PARIS CONFRONTE A DES QUESTIONS DE CREDIBILITE DANS LA DIPLOMATIE DU CAUCASE DU SUD

Analyses
12 Mai 2026 10:16
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PARIS CONFRONTE A DES QUESTIONS DE CREDIBILITE DANS LA DIPLOMATIE DU CAUCASE DU SUD

La France a une nouvelle fois recommencé à évoquer le soi-disant « Haut-Karabagh », comme si rien n’avait changé au cours des dernières années. Paris continue d’agir comme s’il n’y avait eu ni décisions de droit international reconnaissant l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, ni rétablissement de la souveraineté azerbaïdjanaise, ni fin de près de trois décennies d’occupation arménienne.

Les récentes déclarations du ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, n’ont fait que renforcer à Bakou l’impression que la France a totalement abandonné jusqu’à l’apparence de neutralité dans le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Ce qui rend la situation particulièrement contradictoire, c’est que Barrot, lors d’échanges récents avec le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères Jeyhun Bayramov, avait exprimé sa gratitude envers l’Azerbaïdjan pour son aide dans l’évacuation de ressortissants français d’Iran, dans un contexte de fortes tensions régionales.

Pendant de nombreuses années, l’Azerbaïdjan a cherché à développer une relation pragmatique avec la France. Paris était perçu non seulement comme une grande puissance européenne, mais aussi comme un possible pont culturel et économique. Les investissements azerbaïdjanais dans l’art et l’architecture français, la coopération avec des entreprises énergétiques et le dialogue diplomatique régulier témoignaient de cette volonté d’équilibre. Pourtant, du point de vue de Bakou, chaque geste d’ouverture vers l’amitié s’est heurté à un recul français - particulièrement après la seconde guerre du Karabagh en 2020, lorsque l’Azerbaïdjan a repris le contrôle de territoires occupés de longue date.

Les déclarations répétées de responsables politiques français exprimant leur soutien à l’Arménie ont progressivement érodé l’image de neutralité autrefois associée au rôle de Paris au sein du Groupe de Minsk de l’OSCE. Les prises de position françaises mettent souvent l’accent sur les griefs arméniens tout en passant sous silence la destruction des villes et du patrimoine azerbaïdjanais durant les trois décennies d’occupation - un silence que Bakou interprète comme une illustration du « deux poids, deux mesures ».

La tendance persistante de la France à présenter l’Arménie comme une « victime » contraste avec la légitimité internationale croissante de l’Azerbaïdjan. Au cours des trois dernières années, Bakou a participé à des négociations sur la délimitation des frontières et promu un agenda de paix, notamment avec l’appui d’intermédiaires européens. Même le président français Emmanuel Macron, lors de sa brève rencontre avec le président Ilham Aliyev à Copenhague l’an dernier, avait reconnu les progrès du processus de normalisation - signe que Paris comprend, au moins implicitement, l’inutilité de résister à la réalité géopolitique.

Plus tôt cette année, le président Ilham Aliyev avait indiqué que Bakou était prêt à relancer ses relations avec la France après plusieurs années de tensions politiques croissantes entre les deux pays.

Dans une interview accordée à France 24 en marge de la Conférence de Munich sur la sécurité, Aliyev avait qualifié sa rencontre avec Emmanuel Macron à la fin de l’année dernière de « très positive » et révélé que les deux parties étaient convenues « d’appuyer sur le bouton de réinitialisation » dans leurs relations bilatérales.

« Nous sommes prêts à cela », avait déclaré Aliyev, soulignant que l’Azerbaïdjan n’avait aucun intérêt à entretenir des tensions avec quelque pays que ce soit, y compris la France. Le président azerbaïdjanais avait également insisté sur le fait que Bakou n’était pas à l’origine de la détérioration des relations entre les deux États.

Durant les décennies d’occupation, la France est restée largement silencieuse alors que des villes azerbaïdjanaises étaient détruites, des mosquées profanées, des cimetières vandalisés et que le patrimoine culturel était systématiquement effacé dans les territoires occupés.

Paris s’est rarement exprimé sur les conséquences humanitaires subies par les centaines de milliers d’Azerbaïdjanais déplacés. Pourtant, une fois le contrôle rétabli par l’Azerbaïdjan sur ses territoires reconnus internationalement, le discours français est devenu de plus en plus critique et conflictuel.

Ironiquement, alors même que les tensions politiques se sont accrues, l’importance de l’Azerbaïdjan pour l’Europe a simultanément augmenté. Après le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, l’Europe a accéléré ses efforts pour réduire sa dépendance aux approvisionnements énergétiques russes. Dans cette nouvelle architecture énergétique, l’Azerbaïdjan s’est imposé comme l’un des partenaires clés de l’Europe. Grâce au Corridor gazier sud, le gaz azerbaïdjanais alimente désormais plusieurs marchés européens, notamment l’Italie, la Grèce et les Balkans. Pour la France, cette question revêt également une dimension stratégique. Bien que Paris s’appuie fortement sur l’énergie nucléaire, la France demeure attentive à la stabilité du marché énergétique européen dans son ensemble ainsi qu’à la diversification des routes d’approvisionnement.

Par ailleurs, l’importance géopolitique de l’Azerbaïdjan continue de croître. Son alliance avec la Turquie, sa victoire dans la guerre du Karabagh et son émergence comme grand hub logistique eurasiatique ont transformé Bakou en l’un des acteurs les plus influents de la région.

Le développement du Corridor du Milieu a encore renforcé le rôle stratégique de l’Azerbaïdjan, particulièrement dans un contexte d’instabilité au Moyen-Orient et de sanctions affectant les routes de transit russes.

L’histoire du Karabagh, comme le soutient Bakou, ne relèverait désormais plus du conflit mais de la reconstruction, de l’intégration et de la souveraineté. La France peut continuer à invoquer d’anciennes résolutions ou publier des communiqués diplomatiques, mais la question de l’intégrité territoriale a déjà été tranchée sur le terrain. Le véritable enjeu désormais est de savoir si Paris acceptera cette nouvelle réalité ou restera prisonnier des illusions d’un passé qui n’existe plus.

Par Ulviyya Poladova