FORTE IRRITATION DE LA TURQUIE CONTRE LES RÉCENTES ATTAQUES DE NAVIRES MARCHANDS EN MER NOIRE

Analyses
10 Octobre 2026 17:28
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FORTE IRRITATION DE LA TURQUIE CONTRE LES RÉCENTES ATTAQUES DE NAVIRES MARCHANDS EN MER NOIRE

Le naufrage, le 5 octobre, du navire turc Royad Mammadov, à la suite d’une attaque de drone dans la zone économique exclusive de la Roumanie, a exacerbé les tensions dans la région de la mer Noire. Les autorités roumaines ont fait état de deux morts et de onze personnes secourues. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a affirmé que le navire, à bord duquel se trouvaient des ressortissants azerbaïdjanais et indiens, avait été attaqué par des drones russes.

Le lendemain de cette attaque contre un navire turc, des drones ont frappé deux autres navires marchands dans la zone économique exclusive de la Bulgarie. Le Alfa Vatan, battant pavillon togolais mais appartenant à un ressortissant turc, a sombré. Dix membres de son équipage, dont neuf Syriens, sont portés disparus depuis l’attaque. Le même jour, le Able, battant pavillon des Palaos et appartenant à la société stambouliote Ocean Eagle Shipping & Trading, a également été pris pour cible. Les onze ressortissants turcs et les sept ressortissants indiens qui se trouvaient à bord ont pu être secourus.

Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a déclaré qu’il était inadmissible que la mer Noire devienne un « nouveau front » dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine.

« La multiplication des attaques contre des navires civils constitue une grave menace pour la sécurité des personnes, des biens, de la navigation et de l’environnement dans notre région. Les pays de la région et la communauté internationale ne doivent en aucun cas permettre que la mer Noire devienne un nouveau front du conflit », a déclaré Hakan Fidan lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue hongroise, Anita Orban, à Ankara.

Selon lui, la Russie et l’Ukraine mènent une « offensive de grande ampleur afin d’obtenir la supériorité militaire », ce qui affecte considérablement la sécurité de la navigation en mer Noire. « Nous constatons que ces événements touchent notamment des navires battant pavillon turc, appartenant à des entreprises turques ou ayant des équipages turcs. Nous faisons tout notre possible pour que cela cesse », a-t-il ajouté.

« La géographie des risques s’élargit »

Gökhan Kılıçoğlu, maître de conférences au département des relations internationales de l’Université de Düzce et spécialiste des questions de sécurité, a estimé que l’aggravation des tensions en mer Noire ravivait les inquiétudes de longue date d’Ankara. Celles-ci ne tiennent pas uniquement au fait que les navires touchés présentent des liens avec la Turquie.

« Le principal problème est que les risques pour la sécurité maritime engendrés par la guerre dépassent progressivement et largement les côtes ukrainiennes. Jusqu’à présent, les principales menaces pesant sur le transport commercial en mer Noire étaient les attaques contre les ports ukrainiens et la guerre elle-même entre la Russie et l’Ukraine. Or, les frappes récentes dans les zones maritimes de la Roumanie et de la Bulgarie montrent que la géographie des risques s’élargit », a souligné Gökhan Kılıçoğlu.

Il a rappelé que des navires avaient déjà été visés par des drones dans la zone économique exclusive turque en mer Noire, à la suite de quoi Ankara avait adressé des avertissements aussi bien à Moscou qu’à Kiev.

D’un point de vue juridique, a-t-il expliqué, les zones économiques exclusives se distinguent des eaux territoriales. Par conséquent, ni les attaques précédemment menées dans la zone économique exclusive turque ni les incidents actuels ne peuvent être assimilés directement à une attaque contre le territoire d’un pays membre de l’OTAN.

Il n’en demeure pas moins que les frappes visant des navires civils dans les zones économiques exclusives de trois États membres de l’Alliance renforcent les inquiétudes de l’OTAN quant à la situation sécuritaire en mer Noire.

Au moment même où les navires liés à la Turquie étaient attaqués, le groupe opérationnel conjoint de la mer Noire, réunissant la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie, entamait sa douzième mission. Il comprend un dragueur de mines roumain, deux bâtiments bulgares et le navire turc TCG Akçay.

Sa mission ne se limite pas au déminage : elle englobe également la surveillance, le renseignement, l’élimination des risques pour la navigation et la sécurisation des transports maritimes. Les bâtiments roumains et bulgares participeront aussi aux exercices navals turcs NUSRET-26, prévus du 12 au 16 octobre dans le golfe d’Izmir et en mer Noire.

D’un rôle de médiateur à la défense de ses propres intérêts

Selon Gökhan Kılıçoğlu, la nouvelle menace qui pèse sur la mer Noire est bien plus complexe qu’une simple opération de lutte contre les mines. La protection des navires marchands contre les drones exige des pays de l’OTAN une coordination accrue en matière de partage du renseignement, une surveillance permanente et des capacités de guerre électronique.

« Le mécanisme de coopération entre la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie doit donc encore déterminer comment réagir aux nouvelles menaces qui émergent en mer Noire », a expliqué l’expert.

À ses yeux, le problème comporte également un autre volet : la Turquie demeure l’un des rares pays de l’OTAN capables de jouer un rôle de médiateur entre Kiev et Moscou.

L’expert a rappelé qu’au début de la guerre, Ankara, en s’appuyant sur les dispositions de la convention de Montreux, était parvenue à empêcher un affrontement direct entre la Russie et l’OTAN en mer Noire. Toutefois, les événements de l’année écoulée, liés à la guerre russo-ukrainienne et aux préjudices subis par les intérêts commerciaux turcs, rendent de plus en plus difficile le maintien de cet équilibre diplomatique par Ankara.

« Les attaques contre des navires marchands liés à la Turquie au large des côtes roumaines et bulgares font passer la mer Noire, pour Ankara, d’un enjeu de médiation à une question de sécurité nationale. Si de telles frappes se poursuivent et que les liaisons maritimes se trouvent menacées, la Turquie pourrait conclure que les seules négociations avec Moscou et Kiev ne suffisent plus », a souligné le politologue turc.

Selon Gökhan Kılıçoğlu, dans un tel scénario, la Turquie, qui dispose d’une puissante marine de guerre, pourrait faire évoluer sa coopération avec la Roumanie et la Bulgarie en mer Noire : celle-ci ne relèverait plus seulement de la diplomatie, mais prendrait une dimension opérationnelle, avec le recours éventuel à des mesures de dissuasion.

L’expert a également souligné que les intérêts croissants de la Turquie dans l’exploitation des ressources gazières de la mer Noire font de la stabilité régionale une priorité stratégique majeure pour Ankara.

Par Gökhan Kılıçoğlu et Ruslan Bachirli