Les relations entre l’Azerbaïdjan et le Parlement européen ont, ces dernières années, franchi un cap : d’une tension latente, elles ont évolué vers une confrontation politique ouverte. Les déclarations du président Ilham Aliyev lors du sommet de la Communauté politique européenne à Erevan ne constituaient plus une simple réaction à une énième résolution, elles marquaient l’aboutissement de contradictions accumulées.
Le principal grief de Bakou concerne le caractère systémique de ce qu’il perçoit comme un parti-pris. Les critiques du Parlement européen à l’égard de l’Azerbaïdjan suivent, de fait, une ligne constante. Selon le chef de l’État, entre 2021 et 2026, l’institution a adopté 14 résolutions jugées unilatérales et déconnectées de la réalité par la partie azerbaïdjanaise. Une telle fréquence et une telle orientation sont perçues à Bakou non comme le fruit du hasard, mais comme une ligne politique assumée - une « obsession », selon les mots d’Ilham Aliyev.
Dans le même temps, l’Azerbaïdjan ne remet pas en cause sa coopération avec les institutions européennes dans leur ensemble. Au contraire, Bakou souligne la nature constructive de ses relations avec la Commission européenne. Cette distinction montre qu’il ne s’agit pas d’un virage anti-européen, mais d’un conflit ciblé avec l’aile parlementaire de l’UE, que l’Azerbaïdjan considère de plus en plus influencée par des groupes politisés.
Une autre ligne de critique vise l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE ou PACE). Membre du Conseil de l'Europe depuis 2001, l’Azerbaïdjan n’avait fait l’objet d’aucune restriction jusqu’en 2024, malgré l’adoption annuelle de résolutions critiques. Toutefois, après les événements de septembre 2023 - à savoir le rétablissement par l’Azerbaïdjan de sa souveraineté sur l’ensemble de ses territoires, en pleine conformité avec les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU de 1993 - des sanctions ont été imposées.
Dans le même temps, aucune mesure comparable n’avait été prise à l’encontre de l’Arménie, qui avait auparavant occupé des territoires d’un pays voisin, des territoires de l’Azerbaïdjan.
Le président Aliyev a à plusieurs reprises affirmé, lors de rencontres avec ses homologues européens et sur des tribunes internationales, que l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan n’a pas moins de valeur que celle de tout autre État. Il s’agissait d’un signal contre les doubles standards en matière de souveraineté. Dans ses discours, il insiste sur l’égalité des principes du droit international pour tous les États, soulignant que l’intégrité territoriale de son pays ne saurait être négociée. Pourtant, tant au Parlement européen qu’à la PACE, cette intégrité est régulièrement remise en question - indirectement, à travers les résolutions adoptées et le contexte des déclarations.
Pour ces instances, les intérêts de l’Arménie servent, selon Bakou, de prétexte pour maintenir la pression sur l’Azerbaïdjan. Or, exercer une pression sur Bakou ne revient pas à aider Erevan - bien au contraire. Plus les menaces, les critiques et les tentatives de chantage se multiplient, plus la position azerbaïdjanaise se durcit.
Au sein du Parlement européen, le lobby arménien ne serait pas un groupe isolé. Cela a été indirectement confirmé par la présidente du Parlement, Roberta Metsola, qui a tenté de répondre aux propos d’Ilham Aliyev. Dans sa « réponse rapide », elle a rappelé que le Parlement européen est « une institution démocratique élue au suffrage direct, dont les résolutions sont adoptées à la majorité ».
Le fait que cette majorité se montre régulièrement disposée à voter contre les intérêts de l’Azerbaïdjan suggère, du point de vue de Bakou, une forte influence du lobbying arménien au sein de l’institution. Il paraît en effet peu probable que des centaines de députés européens soient, individuellement et spontanément, hostiles à l’Azerbaïdjan et favorables à des sanctions contre lui. Cela pointerait plutôt vers l’efficacité des diasporas dans l’influence des processus législatifs européens.
Toutefois, cette activité n’a produit aucun résultat concret. Les 14 résolutions adoptées en cinq ans n’ont apporté aucun bénéfice tangible aux Arméniens dans le règlement des questions en leur faveur. Tout est resté lettre morte.
Ainsi, il y a un an, le Parlement européen a adopté presque à l’unanimité une résolution « urgente » sur les « arrestations illégales et procès factices » de prisonniers arméniens par l’Azerbaïdjan. Elle a été soutenue par 523 députés, contre trois oppositions et 84 abstentions. Pourtant, cette quasi-unanimité n’a débouché sur aucun effet concret : les personnes reconnues coupables ont été condamnées, et les structures exécutives de l’UE n’ont pas traité cette résolution comme une directive contraignante.
De même, les tentatives visant à obtenir le retour massif et inconditionnel des Arméniens au Karabagh - qu’ils ont quitté volontairement - sont restées infructueuses. Sur cette question, le Parlement européen a multiplié résolutions, déclarations et appels, demandant notamment de sanctionner l’Azerbaïdjan pour « nettoyage ethnique » et de suspendre la coopération énergétique. En exerçant une telle pression, l’institution exigeait un retour sans conditions que les intéressés jugent « contraires à leur volonté », telles que l’acceptation de la citoyenneté azerbaïdjanaise.
Selon Bakou, le Parlement européen ne se contente pas d’adopter des résolutions : il entrave également le processus de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Les autorités azerbaïdjanaises soulignent un paradoxe : alors que les négociations progressent - notamment avec le paraphe d’un accord de paix sous l’égide de la Maison-Blanche - le Parlement continue d’adopter des textes accusateurs.
Un autre point de discorde concerne la menace des mines dans les territoires libérés. Malgré les appels répétés de Bakou, cette question n’a pas bénéficié d’une attention comparable dans les résolutions européennes, nourrissant le sentiment d’une approche sélective : certaines questions humanitaires sont mises en avant, d’autres ignorées.
La dernière résolution du Parlement européen a été la goutte d’eau. La décision du parlement azerbaïdjanais de suspendre la coopération, de se retirer de la commission de coopération parlementaire et d’initier la fin de sa participation à l’Assemblée parlementaire Euronest constitue non seulement un signal diplomatique, mais aussi une mesure concrète.
La détérioration ne date pas d’hier. Dès janvier, dans un entretien accordé à Euronews, Ilham Aliyev indiquait que l’Azerbaïdjan avait cessé de réagir aux déclarations du Parlement européen. Il s’agit d’un changement de paradigme : passer de l’engagement à l’ignorance. En diplomatie, une telle posture traduit une crise de confiance profonde.
Dans ce contexte, il est particulièrement symbolique que le sommet de la Communauté politique européenne de 2028 soit prévu en Azerbaïdjan.
D’un côté, cela confirme que le pays reste un partenaire stratégique important pour l’Europe - en matière d’énergie, de sécurité et de stabilité régionale. De l’autre, cela met en lumière une fracture entre les différentes institutions européennes : les structures exécutives poursuivent leur coopération avec Bakou, tandis que les organes parlementaires adoptent une ligne plus conflictuelle. Cette dynamique vaut également pour la PACE.
En rejoignant le Conseil de l’Europe en 2001, l’Azerbaïdjan espérait une résolution équitable du conflit du Karabagh. Or, la branche parlementaire de l’organisation a adopté une posture différente. Au fil des années, c’est le pays qui est victime d’occupation et de nettoyage ethnique qui s’est retrouvé la cible de critiques, d’attaques et de doubles standards. La délégation azerbaïdjanaise à la PACE a dû constamment contrer les récits pro-arméniens et défendre sa lecture des faits.
Après l’opération « antiterroriste » de septembre 2023, la position de la PACE s’est encore durcie. Le retrait du droit de vote de la délégation azerbaïdjanaise en janvier 2024 apparaît comme l’aboutissement logique de cette évolution.
S’exprimant par visioconférence lors du sommet d’Erevan, Ilham Aliyev a déclaré que les doubles standards sont devenus, malheureusement, une sorte de modus operandi de la PACE. Il a réaffirmé que l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan a la même valeur que celle de tout autre pays, et que toute approche à géométrie variable en la matière est inacceptable.
Il convient de souligner que la situation actuelle ne correspond pas à une rupture totale des relations, mais à une transformation profonde. L’Azerbaïdjan distingue clairement l’Europe en tant que partenaire et certaines institutions perçues comme des sources de pression.
Le conflit avec le Parlement européen et le retrait de la PACE traduisent une problématique plus large : des divergences d’approche en matière de politique internationale. Pour Bakou, les priorités restent la souveraineté, l’intégrité territoriale et une coopération pragmatique. Pour une partie des élites politiques européennes, comme le relèvent certains experts, l’agenda des valeurs est souvent interprété à travers le prisme des dynamiques internes de l’UE, sans prise en compte suffisante des intérêts de ses partenaires.
C’est précisément à l’intersection de ces logiques que s’est formée la crise actuelle - une crise sérieuse, mais qui n’est pas nécessairement définitive.