L'ARMENIE SOUHAITE S'ECARTER DE L'OMBRE DE MOSCOU: LE SOMMET D'EREVAN EN EST UN SIGNE

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6 Mai 2026 12:20
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L'ARMENIE SOUHAITE S'ECARTER DE L'OMBRE DE MOSCOU: LE SOMMET D'EREVAN EN EST UN SIGNE

Pendant plusieurs jours, Erevan s’est imposée comme l’un des centres clés de la diplomatie européenne. Le 4 mai 2026, la capitale arménienne a accueilli le huitième sommet de la Communauté politique européenne, suivi, les 4 et 5 mai, du tout premier sommet Arménie–Union européenne. Pour l’Arménie, il ne s’agissait pas seulement d’un grand rendez-vous international, mais d’un signal politique fort : Erevan entend renforcer ses liens avec l’Europe, diversifier sa politique étrangère et montrer qu’elle ne souhaite plus rester entièrement dépendante de Moscou.

Le sommet de la Communauté politique européenne a réuni plus de 40 chefs d’État et de gouvernement. La rencontre était coprésidée par le président du Conseil européen, António Costa, et le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian. La participation du Premier ministre canadien, Mark Carney, revêtait également une portée symbolique : c’était la première fois qu’un dirigeant d’un pays non européen assistait à une réunion de ce format. Cela souligne l’évolution de cette enceinte, qui dépasse désormais un cadre strictement européen pour devenir une plateforme élargie de discussion sur les enjeux de sécurité mondiale.

Au cœur des débats figurait la sécurité européenne, sur fond de guerre en Ukraine, d’instabilité au Moyen-Orient et de doutes croissants quant à la solidité de l’ordre international existant. António Costa a affirmé que l’Europe devait envisager la sécurité dans une perspective « à 360 degrés », prenant en compte non seulement l’agression russe contre l’Ukraine, mais aussi les crises dans les régions voisines. Dans ce contexte, les dirigeants ont abordé les questions de défense, de résilience énergétique, de protection des infrastructures, de menaces cybernétiques et de coordination accrue entre les États européens.

Une partie distincte des discussions a été consacrée à l’Ukraine. Les dirigeants européens ont une nouvelle fois réaffirmé leur soutien à Kyiv et examiné les mécanismes d’une assistance financière et politique à long terme. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré, en marge du sommet, que Londres était prêt à participer à un mécanisme européen de soutien au crédit pour l’Ukraine. Un signal indiquant que, malgré le Brexit, le Royaume-Uni continue de viser un rôle central dans la sécurité européenne.

Le Caucase du Sud a également occupé une place importante à l’ordre du jour. Pour l’Arménie, accueillir ce sommet à Erevan constituait une occasion de se présenter comme un élément d’une architecture politique européenne plus large. De son côté, l’Union européenne a utilisé cette plateforme pour afficher son soutien aux réformes, à la résilience et à la souveraineté de l’Arménie. Lors du premier sommet Arménie–UE, les parties ont discuté du renforcement des relations bilatérales, notamment dans les domaines des transports, de l’énergie, des infrastructures numériques et de la connectivité régionale.

Une attention particulière a été accordée au processus de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Les documents européens soulignent que les dirigeants ont évoqué les progrès en matière de paix, de sécurité, de connectivité et de prospérité dans le Caucase du Sud. Bruxelles a également rappelé avoir salué, par le passé, le paraphe d’un accord de paix entre les deux pays ainsi que la déclaration politique associée, y voyant des étapes importantes vers la fin de décennies de conflit et l’ouverture d’un nouvel agenda régional.

Dans le même temps, le sommet a mis en lumière certaines contradictions dans l’approche européenne de la région. D’un côté, l’UE met en avant la paix, la connectivité et la stabilité. De l’autre, la rhétorique politique européenne concernant l’Arménie est de plus en plus perçue à Bakou comme unilatérale et parfois déséquilibrée. La participation du président azerbaïdjanais Ilham Aliev par visioconférence a donc constitué un élément notable. Celui-ci a rappelé avoir soutenu l’idée d’organiser la rencontre en Arménie lors de discussions antérieures avec les dirigeants européens.

La connectivité des infrastructures figurait également parmi les thèmes clés. Pour l’UE, le Caucase du Sud n’est pas seulement une région politique, mais aussi un important corridor de transit entre l’Europe et l’Asie. Les corridors de transport, les liaisons énergétiques, les infrastructures numériques et les investissements privés ont donc occupé une place centrale. Dans le cadre du sommet Arménie–UE, les parties ont évoqué la création d’un partenariat pour la connectivité couvrant les transports, l’énergie, les projets numériques et les échanges entre populations.

La sécurité énergétique a elle aussi été abordée. Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Europe s’efforce de réorganiser son système énergétique, de réduire sa dépendance à la Russie et de renforcer des voies d’approvisionnement alternatives. Dans ce contexte, le Caucase du Sud apparaît comme un élément d’une stratégie plus large de diversification. Pour l’Arménie, cela ouvre la perspective de bénéficier d’un soutien européen à la modernisation de ses infrastructures, tout en posant une question délicate : comment développer un partenariat avec l’Europe tout en restant liée aux mécanismes économiques et énergétiques russes ?

Sur le plan politique, le sommet a conforté l’orientation du Premier ministre Nikol Pachinian en faveur d’un rapprochement avec l’Occident. La tenue d’un sommet historique UE–Arménie à Erevan s’inscrit dans une tentative plus large de réduire la dépendance passée à l’égard de la Russie. Ce tournant est devenu particulièrement visible après les événements de 2020 et de 2023, qui ont suscité au sein de la société arménienne des critiques croissantes quant au rôle de Moscou comme garant de la sécurité.

Il reste toutefois prématuré de parler d’une rupture totale entre l’Arménie et la Russie. Le pays demeure membre de l’Union économique eurasiatique, son économie reste étroitement liée au marché russe et sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou est significative. Erevan semble ainsi chercher moins un basculement géopolitique brutal qu’un élargissement de sa marge de manœuvre. Néanmoins, le fait même d’avoir accueilli ces deux sommets constitue déjà un signal notable adressé à Moscou.

Les questions de résilience démocratique figuraient également à l’agenda. L’UE renforce son soutien à l’Arménie dans les domaines des réformes, de la lutte contre la désinformation, de la cybersécurité et de la protection des institutions politiques. Bruxelles accorde aussi une attention accrue aux risques d’ingérences extérieures, notamment à l’approche des élections législatives arméniennes. Pour Erevan, cet appui est important tant sur le plan institutionnel que politique, car il contribue à renforcer l’image d’un pays se rapprochant des structures européennes.

Ainsi, le sommet d’Erevan n’a pas été un simple événement diplomatique. Il a illustré l’émergence d’un nouvel équilibre des forces autour de l’Arménie et du Caucase du Sud. L’Europe a montré sa volonté de s’impliquer davantage dans la région - sur les plans politique, sécuritaire, infrastructurel et économique, ainsi qu’en soutenant les réformes. L’Arménie, de son côté, a cherché à consolider un nouveau statut international et à démontrer qu’elle peut être autre chose qu’une périphérie de l’espace post-soviétique : un acteur autonome au sein de l’architecture politique européenne.

Reste une question essentielle : ce rapprochement débouchera-t-il sur un véritable tournant stratégique ou restera-t-il avant tout un signal politique ? La réponse dépendra non seulement des déclarations faites à Erevan, mais aussi de décisions concrètes - investissements, projets d’infrastructure, sécurité aux frontières, soutien au processus de paix avec l’Azerbaïdjan - et de la capacité de l’UE à agir dans la région par des politiques tangibles, au-delà des discours.

Le sommet d’Erevan a en tout cas montré que le Caucase du Sud s’est durablement imposé dans l’agenda stratégique européen. Reste à savoir si l’Europe saura offrir à la région autre chose que des symboles : une stratégie durable et équilibrée.