La visite d’État du président français Emmanuel Macron en Arménie, du 3 au 5 mai, a été présentée à Erevan comme un moment politique majeur - peut-être même comme le début d’une « nouvelle ère » dans les relations entre l’Arménie et l’Europe. Le timing était assurément symbolique. L’Arménie était devenue le théâtre d’événements internationaux de premier plan, accueillant à la fois le sommet de la Communauté politique européenne et le premier sommet Arménie–UE. Dans ce contexte, l’arrivée de Macron a été soigneusement mise en scène comme une démonstration de l’attention européenne, du soutien français et de la supposée transformation géopolitique de l’Arménie.
Mais derrière les cérémonies, les déclarations chaleureuses et les gestes publics, la visite soulevait une question plus sérieuse : qu’a réellement apporté la France à l’Arménie, au-delà du théâtre politique ?
Au cours de son déplacement, Macron s’est rendu à Erevan et à Gyumri, a rencontré les dirigeants arméniens, s’est promené dans la capitale, a chanté des chansons de Charles Aznavour, a reçu une distinction et a été chaleureusement accueilli par la population. L’atmosphère était presque triomphale. En Arménie, le président français semblait bien plus à l’aise qu’il ne l’est souvent dans son propre pays, où sa politique continue de susciter de vives critiques au sein d’une large partie de la société française. À Erevan, en revanche, Macron a été accueilli à bras ouverts et traité presque comme une figure salvatrice.
C’est dans ce climat émotionnel que Macron a évoqué une « nouvelle ère » dans les relations de l’Arménie avec l’Europe. Il a également déclaré que l’Arménie avait consciemment choisi une voie européenne « de l’Islande au Caucase ». La formule était frappante, mais elle révélait aussi le principal problème de cette visite : beaucoup de grandes déclarations, mais très peu de réponses concrètes.
Les propos de Macron lors du sommet de la CPE ont été particulièrement révélateurs. « Il y a huit ans, beaucoup considéraient l’Arménie comme un pays fortement dépendant de la Russie, dont la sécurité était entièrement entre les mains de Moscou », a-t-il déclaré. Ce faisant, le président français reconnaissait implicitement ce que le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev affirme depuis longtemps : l’Arménie a, pendant des années, fonctionné comme un avant-poste russe dans le Caucase du Sud.
Mais Macron ne s’est pas arrêté là. Il a affirmé que la France avait toujours considéré - et continuerait de considérer - qu’il était de son devoir de soutenir l’Arménie, au nom du « principe de justice ». Une question évidente se pose alors : de quelle justice Paris parle-t-il exactement ?
Où était cette « justice » lorsque la France, en tant que coprésidente du Groupe de Minsk de l’OSCE, n’a pas réussi pendant des décennies à adopter une position équilibrée durant l’occupation des territoires azerbaïdjanais par l’Arménie, malgré les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU ? Où était cette justice lorsque le Sénat français, le 25 novembre 2020, a adopté une résolution condamnant « l’agression militaire » de l’Azerbaïdjan et appelant au retrait des forces azerbaïdjanaises de ce qu’il qualifiait de territoires arméniens « occupés » ? Où était cette justice lorsque, en septembre 2023, la France a poussé à la tenue d’une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU sur la situation au Karabagh, puis lorsque, le 17 janvier 2024, le Sénat français a appelé l’Union européenne à imposer des sanctions contre l’Azerbaïdjan ?
Cela ressemble moins à un principe de justice qu’à un principe de parti pris politique.
La position ouvertement pro-arménienne de la France n’a pas contribué au processus de paix. Au contraire, elle a encouragé Erevan à retarder des décisions difficiles et compliqué les négociations avec Bakou. C’est pourquoi les références de Macron, à Erevan, au rôle potentiel de la France comme « médiateur » paraissent peu crédibles. Paris ne peut prétendre être un arbitre honnête tout en prenant systématiquement parti pour un camp.
L’actuelle orientation de l’Arménie vers la paix n’est pas née de la diplomatie de Macron. Elle est le résultat d’une nouvelle réalité régionale créée après la seconde guerre du Karabagh. L’Arménie n’a pas choisi la paix dans des conditions politiques idéales ; elle a été contrainte d’accepter les conséquences d’une défaite militaire. L’Azerbaïdjan a réglé la question du Karabagh et modifié la situation géopolitique dans le Caucase du Sud. C’est cela qui a ouvert la voie à une réévaluation de la politique étrangère arménienne et à un rapprochement avec l’Europe.
Macron tente aujourd’hui de se présenter comme l’un des architectes du détachement progressif de l’Arménie vis-à-vis de la Russie, mais ce n’est pas le cas. La France n’a pas créé cette nouvelle réalité régionale. C’est l’Azerbaïdjan qui l’a fait.
Il existe aussi une autre dimension qu’on ne peut ignorer. Sous Macron, la position géopolitique de la France s’est considérablement affaiblie, notamment en Afrique, où Paris a perdu de l’influence tandis que la Turquie et la Russie renforçaient leur présence. Dans ce contexte, l’Arménie apparaît utile à Macron comme une nouvelle plateforme permettant à la France de compenser le recul de son influence ailleurs.
Autrement dit, pour la France, l’Arménie n’est pas seulement un partenaire. C’est aussi un instrument.
Macron présente la France comme un garant de sécurité pour l’Arménie et comme une alternative à l’influence russe. Il soutient ouvertement le rapprochement d’Erevan avec l’Europe et évoque la nécessité de réduire la dépendance arménienne à l’égard de Moscou. Mais le message est clair : l’Arménie n’a de valeur aux yeux de Paris que dans la mesure où elle s’éloigne de la Russie. La France n’a pas tant besoin d’une Arménie pleinement souveraine et équilibrée qu’elle n’a besoin d’une nouvelle plateforme anti-russe dans le Caucase du Sud.
Une telle approche est dangereuse. Elle risque d’entraîner l’Arménie dans des processus géopolitiques dont l’agenda n’est pas défini à Erevan, mais dans des centres de pouvoir extérieurs.
Les commentaires de Macron avant sa visite l’ont montré encore plus clairement. Il a appelé l’Union européenne à aider l’Arménie à protéger ses frontières sans troupes russes. « Nous faisons semblant de ne pas voir la réalité, mais il y a encore 4 000 soldats russes sur le territoire arménien, ainsi que plus de 1 000 gardes-frontières. C’est pourquoi l’Europe doit s’engager à aider ce pays à protéger ses frontières de manière plus indépendante », a déclaré Macron.
Cette déclaration se voulait audacieuse, mais elle a surtout mis en lumière le décalage entre la rhétorique française et la réalité arménienne. La Russie conserve une influence profonde en Arménie. Des forces russes sont toujours présentes dans le pays. Moscou garde d’importants leviers sur la sécurité et les infrastructures critiques arméniennes. L’économie arménienne demeure également étroitement liée à la Russie. Ce ne sont pas des détails secondaires - ce sont des réalités structurelles.
C’est pourquoi, tandis que Macron parle de remplacer le rôle de la Russie aux frontières arméniennes, le Premier ministre Nikol Pachinian ne semble pas prêt à embrasser pleinement cette ligne. Il comprend parfaitement à quel point l’Arménie reste dépendante de la Russie - économiquement, militairement et sur le plan des infrastructures.
Au cours de la visite, Macron a signé une déclaration de partenariat stratégique entre la France et l’Arménie, couvrant une coopération de long terme dans les domaines politique, économique et de la défense. Sur le papier, cela peut paraître significatif. Mais l’Arménie a déjà vu ce type de documents. En janvier 2025, Erevan et Washington avaient signé une Charte de partenariat stratégique, également présentée comme une étape majeure. Pourtant, peu après, le document semblait déjà avoir perdu son élan politique.
Il existe un risque que la nouvelle déclaration franco-arménienne suive le même chemin : une annonce spectaculaire, une formulation ambitieuse, mais une mise en œuvre limitée.
La question la plus sensible reste celle de la sécurité. La France a déjà fourni des armes à l’Arménie, et Paris a joué un rôle important dans le soutien à la mission d’observation de l’UE en Arménie. Mais ces initiatives n’ont pas nécessairement renforcé la paix. Au contraire, elles ont nourri à Erevan de nouvelles attentes selon lesquelles des puissances extérieures pourraient aider l’Arménie à remettre en cause l’équilibre d’après-guerre. De telles attentes sont risquées. Elles peuvent raviver des réflexes revanchistes et créer des obstacles à un accord de paix définitif avec l’Azerbaïdjan.
C’est pourquoi l’affirmation de Macron selon laquelle la France soutient la paix paraît profondément contradictoire. Un pays qui arme un camp, exerce une pression politique sur l’autre et présente systématiquement le conflit à travers un récit unilatéral peut difficilement se présenter comme un soutien neutre à la stabilité.
La visite de Macron en Arménie a été riche en symboles, en cérémonies et en langage émotionnel. Elle a produit des images fortes, des discours chaleureux et un nouveau document stratégique. Mais elle n’a pas répondu aux questions essentielles.
La France peut-elle remplacer la Russie comme véritable garant de la sécurité de l’Arménie ? Paris peut-il couvrir les besoins économiques de l’Arménie si Erevan s’éloigne réellement de Moscou ? L’Union européenne peut-elle offrir à l’Arménie une perspective d’intégration réaliste, ou ne propose-t-elle qu’un encouragement géopolitique sans garanties concrètes ? Et surtout, la France soutiendra-t-elle une paix véritable dans le Caucase du Sud, ou continuera-t-elle à transformer l’Arménie en plateforme de confrontation avec l’Azerbaïdjan, la Turquie et la Russie ?
Pour l’instant, Macron a laissé ces questions sans réponse.
C’est pourquoi le bilan de cette visite est simple : beaucoup de grands mots, de gestes symboliques et de promesses. Mais l’Arménie a besoin de mesures concrètes, de garanties réalistes et d’une politique de paix fondée sur les faits - pas d’une nouvelle représentation du théâtre politique français.
Par Zaur Nurmamedov