estimant qu’il ouvrirait « de nouvelles perspectives économiques » et renforcerait les liens éducatifs, linguistiques et culturels entre les deux pays.
Signé mardi lors d’une cérémonie réunissant responsables politiques et représentants du secteur privé des deux États, l’accord comprend également des volets consacrés à l’intelligence artificielle, à la cybersécurité, aux semi-conducteurs ainsi qu’à la recherche et au développement dans les technologies militaires et les systèmes de défense.
Durant son séjour, Macron a aussi exhorté l’Azerbaïdjan et la Turquie à rouvrir leurs frontières avec l’Arménie, soulignant l’importance stratégique du Caucase du Sud.
« Le Caucase du Sud ne doit pas devenir un terrain de compétition entre empires considérant la région comme un butin ou un trophée, dressant les nations locales les unes contre les autres. Il peut redevenir un carrefour entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient », a-t-il déclaré. « Cela implique l’ouverture des frontières. »
Lors d’un point presse, il a également promis d’évoquer avec Ilham Aliev le sort des 19 prisonniers arméniens détenus en Azerbaïdjan, parmi lesquels d’anciens dirigeants du Haut-Karabagh condamnés à de lourdes peines à l’issue de procès à huis clos.
Revenant sur l’évolution récente de l’Arménie depuis sa précédente visite en 2018, Macron a estimé que malgré les « épreuves » traversées, le pays avait « résolument choisi le chemin de la paix et de la prospérité » tout en renforçant sa démocratie.
« L’Arménie avance résolument vers l’Europe. Elle a toujours appartenu à la famille européenne, mais ces deux derniers jours ont rendu cette évolution particulièrement évidente », a-t-il affirmé en référence aux deux sommets organisés à Erevan, ajoutant qu’un tel scénario aurait été « inimaginable il y a huit ans », avant l’élection de Pachinian.
Fait notable, Macron a également apporté son soutien à Pachinian en vue des élections législatives prévues le 7 juin. Avant lui, le vice-président américain JD Vance avait lui aussi soutenu le Premier ministre lors de sa visite historique en Arménie en février.
Pour Tigran Grigorian, analyste politique et directeur du « Centre régional pour la démocratie et la sécurité », la visite de Macron est probablement liée aux prochaines élections.
Selon lui, le partenariat stratégique signé à Erevan « reflète les progrès réalisés dans les relations bilatérales ces dernières années ». Il souligne toutefois que, même si l’Arménie a conclu des accords similaires avec d’autres pays européens, « aucun n’a atteint le niveau de substance de la relation avec Paris ».
« Le calendrier est donc important », explique-t-il. « La visite d’État de Macron, la signature de cet accord et l’ensemble des événements qui l’entourent coïncident avec les élections à venir. Sa visite et les deux sommets organisés à Erevan peuvent être vus comme une forme de soutien discret à Pachinian à l’approche du scrutin. En même temps, ces développements montrent que l’Arménie devient le principal - et pratiquement l’unique - partenaire restant de l’Union européenne dans le Caucase du Sud. »
La visite de Macron en Arménie s’est achevée à Gyumri par un concert franco-arménien organisé sur la place centrale de la ville. Avant le spectacle, les deux dirigeants ont rendu hommage aux victimes du séisme dévastateur de 1988.
Gyumri est depuis longtemps considérée comme un bastion de l’opposition, bien avant l’arrivée de Pachinian au pouvoir.
En 2025, le parti au pouvoir, Contrat civil, n’avait pas réussi à remporter la mairie malgré son score en tête, un candidat du Parti communiste d’opposition étant parvenu à fédérer plusieurs forces adverses.
Des responsables du parti gouvernemental ont depuis averti qu’un scénario similaire pourrait se reproduire lors des législatives, l’opposition cherchant selon eux à revenir au pouvoir.
Après de nouvelles promenades et séances photo dans Gyumri, Pachinian s’est adressé à Macron depuis une scène installée au centre-ville pour lui rappeler à quel point il est populaire dans le pays.
« Chaque fois qu’une scène comme celle-ci se produit, je lui répète : “Tu vois, je n’exagérais pas” », a déclaré le Premier ministre.
Macron a, de son côté, remercié les habitants pour leur accueil chaleureux et affirmé être « extrêmement fier d’être ici avec vous ».
« Et comme nous étions à vos côtés en décembre 1988, nous serons à vos côtés aujourd’hui. Merci Gyumri, merci Arménie. Et n’oubliez jamais : la France vous aime. Vive l’Arménie, vive la France et vive Gyumri », a lancé le président français.
Depuis Gyumri, les deux dirigeants ont ensuite rejoint l’aéroport international Zvartnots d’Erevan. Fidèle à son habitude, Pachinian a publié les dernières images de leur déplacement commun, filmées dans la voiture en route vers l’aéroport...