La polémique entre le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian est devenue un épisode marquant de la dynamique actuelle des relations russo-arméniennes, mais sa portée dépasse largement le cadre du dialogue bilatéral. Dans un contexte plus large, elle reflète la complexité croissante de la configuration géopolitique dans le Caucase du Sud, où se croisent les intérêts de la Russie, de l’Occident et des acteurs régionaux.
Dans ce contexte, il convient de rappeler que Moscou et Erevan ont construit, au fil du temps, des liens économiques et énergétiques étroits. La Russie demeure un partenaire clé de l’Arménie dans plusieurs domaines : les livraisons de gaz naturel sont assurées à des conditions préférentielles, tandis que les échanges commerciaux entre les deux pays affichent une croissance régulière, dépassant les 6 milliards de dollars. Le facteur de la réexportation joue également un rôle important, permettant à l’Arménie de s’intégrer à des chaînes commerciales et économiques plus vastes.
Grâce aux réexportations russes, l’Arménie a enregistré certains des taux de croissance économique les plus élevés au monde durant les trois premières années de la guerre en Ukraine. Toutefois, l’an dernier, Erevan a pratiquement cessé de réexporter vers les Émirats arabes unis de l’or russe et des pierres précieuses. En conséquence, les exportations arméniennes vers les Émirats ont chuté de près de 70 %. Une perte considérable, sachant qu’en 2024 les importations en provenance de Russie avaient plus que doublé, tandis que les exportations vers les Émirats avaient été multipliées par près de sept. Après la publication, dans les médias occidentaux, d’enquêtes sur les mécanismes de réexportation, Erevan a choisi d’abandonner cet instrument de croissance économique.
Dans le contexte d’un « divorce » progressif avec la Russie, l’Arménie augmente ses échanges commerciaux avec l’Union européenne. En 2025, le volume du commerce extérieur avec les pays de l’Union économique eurasiatique s’est élevé à 8 milliards de dollars, soit une baisse de 37 %, tandis que les échanges avec les pays de l’UE ont atteint 2,5 milliards de dollars, en hausse de plus de 7 %. Par ailleurs, les autorités arméniennes ont inscrit à leur agenda la question des Réseaux électriques d’Arménie, gérés par une société appartenant à Samvel Karapetyan, ainsi que celle de la concession russe des chemins de fer arméniens. Dans les deux cas, Erevan cherche à introduire des changements.
Dans le même temps, en se rendant à Moscou, Pachinian entend montrer qu’il ne souhaite pas rompre les relations. Lors de sa rencontre avec Poutine, le Premier ministre arménien a déclaré qu’Erevan comprenait qu’une adhésion simultanée à l’Union économique eurasiatique et à l’Union européenne était impossible, mais qu’il tenterait de maintenir un équilibre entre ces deux orientations aussi longtemps que possible. Lorsque cela ne sera plus tenable, l’Arménie prendra une décision.
De son côté, Moscou semble vouloir qu’Erevan fasse ce choix dès maintenant. Durant la rencontre, Poutine a souligné que cette double orientation était impossible non seulement sur le plan politique, mais aussi économique. Il a également rappelé à son interlocuteur l’écart considérable entre les prix du gaz russe pour l’Europe et pour l’Arménie. Alors que le prix du gaz en Europe dépasse 600 dollars pour 1 000 mètres cubes, la Russie fournit le gaz à l’Arménie au tarif de 177,5 dollars pour 1 000 mètres cubes, a noté le président russe.
En 2025, le volume des échanges commerciaux entre la Russie et l’Arménie a atteint 6,4 milliards de dollars. À titre de comparaison, le commerce entre la Russie et l’Azerbaïdjan s’élève à 4,9 milliards de dollars. Ces chiffres ont été cités par le président russe lors de sa rencontre avec Pachinian.
Les économistes ne contestent pas le fait que le marché traditionnel et fortement intégré de l’Union économique eurasiatique est plus attractif et plus important pour l’Arménie. En pratique, le marché de l’UEEA signifie avant tout le marché russe. Cela place l’Arménie face à une question de priorités : un choix difficile entre intérêts économiques et intérêts politiques. La tendance à la diversification de la politique étrangère d’Erevan devient de plus en plus visible. L’Arménie intensifie ses contacts avec les pays et les institutions occidentales, dans ce qui est perçu comme une stratégie plus large d’équilibre entre différents centres de pouvoir.
Ce processus suscite inévitablement des débats sur l’avenir des relations d’alliance avec la Russie et sur les limites de la marge de manœuvre en politique étrangère. Pachinian agit avec prudence, cherchant à ne pas brûler les anciens ponts avant que les nouveaux ne soient construits. Maintenir cet équilibre serait bénéfique pour l’Arménie, mais pourrait devenir désavantageux à la fois pour la Russie et pour l’Union européenne. À en juger par la rhétorique employée lors de la rencontre, Moscou n’est pas prête à partager un ancien allié sur un pied d’égalité. C’est la géopolitique - comme on dit, rien de personnel.
Dans la logique de la compétition entre l’Occident et la Russie pour l’influence sur l’Arménie, les tensions politiques internes au pays augmentent, et la rhétorique de politique étrangère devient un élément de la compétition politique intérieure. En ce sens, le dialogue à Moscou peut être vu non seulement comme un élément des relations interétatiques, mais aussi comme un facteur influençant les processus électoraux.
À cet égard, la remarque diplomatique de Poutine mérite attention. Il a déclaré que la Russie comptait « de nombreux amis en Arménie… ainsi que de nombreuses forces politiques pro-russes ». Il a ajouté que Moscou souhaiterait que ces forces puissent participer aux élections, précisant que certaines d’entre elles étaient actuellement emprisonnées malgré la possession de passeports russes.
Répondant à ces propos, Pachinian a répliqué dans un ton tout aussi diplomatique, affirmant que seuls les citoyens possédant exclusivement un passeport arménien pouvaient participer aux élections. « Avec tout le respect dû, les personnes détenant un passeport russe ne peuvent, selon la Constitution de la République d’Arménie, être candidates ni au Parlement ni au poste de Premier ministre », a-t-il déclaré.
Les prochaines élections en Arménie sont déjà perçues par les acteurs extérieurs comme un instrument de compétition géopolitique. Moscou n’est pas le seul acteur à y avoir des intérêts. À la mi-mars, le chef de la diplomatie européenne Kaja Kallas a annoncé que l’Union européenne, à la demande de l’Arménie, enverrait une équipe de réaction rapide afin d’aider le pays à faire face aux menaces hybrides avant les élections. Il ne fait guère de doute que la « lutte contre les menaces hybrides » implique des mesures destinées à empêcher une victoire des forces pro-russes.
Malgré la compétition géopolitique plus large et les intérêts des acteurs extérieurs, l’Arménie a sous les yeux l’exemple de l’Azerbaïdjan, qui a démontré qu’une politique étrangère indépendante et équilibrée était la seule voie vers le succès. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a construit de manière constante des relations pragmatiques avec différents centres de pouvoir, guidé par les intérêts nationaux et la recherche d’un développement durable. Un tel modèle devient un élément important de l’équilibre régional dans un contexte de turbulences géopolitiques croissantes.
Pachinian accorde de l’importance aux relations avec Bakou et le montre lorsque l’occasion se présente. Cela se manifeste à la fois dans l’usage symbolique de la carte de la « véritable Arménie » épinglée à la boutonnière de sa veste, y compris lors de réunions officielles, et, surtout, dans son rejet explicite du « mouvement du Karabagh ». Il l’a affirmé clairement à Moscou. Au cours de son échange avec le président russe, le Premier ministre arménien a souligné que la paix établie influençait positivement les relations de l’Arménie avec la Russie. Par exemple, l’ouverture de liaisons ferroviaires directes avec la Russie « renforce nos liens économiques traditionnels et consolide nos relations au sein de l’Union économique eurasiatique ».
Les polémiques en cours entre Moscou et Erevan ne constituent donc pas un simple épisode diplomatique isolé et doivent être analysées à travers le prisme des dynamiques géopolitiques actuelles. L’intensification de la compétition mondiale autour du Caucase du Sud devient de plus en plus visible à mesure que l’importance géopolitique de la région grandit. Dans ces conditions, les relations d’Erevan avec Moscou influenceront la région autant que ses relations avec Bruxelles. L’Arménie doit donc agir avec une grande prudence et, de temps à autre, regarder du côté de l’Azerbaïdjan. Bakou offre de nombreuses leçons à méditer.
Par Tural Heybatov