RECETTE FRANCAISE POUR LE CAUCASE: UNE NOUVELLE LIGNE DE FRACTURE?

Analyses
12 Mai 2026 10:51
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RECETTE FRANCAISE POUR LE CAUCASE:  UNE NOUVELLE LIGNE DE FRACTURE?

Les métamorphoses géopolitiques que traverse aujourd’hui le Caucase du Sud suscitent un intérêt croissant à travers le monde, tout en rendant ce processus particulièrement attractif pour les grandes puissances.

Car en mettant en avant leur rôle dans l’établissement de la paix et leur implication dans ces évolutions positives, les dirigeants des principales puissances ont l’occasion d’enrichir considérablement leur capital politique. Certains n’hésitent d’ailleurs pas à vouloir se poser en « parrains » de la réconciliation entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, à l’image de Donald Trump, sous les yeux duquel les dirigeants des deux pays ont signé, en août dernier, une déclaration commune. Pourtant, il est évident que la paix aurait progressé même sans lui : les accords les plus importants entre Bakou et Erevan avaient déjà été conclus sans médiation extérieure. Il en va de même pour la Russie, qui rappelle à chaque étape de la normalisation azéro-arménienne que nombre d’accords avaient été discutés dès les réunions du groupe de travail trilatéral réunissant les vice-premiers ministres d’Azerbaïdjan, de Russie et d’Arménie. Moscou cherche également à proposer son territoire comme lieu de signature du futur traité de paix global entre Bakou et Erevan.

Désormais, c’est la France qui apparaît à l’horizon. Étrangement, tout en assumant ouvertement un rôle de protectrice de l’Arménie, elle souhaite également se présenter comme « artisan de paix ». La visite d’Emmanuel Macron en Arménie au début du mois de mai et son intervention au forum « Dialogue d’Erevan » ont cristallisé cette nouvelle réalité. À écouter le président français distribuer conseils et feuilles de route pour l’avenir, difficile de ne pas éprouver un sentiment de déjà-vu : le monde a déjà observé des scénarios similaires en Afrique, où le « protectorat » français a longtemps servi de paravent à des ambitions néocoloniales, avant de se solder par un échec retentissant. Paris semble aujourd’hui avoir trouvé un nouveau terrain d’expérimentation pour ses réflexes impériaux, en se rêvant architecte des destinées caucasiennes, sans véritablement se soucier de savoir si ses ambitions correspondent aux besoins réels des peuples de la région.

Le président français affirme que « le Caucase du Sud peut retrouver son rôle central entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient » et devenir « un point de convergence, un corridor médian » de cette vaste géographie. La formule est séduisante. Mais, comme souvent, le diable se cache dans les détails : au service de quels intérêts ce corridor fonctionnera-t-il, et qui en détiendra les clés ? Paris semble vouloir s’arroger le rôle de principal superviseur, en convainquant Erevan que ce projet ne peut trouver son sens qu’à travers une tutelle française.

La question des frontières a occupé une place particulière dans les discours de Macron à Erevan, enveloppée d’un discours humaniste ponctué de références à l’héritage du journaliste Hrant Dink. Le président français a insisté sur la nécessité d’ouvrir les voies de communication : « La région est restée trop longtemps dans un état d’isolement complet. Comme le disait le journaliste turco-arménien Hrant Dink, les verrous qui transforment des peuples proches en voisins lointains doivent être brisés. Les frontières avec l’Azerbaïdjan et la Turquie doivent être ouvertes, et il ne devrait y avoir aucune restriction avec la Géorgie. C’est notre conviction, et cela doit devenir un engagement européen. »

Une étonnante métamorphose pour un pays qui, durant trente ans, a de fait fermé les yeux sur l’occupation de territoires azerbaïdjanais et qui se découvre soudain une passion pour les « verrous » empêchant le voisinage régional. Derrière cette rhétorique, on distingue aisément la volonté de Paris non seulement d’ouvrir les frontières, mais aussi de piloter leur démarcation et leur contrôle, en marginalisant les acteurs traditionnels de la région et en transformant les projets économiques en instruments de pression politique.

Macron n’a pas tari d’éloges sur les évolutions en cours, même s’il l’a fait avec ce ton paternaliste qui lui est coutumier, comme s’il notait un élève appliqué. Évoquant les activités de transit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, il a déclaré : « Je salue la levée par l’Azerbaïdjan des restrictions sur les échanges commerciaux avec l’Arménie ainsi que la reprise progressive des communications. Mais ce n’est qu’un début. Nous avons également salué l’ouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie pour l’acheminement de l’aide humanitaire. Ce n’était qu’un premier signal, et nous avons vu combien l’ouverture totale des frontières est essentielle pour que le “moment caucasien” devienne réalité et que votre pays, comme toute la région, puisse devenir un carrefour entre le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Europe. Cela permettra de tirer parti de toutes les opportunités économiques et de construire une voie fondée sur la paix plutôt que sur les rivalités impériales. »

C’est précisément là que réside le principal risque pour l’Arménie : en adhérant au « moment caucasien » tel que le conçoit l’Élysée, le pays pourrait se retrouver prisonnier d’une nouvelle dépendance unilatérale. Paris pousse activement l’idée d’un « engagement européen » dans l’ouverture des frontières, ce qui revient, de facto, à demander aux États de la région de céder une partie de leur souveraineté à une supervision extérieure.

Les attaques de Macron contre Moscou ont également retenu l’attention. Son analyse du rôle russe dans le conflit s’est distinguée par sa brutalité : « Pendant longtemps, beaucoup ont pensé que le destin de l’Arménie ne pouvait s’inscrire que sous l’aile protectrice de la Russie. Mais la guerre de 2020, ce que vous avez vécu, les tragédies traversées par de nombreuses familles, ont montré que cette protection n’était pas ce que beaucoup imaginaient. Nous avons vu comment la Russie a abandonné l’Arménie et compris que ces illusions ne correspondaient pas à la réalité. »

Macron cherche ainsi à ancrer dans la société arménienne l’idée d’un sentiment d’abandon, tout en proposant une nouvelle « aile protectrice » - française cette fois. Mais faut-il remplacer une dépendance par une autre, surtout lorsque cette nouvelle puissance protectrice se trouve à des milliers de kilomètres et qu’elle a déjà montré, notamment au Sahel, sa tendance à abandonner ses protégés dès les premières difficultés sérieuses ?

Le président français continue de promouvoir l’idée d’une singularité arménienne sous supervision occidentale : « Beaucoup semblaient convaincus que la Russie était le protecteur naturel de la région, comme si le Caucase du Sud devait forcément rester sous la tutelle de quelqu’un. Pourtant, l’expérience arménienne a démontré que la voie démocratique engagée en 2018 existe bel et bien. Ces trois dernières années, vous l’avez prouvé. Désormais, il est essentiel que toute la région poursuive cette voie, ouvre les frontières et établisse des relations pacifiques afin de créer ce corridor reliant l’Asie centrale, l’Europe et le Moyen-Orient. »

À travers ces propos transparaît clairement la volonté de transformer l’Arménie en une sorte d’« avant-poste démocratique », appelé à servir d’outil de reconfiguration de l’ensemble de la région selon les intérêts de la Ve République. Le problème est qu’un tel rôle conduit souvent à une perte de contact avec la réalité. Lorsqu’un pays commence à se percevoir comme l’instrument docile d’un grand jeu géopolitique étranger, il s’approche dangereusement du seuil où surgit le spectre de la catastrophe étatique. L’histoire regorge d’exemples où les promesses de soutien absolu et de « parapluie sécuritaire » ont transformé des États souverains en théâtres d’affrontements géopolitiques destructeurs, les laissant exsangues et divisés.

Une telle approche, où les intérêts d’un petit État deviennent le simple levier des ambitions d’une puissance extérieure, transforme les slogans sur le « choix européen » en écran de fumée destiné à créer un nouveau foyer de tensions. Macron dessine de séduisants schémas de routes commerciales, mais passe délibérément sous silence le fait qu’aucun projet économique ne peut être viable dans un climat de confrontation artificielle avec les voisins. Les investissements et le commerce ont besoin de stabilité et d’une véritable autonomie politique, non d’un statut ambigu de plateforme au service d’une revanche géopolitique étrangère. La tentative du président français de compenser au Caucase la perte d’influence française dans d’autres régions du monde apparaît dès lors comme une démarche irresponsable à l’égard de ceux auxquels il promet si généreusement sa protection.

Au final, l’avenir de la région ne devrait pas se décider dans les bureaux des capitales européennes, mais à travers un dialogue direct entre les pays du Caucase eux-mêmes. La volonté insistante de Macron de devenir le grand « modérateur » des destinées caucasiennes ressemble davantage à une tentative de restaurer une influence française en rapide déclin sur la scène internationale. Le « moment caucasien » dont parle avec emphase le président français existe bel et bien, mais il réside précisément dans cette occasion unique pour les acteurs locaux de parvenir eux-mêmes à la paix, sans dépendre des conseils de manipulateurs cherchant à tirer profit des conflits prolongés.

La paix véritable et la stabilité ne viendront pas lorsque les « verrous » seront brisés selon des recettes importées de l’étranger, mais lorsque la région comprendra que les « protecteurs » extérieurs ne sont qu’un phénomène temporaire. Ils vont et viennent, laissant derrière eux de nouvelles lignes de fracture dès que leurs propres intérêts évoluent. Aujourd’hui, l’Arménie aurait tout intérêt à écouter avec attention les discours de son visiteur. Derrière les belles paroles sur la démocratie et les corridors d’avenir, on entend de plus en plus distinctement le cliquetis des ambitions impériales que Paris tente, en vain, de ressusciter sur une terre qui n’est pas la sienne. L’avenir du Caucase du Sud est trop précieux pour être sacrifié au rétablissement de la réputation ternie de puissances situées à des milliers de kilomètres.

Par Yalchin Aliev