La visite du président français Emmanuel Macron à Erevan, les 4 et 5 mai derniers, a laissé un arrière-goût typique de la diplomatie européenne contemporaine.
Beaucoup de grands discours ont été prononcés sur la démocratie et le « moment arménien », alors même que leur utilité concrète pour la stabilité régionale reste hautement discutable. D’un point de vue critique, ce déplacement apparaît moins comme une tentative de contribuer à la paix que comme la volonté de Paris de s’affirmer dans le Caucase du Sud, en utilisant l’Arménie comme une plateforme commode de projection d’influence - une stratégie qui comporte en elle-même des risques pour l’équilibre déjà fragile des forces dans la région.
Emmanuel Macron est arrivé à Erevan le 3 mai pour une visite d’État, prolongée ensuite par sa participation au 8e sommet de la Communauté politique européenne. Les déclarations qu’il y a faites ont immédiatement donné le ton d’une démarche que l’on peut interpréter comme une tentative d’inscrire dans l’histoire son « rôle particulier ». Évoquant le brusque réalignement d’Erevan, passée de Moscou à Paris, Macron s’est permis une généralisation particulièrement directe, difficilement qualifiable de diplomatique envers son propre allié - à condition, bien sûr, de regarder l’histoire autrement qu’à travers le prisme des deux dernières années. Il faut néanmoins reconnaître qu’il n’a rien révélé de nouveau : à Bakou, ce discours existe depuis longtemps.
Ainsi, le président français, réfléchissant à la transformation de la politique étrangère arménienne, a déclaré : « Pendant des décennies, nous nous sommes habitués à considérer l’Arménie, d’une certaine manière, comme un satellite de la Russie… Il y a huit ans encore, autour de la table des négociations, ce pays était de facto perçu comme un satellite russe. » Cette phrase, devenue l’un des axes centraux de sa rhétorique à Erevan, suscite une certaine ironie, tant cet argument - celui d’une Arménie vassale et avant-poste de la Russie - a été maintes fois avancé par le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev.
Ce qui frappe, c’est l’opposition entre les interprétations de ces mêmes faits à Paris et à Bakou. En Azerbaïdjan, on affirme depuis des années que la dépendance d’Erevan envers Moscou constitue le principal obstacle à un développement régional indépendant et souverain, soulignant que cette logique de « satellite » nourrit le révisionnisme arménien. Macron tente aujourd’hui de présenter cette même lecture comme une victoire personnelle.
Sa rhétorique - « la Russie ne vous a pas aidés en 2020 », « elle vous a abandonnés » - ressemble à une tentative de faire porter la responsabilité des échecs passés à un seul acteur, tout en ignorant complètement la complexité des dynamiques régionales, dans lesquelles la France elle-même n’a pas joué le rôle le plus constructif. En parlant de la « libération » de l’Arménie, Macron semble en réalité, pour reprendre une expression empruntée au vocabulaire criminel, la placer sous sa propre « protection ». Il devient évident que Paris cherche à occuper le vide laissé vacant, en se proposant comme « l’unique protecteur fiable ». Une stratégie qui ressemble davantage à un revanchisme géopolitique primaire.
Il convient de rappeler qu’au cours des années précédentes, la diplomatie française a adopté des démarches particulièrement agressives : Paris a tenté de faire pression sur Bakou et a même, à deux reprises, plaidé en faveur de sanctions contre l’Azerbaïdjan au Conseil de sécurité de l’ONU. On connaît la suite : la diplomatie azerbaïdjanaise a laissé Paris bredouille.
Aujourd’hui, consciente de l’inefficacité de ces méthodes de pression et confrontée à une réalité dans laquelle Bakou occupe une position de force, la France a changé de tactique, optant pour une approche plus discrète mais tout aussi unilatérale. Ce rappel des précédentes tentatives de sanctions est essentiel pour comprendre pourquoi, en Azerbaïdjan, les initiatives de « médiation » de Macron sont accueillies avec autant de scepticisme.
La signature de nouveaux accords de coopération entre Erevan et Paris dans les domaines des technologies militaires, de la recherche sur les systèmes de défense et de la fourniture d’équipements militaires achève de faire tomber le masque de la simple rhétorique « pacificatrice ». Lorsque le président français assure aux dirigeants arméniens : « Vous pouvez compter sur moi », cela sonne moins comme un appel à la paix que comme une invitation à une nouvelle course aux armements.
La militarisation de l’agenda régional, soutenue par les technologies françaises, dans le contexte d’un processus de paix inachevé, ne fait qu’éroder la confiance et créer une illusion de sécurité qui pourrait coûter cher à la société arménienne elle-même. Macron continue pourtant d’affirmer que la France « poursuivra son rôle de médiateur » dans la région. Or, la médiation suppose au minimum une certaine neutralité - qualité dont Paris semble ici totalement dépourvu. La position de Bakou, sur ce point, reste claire et constante : l’Azerbaïdjan n’a pas besoin de médiateurs extérieurs.
L’expérience a montré que tous les accords réellement significatifs et les avancées majeures dans le processus de normalisation entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont été obtenus exclusivement dans un cadre bilatéral, par le dialogue direct, sans intervention d’acteurs extérieurs. C’est précisément l’absence de « tiers » qui a permis aux deux parties de trouver des terrains d’entente, tandis que les ingérences extérieures ont souvent déformé l’agenda et ralenti le processus. En livrant des armes et en soutenant ouvertement Erevan, la France se prive volontairement du droit moral de se présenter comme un arbitre impartial. Dans ce contexte, la médiation parisienne devient non seulement impossible, mais surtout inutile, puisqu’elle ne peut que figer les divergences existantes.
Cette visite, accompagnée d’images soigneusement mises en scène montrant le président français déambulant dans les rues d’Erevan afin d’apparaître « proche du peuple », n’a finalement fait que souligner le fossé entre les besoins réels de la région en matière de stabilité et les ambitions d’un acteur extérieur. La France tente de combler le vide laissé par l’affaiblissement de la présence russe, mais elle le fait avec des instruments qui ne font qu’accentuer la polarisation. À Bakou, on y voit naturellement non pas une aspiration à la démocratie, mais une tentative française de s’assurer des leviers d’influence dans le Caucase du Sud, où les intérêts de l’Azerbaïdjan, de la Turquie et d’autres pays passent au second plan.
Au final, la ligne adoptée par Macron au cours de cette visite ressemble davantage à une tentative de ressusciter de vieux réflexes coloniaux sous l’emballage neuf des « valeurs européennes ». Pendant qu’Erevan se réjouit des promesses et des contrats militaires, la région, dans son ensemble, s’éloigne un peu plus d’une paix véritable, devenant l’otage de jeux géopolitiques où la France, en cherchant à prouver son importance, risque de se transformer en source supplémentaire de tensions. Ses « initiatives de paix » apparaissent alors plus conflictuelles encore que leur absence.
Dans ce contexte, l’avenir de la sécurité régionale devient de plus en plus flou, tandis que les espoirs d’un dialogue constructif paraissent illusoires. Car dans une diplomatie fondée sur le soutien unilatéral à une seule des parties, il ne reste plus de place pour le véritable compromis dont les peuples du Caucase du Sud ont pourtant tant besoin pour vivre normalement.
Par Yaltchin Aliev