Après les visites à Ankara, fin juillet, du président libanais Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, les relations entre la Turquie et le Liban sont entrées dans une nouvelle phase. Selon les experts, la volonté d’Ankara de renforcer sa présence régionale en passant par Beyrouth n’a rien d’inédit : l’Empire ottoman, dont la Turquie se considère comme l’héritière, a gouverné le Liban pendant plus de 400 ans, et ces liens historiques facilitent le développement de la coopération entre les deux pays.
Selon les informations disponibles, dans le cadre de leurs contacts en cours, Ankara a proposé de soutenir l’armée libanaise et de participer à la reconstruction des régions du sud du pays, attaquées par les frappes israéliennes.
La coopération entre les deux pays a débuté par un accord militaire d’un montant d’environ 100 millions de livres turques. Lors de la visite du président Aoun en juillet, la Turquie a également accordé à l’armée libanaise une aide financière d’environ 3 millions de dollars en espèces.
Le 17 septembre, la Turquie a participé à une conférence internationale organisée à Paris et consacrée au soutien de l’armée libanaise. À cette occasion, Ankara a proposé de mettre en place un modèle de coopération alternatif à la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) et de déployer dans le nord du pays un contingent composé de militaires turcs, égyptiens, pakistanais, indonésiens et malaisiens.
Selon certaines informations, cette initiative aurait reçu le soutien des autorités de Beyrouth, mais aussi de celles du Hezbollah. Les décisions définitives pourraient être prises lors de la prochaine visite à Ankara de Nabih Berri, président du Parlement libanais.
Ankara a-t-elle réuni la Syrie et le Hezbollah à la table des négociations ?
Des médias occidentaux ont rapporté que, durant la première dizaine du mois dernier, la Turquie avait joué un rôle de médiateur dans des négociations entre des représentants du gouvernement syrien et le Hezbollah, dans le cadre de sa stratégie visant à étendre son influence régionale.
Si Ankara et Damas ont officiellement démenti ces informations, les médias libanais, citant des sources gouvernementales, les confirment.
D’après ces publications, dans le cadre des discussions visant à réduire les tensions, le Hezbollah se serait engagé à diminuer sa présence militaire et politique en Syrie et à mettre fin à ses contacts avec les groupes liés à l’ancien régime syrien. En contrepartie, le gouvernement syrien aurait garanti qu’il ne s’ingérerait pas dans les affaires libanaises dans le cadre du processus de désarmement du Hezbollah.
Selon des sources, la Turquie a poursuivi ses efforts de médiation même après les déclarations du président américain Donald Trump, qui avait affirmé que Damas était en mesure de mener à bien, de manière autonome, la mission de désarmement du Hezbollah.
La Turquie aurait ainsi servi d’intermédiaire entre le gouvernement syrien et le Hezbollah dans le cadre de sa stratégie d’expansion de son influence régionale.
La lutte d’influence au Liban
Selon les experts, la volonté de la Turquie, après la Syrie, d’établir également un partenariat stratégique avec le Liban a suscité l’inquiétude d’Israël. Le 26 juin dernier, l’État hébreu avait signé avec Beyrouth ce qui est communément appelé un « accord-cadre ».
Après la frappe israélienne du 18 août contre la base aérienne syrienne d’Abou Douhour, située à proximité de zones où les forces turques sont présentes, des responsables israéliens ont laissé entendre que cette opération constituait un avertissement direct adressé à Ankara.
Par ailleurs, ces derniers mois, la rivalité entre la Turquie et Israël en Méditerranée orientale s’est transformée en une vaste confrontation militaire et stratégique. Alors qu’Ankara annonçait la création d’une alliance militaire avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, susceptible de modifier l’équilibre des forces dans la région, Tel-Aviv concluait des accords militaires avec la Grèce et l’administration chypriote grecque, considérées comme des rivales de la Turquie en Méditerranée orientale.
Latif Akça, ancien conseiller du président de la République turque de Chypre du Nord et analyste spécialiste du Moyen-Orient, a déclaré que les relations d’alliance entre la Turquie et la Syrie s’étendaient progressivement au Liban, une évolution qui inquiète Tel-Aviv.
Selon lui, l’attitude favorable de l’administration Trump à l’égard du rôle de la Turquie dans la région, ainsi que la création par Ankara d’une alliance de La Mecque avec les principales puissances militaires et économiques régionales, ont fortement influencé la position de Beyrouth.
L’analyste souligne toutefois que le Liban, soumis depuis de nombreuses années à des frappes aériennes, avance avec une extrême prudence dans cette lutte d’influence.
« Tout en approfondissant sa coopération militaire avec la Turquie, le Liban poursuit parallèlement les négociations autour de « l’accord-cadre » avec Israël, destiné à mettre fin au conflit. Le Liban a également conclu un accord maritime avec l’administration chypriote grecque. Selon certaines informations, lors de sa visite à Ankara, le dirigeant libanais aurait assuré au président Recep Tayyip Erdoğan que l’accord conclu avec les Grecs ne porterait pas atteinte aux intérêts de la Turquie », a expliqué l’analyste.
Selon cet ancien conseiller présidentiel, l’une des principales attentes de Beyrouth à l’égard d’Ankara concerne son aide dans le processus de désarmement du Hezbollah.
Latif Akça : « Ankara entretient des contacts avec toutes les forces politiques au Liban, y compris le Hezbollah. Le plan actuellement discuté prévoit que toutes les armes soient remises à l’État et que des forces de maintien de la paix, comprenant notamment des militaires turcs, puissent être déployées dans le sud du Liban. Ce plan bénéficie du soutien des pays occidentaux, en premier lieu des États-Unis.
« Israël s’inquiète toutefois du renforcement de la présence turque au Liban, à proximité de ses frontières. De son côté, Ankara craint qu’une partie des forces au sein du gouvernement libanais ne se rapproche du camp israélien », a indiqué Akça.
L’expert ne pense cependant pas que la rivalité entre la Turquie et Israël autour du Liban débouchera sur un conflit ouvert.
Selon lui, Tel-Aviv n’envisage pas une guerre contre Ankara, car la Turquie possède la deuxième armée de l’OTAN en termes d’effectifs, après celle des États-Unis, dispose d’une industrie de défense développée et compte plus de 85 millions d’habitants.
En outre, Washington exerce des pressions sur Israël afin d’obtenir une désescalade dans ses relations avec la Turquie. Un affrontement militaire entre les deux pays risquerait en effet d’entraîner dans son sillage l’OTAN, le Pakistan, l’Égypte et l’Arabie saoudite.
« Washington n’a aucun intérêt à voir éclater un affrontement régional entre deux de ses alliés. La Turquie est le principal partenaire des États-Unis dans les efforts visant à stabiliser la situation dans la région. Plus encore, elle occupe une place unique et exceptionnelle au sein de l’OTAN.
« Les tensions actuelles, entretenues par une rhétorique agressive, servent davantage à Benyamin Netanyahou pour remporter les élections de novembre qu’elles ne traduisent de véritables inquiétudes de la part de l’État israélien », a conclu Latif Akça.
Par Ruslan Bashirli