LE CORRIDOR DU MILIEU, LA GEORGIE ET L’ESSOR DES « TIGRES D’ASIE CENTRALE »

Analyses
11 Mai 2026 11:39
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LE CORRIDOR DU MILIEU, LA GEORGIE ET L’ESSOR DES « TIGRES D’ASIE CENTRALE »

Depuis sa création en 1966, la Banque asiatique de développement accompagne cette transformation en soutenant le financement des économies asiatiques. Le phénomène a commencé avec le « miracle économique japonais », qui a hissé le Japon au rang de deuxième puissance économique mondiale pendant plusieurs décennies. Puis vinrent les « tigres asiatiques » — Corée du Sud, Singapour, Taïwan ou Hong Kong — avant que l’ensemble de l’Asie du Sud-Est ne s’engage à son tour dans une phase de croissance accélérée. Au XXIe siècle, ce sont la Chine et l’Inde qui ont pris le relais, devenant les principaux moteurs de la croissance mondiale.

Aujourd’hui, une nouvelle dynamique se dessine en Asie centrale. Dotés d’importantes ressources naturelles et d’un potentiel démographique en forte progression, les pays de la région disposent désormais des conditions nécessaires pour devenir les prochains pôles de croissance du continent. La BAD semble d’ailleurs déterminée à accompagner cette mutation.

À Samarcande, la Banque asiatique de développement et le gouvernement ouzbek ont signé un programme de partenariat prévoyant l’octroi de prêts à hauteur de 12,5 milliards de dollars d’ici à 2030. Quelques semaines plus tôt, la BAD avait également conclu avec le Kazakhstan un mémorandum portant sur la réalisation de quinze projets entre 2026 et 2029, pour un montant total de 5,5 milliards de dollars, doublant pratiquement le volume de ses investissements dans le pays.

Traditionnellement, les investissements de la BAD servent de signal fort aux autres acteurs financiers internationaux. De nombreux observateurs considèrent ainsi que les « nouveaux tigres d’Asie centrale » pourraient devenir, dans les prochaines années, l’un des principaux moteurs de croissance du continent asiatique.

Le défi stratégique de l’accès aux mers

Contrairement aux premières générations de « tigres asiatiques », les États d’Asie centrale sont toutefois confrontés à une contrainte majeure : leur absence d’accès direct aux voies maritimes. Cette difficulté logistique s’est encore accentuée dans le contexte des bouleversements géopolitiques récents, notamment la guerre en Ukraine et les tensions persistantes au Moyen-Orient.

Lors de son intervention à la réunion annuelle de la BAD, le président ouzbek Chavkat Mirzioïev a averti que la reconfiguration des routes commerciales mondiales provoquée par les conflits internationaux entraîne déjà une hausse des coûts de transport pouvant atteindre 30 % pour les pays d’Asie centrale, tandis que les délais de livraison s’allongent de plusieurs semaines.

Selon lui, le renforcement de la résilience des infrastructures de transport et des corridors logistiques constitue désormais l’un des défis les plus urgents pour la région.

Dans ce contexte, le rôle du Corridor transcaspien de transport international - plus connu sous le nom de Corridor du Milieu - prend une importance stratégique croissante. Cet axe relie l’Asie centrale aux marchés européens via la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, offrant ainsi l’accès le plus rapide et le plus sûr aux voies maritimes internationales.

La Géorgie au cœur des nouvelles routes commerciales

Le président de la Banque asiatique de développement, Masato Kanda, a souligné que la crise au Moyen-Orient renforce encore davantage l’importance géopolitique du Corridor du Milieu. Selon lui, la modification des routes commerciales mondiales et l’augmentation des risques géopolitiques accélèrent le développement de cette voie stratégique.

« La Géorgie continue de jouer un rôle central dans le Corridor du Milieu. Dans le contexte actuel de recomposition des routes commerciales mondiales et de montée des tensions géopolitiques, l’importance de ce corridor ne cesse de croître. La crise au Moyen-Orient renforce encore davantage sa pertinence », a déclaré Masato Kanda.

Le responsable de la BAD a également rappelé que la Géorgie constitue un lien essentiel entre l’Asie et l’Europe, raison pour laquelle l’institution entend poursuivre son soutien à la modernisation des infrastructures de transport du pays.

Le ministre géorgien des Finances, Lacha Khoutsychvili, présent à Samarcande, a annoncé qu’un nouveau programme de financement d’un milliard de dollars devrait être signé en 2026 dans le cadre de la coopération avec la BAD.

« Ces projets porteront à la fois sur les infrastructures routières et ferroviaires et seront entièrement mis en œuvre avec le soutien de la Banque asiatique de développement », a-t-il précisé.

Selon le ministre, la BAD figure déjà parmi les principaux investisseurs institutionnels en Géorgie, avec près de 6 milliards de dollars investis dans l’économie nationale, tandis que la valeur des projets actuellement en cours dépasse les 2 milliards de dollars.

Croissance économique et stabilité politique

Les partenaires asiatiques de Tbilissi semblent avant tout attachés à la poursuite de la croissance économique géorgienne ainsi qu’au maintien de la stabilité politique du pays. Contrairement à certains partenaires occidentaux régulièrement accusés d’ingérence, les acteurs asiatiques privilégient une approche pragmatique et mettent en avant les performances économiques enregistrées par la Géorgie ces dernières années.

La directrice du bureau de représentation de la BAD en Géorgie, Leslie Bearman Lahm, estime que l’économie géorgienne a démontré une réelle résilience face aux chocs mondiaux grâce à une politique macroéconomique prudente et à des fondamentaux solides.

Elle avertit néanmoins que les risques extérieurs restent importants en raison des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, susceptibles de perturber les échanges commerciaux et les chaînes d’approvisionnement mondiales — une vulnérabilité particulièrement sensible pour une petite économie ouverte comme celle de la Géorgie.

« En 2025, la croissance économique est restée élevée à 7,5 %, mais un ralentissement est attendu à 5,5 % en 2026 puis à 5,2 % en 2027, en raison de l’affaiblissement de la demande intérieure et extérieure », a-t-elle déclaré.

Dans ce contexte, la stabilité politique de la Géorgie et son maintien à l’écart des conflits militaires apparaissent comme des conditions essentielles pour préserver son rôle stratégique dans le Corridor du Milieu. Aux côtés de l’Azerbaïdjan, la Géorgie demeure aujourd’hui un maillon clé permettant aux économies d’Asie centrale d’accéder rapidement et en toute sécurité aux routes maritimes mondiales.

Par Vladimir Tskhvediani