Au cœur des réactions figure une phrase prononcée par Alen Simonyan durant l’entretien : « Dans toutes vos questions, je vois une ligne rouge intéressante. Peut-être est-ce ma perception personnelle, mais on a l’impression que l’Arménie telle qu’on avait l’habitude de la voir ne devrait pas changer ni avancer. Pourtant, l’Arménie doit changer. L’Arménie ne doit pas être une victime. »
Cette déclaration, adressée à la fin de l’interview au chroniqueur de DW, résume le ton général de l’échange. Malgré les tentatives du journaliste de minimiser cette interprétation, de nombreux observateurs ont estimé que l’entretien révélait une approche jugée condescendante envers l’Arménie.
Selon cette lecture critique, le média public allemand aurait adopté une vision « coloniale » des relations internationales, laissant entendre que certains petits États, éloignés du centre européen, devraient demeurer enfermés dans des conflits régionaux permanents afin de préserver les intérêts géopolitiques occidentaux.
L’entretien a débuté par une question portant sur une éventuelle candidature de l’Arménie à l’Union européenne. Si cette interrogation pouvait sembler naturelle au premier abord, elle a été perçue par certains comme une manière de rappeler la distance séparant Erevan des structures européennes et sa dépendance vis-à-vis des grandes puissances.
Face à cela, Alen Simonyan a adopté une posture mesurée, détaillant les facteurs politiques et institutionnels liés à une éventuelle adhésion, sans manifester un enthousiasme démonstratif envers l’intégration européenne.
La discussion a également porté sur les relations avec la Russie. Le journaliste semblait attendre des critiques virulentes contre Moscou, notamment sur les questions énergétiques et sécuritaires. Pourtant, le président du Parlement arménien a préféré adopter un ton prudent et équilibré.
« La Russie, comme tout grand pays, a ses intérêts », a déclaré Simonyan, ajoutant : « Pourquoi l’Arménie devrait-elle agir selon une logique du tout ou rien et détruire ses relations avec des pays avec lesquels elle entretient des liens de longue date ? »
Pour plusieurs analystes, cette position constitue une réponse indirecte aux déclarations du président français Emmanuel Macron, qui avait récemment affirmé qu’après avoir été un « satellite » de Moscou, l’Arménie avait choisi l’Europe. Selon les critiques, cette formulation traduisait une vision où Erevan quitterait une sphère d’influence pour entrer dans une autre.
Alen Simonyan a, au contraire, insisté sur la volonté de son pays de mener une politique souveraine et indépendante.
L’un des moments les plus sensibles de l’entretien a concerné le Karabagh. Konstantin Eggert a évoqué le sujet en utilisant le terme « Artsakh », appellation employée par les séparatistes arméniens pour désigner la région du Karabagh, reconnue internationalement comme faisant partie de l’Azerbaïdjan.
Cette formulation a été interprétée comme un soutien implicite aux forces revanchistes arméniennes et comme une remise en question de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan.
En réponse, Simonyan a affirmé clairement :
« Nous l’avons déclaré à plusieurs reprises. C’est un piège. Un piège pour une Arménie indépendante. (…) Nous avons déjà annoncé que la page du “mouvement du Haut-Karabagh” était tournée et que nous ne devons plus revenir à cette question. C’est la seule voie correcte. »
Le journaliste de DW a également insisté sur les relations arméno-turques. Après que Simonyan eut déclaré que l’Arménie devait s’ouvrir au monde et laisser certaines blessures du passé derrière elle afin d’avancer vers une normalisation avec la Turquie, Konstantin Eggert a relancé le débat autour des événements de 1915.
Cette tentative a été perçue par certains commentateurs comme une volonté de raviver les tensions historiques malgré les signaux d’apaisement envoyés par Erevan.
L’interview a aussi abordé les relations entre l’Arménie et la Géorgie. Le journaliste a évoqué les désaccords entre Tbilissi et l’Union européenne concernant certaines questions sociétales, notamment les droits LGBT et les minorités, les présentant comme des obstacles à l’intégration européenne.
Là encore, Simonyan a rejeté cette approche :
« Je ne suis pas d’accord avec vous lorsque la première chose que vous mentionnez concerne les droits des minorités et des LGBT. (…) Les collègues de l’Union européenne doivent continuer à dialoguer avec la Géorgie et discuter des préoccupations de la partie géorgienne. »
Interrogé sur une éventuelle adhésion de l’Arménie à l’OTAN, le président du Parlement a répondu sans ambiguïté que son pays ne devait pas rejoindre de blocs militaires.
« Je ne veux pas que mon pays devienne un objet de marchandage ni pour la Russie, ni pour Bruxelles, ni pour les États-Unis », a-t-il déclaré.
Revenant sur les erreurs du passé, Simonyan a reconnu que l’Arménie avait longtemps vécu tournée vers des récits historiques et des revendications territoriales anciennes, au détriment de la construction de l’État moderne.
« Nous avons presque perdu l’Arménie réelle avec laquelle nous sommes devenus indépendants en 1991 », a-t-il affirmé.
Au terme de cette interview, de nombreux observateurs retiennent surtout un message clair : l’Arménie actuelle chercherait à sortir d’une logique de confrontation permanente pour mener une politique plus souveraine et pragmatique, fondée sur la coexistence régionale et des relations équilibrées avec ses voisins.