La confrontation entre le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et l’Église apostolique arménienne entre dans une phase où la rhétorique se traduit de plus en plus par des questions de droit, d’autorité institutionnelle et d’avenir de la gouvernance de l’une des institutions les plus influentes d’Arménie.
Le 24 septembre, un centre public placé sous l’autorité du bureau du Premier ministre a publié un rapport commandé par Pachinian, faisant état d’une crise au sein de l’Église et proposant des moyens d’y remédier. Pachinian a ensuite déclaré que l’Église avait, de fait, été « prise en otage » par le catholicos Karékine II et ses partisans, et a estimé que la législation devait être utilisée pour élargir la participation des fidèles à la gouvernance de l’Église. Le Saint-Siège d’Etchmiadzin a rejeté ce rapport, le qualifiant d’inconstitutionnel et d’ingérence illégale dans les affaires ecclésiastiques.
Le différend est particulièrement sensible parce que la séparation entre l’Église et l’État est déjà définie, quoique non sans complexité, par le droit arménien. La Constitution sépare les organisations religieuses de l’État tout en reconnaissant simultanément à l’Église apostolique arménienne une « mission exclusive » dans la vie spirituelle de l’Arménie, la culture nationale et la préservation de l’identité nationale. Elle prévoit également que les relations entre l’État et l’Église peuvent être régies par la loi. La loi arménienne sur les organisations religieuses précise, quant à elle, que l’État ne doit pas s’immiscer dans les affaires internes des organisations religieuses qui agissent conformément à la loi.
Les dirigeants de l’Église se sont de plus en plus opposés au gouvernement de Pachinian, tandis que le conflit s’est retrouvé lié à la détérioration des relations entre l’Arménie et Moscou. En août, Reuters rapportait que Karékine II et six hauts dignitaires religieux avaient été jugés dans le contexte de l’escalade du conflit entre l’Église et le gouvernement, tout en faisant état d’accusations formulées par le camp de Pachinian selon lesquelles l’Église agirait comme un relais de la Russie, ce que celle-ci dément.
Le rapport, préparé à la demande du Premier ministre, a été publié le 24 septembre.
« Par conséquent, des lois doivent être adoptées pour régler la situation concernant la prise de contrôle de l’Église », a déclaré Nikol Pachinian.
Le Premier ministre a ajouté que des modifications législatives étaient nécessaires pour mettre fin à l’occupation de l’Église et garantir la pleine participation de la communauté ecclésiale à son administration.
« La décision doit être prise par la communauté ecclésiale, et non par Ktritch Nersissian (nom séculier de Karékine II, catholicos de tous les Arméniens – NDLR). Celui qui devient prêtre ne devrait pas être déterminé par des agents du KGB. Nous prendrons ces décisions sur la base de la Constitution. Les relations sont régies par la loi », a-t-il déclaré.
Le Premier ministre a également affirmé qu’il ne devait pas y avoir de prêtres sans salaire et que chaque centime entrant dans l’Église devait faire l’objet d’une comptabilité précise - notamment en ce qui concerne les sommes reçues et leur utilisation. Selon lui, les membres du clergé devraient également bénéficier de la protection sociale et de garanties. « Le catholicos Nersissian doit partir, et l’État utilisera tous les moyens pour y parvenir. Qui est-il pour siéger dans le lieu le plus sacré ? Il n’est personne », a déclaré Pachinian.
Une solidarité interecclésiale particulièrement visible a renforcé la dimension russe du conflit. En septembre, une délégation de haut niveau du Patriarcat de Moscou a rencontré Karékine II à Etchmiadzin, lui a transmis le soutien du patriarche Kirill et a déclaré publiquement que l’ingérence séculière dans les affaires internes de l’Église était inacceptable. Les Églises arménienne et russe ont également continué à mettre en avant leurs relations institutionnelles étroites.
Pachinian cherche-t-il principalement à réformer la gouvernance de l’Église apostolique arménienne, ou ce conflit s’inscrit-il également dans la tentative plus large de l’Arménie de se détacher des institutions et des réseaux historiquement associés à l’influence russe ? Dans quelle mesure les modifications législatives proposées par Pachinian sont-elles compatibles avec le principe de séparation de l’Église et de l’État consacré par la Constitution arménienne ?
L’analyste arménien Levon Ghazarian, s’exprimant auprès d’AzerNEWS, estime que cette dernière dimension ne doit pas être sous-estimée. Selon lui, la controverse autour de l’Église arménienne ne peut être dissociée de l’héritage plus large de l’influence politique et religieuse de Moscou dans l’espace post-soviétique.
« L’Église apostolique arménienne ne fait pas exception. Le principal centre directeur des Églises dans une grande partie de l’espace post-soviétique, et même dans certains pays d’Europe orientale, demeure Moscou. L’Empire russe lui-même, étroitement lié à l’Église, accordait une grande importance au maintien des institutions religieuses sous l’influence de Moscou. »
Ghazarian estime que les efforts continus de Moscou pour préserver le statut international et l’influence institutionnelle de l’Église orthodoxe russe montrent l’importance que le Kremlin accorde aux structures religieuses comme élément de son influence plus large.
Selon Ghazarian, cela contribue à expliquer pourquoi les développements concernant l’Église apostolique arménienne ont acquis une importance qui dépasse les seules affaires ecclésiastiques. Il souligne que Moscou continue d’accorder une importance considérable à l’Église orthodoxe russe, alors même que ses relations avec les gouvernements occidentaux se sont fortement détériorées.
« Nous pouvons constater l’importance que Moscou accorde au maintien de la position de l’Église orthodoxe russe à l’échelle internationale. Même lorsque de hauts responsables politiques, militaires et économiques russes ont fait l’objet de nombreuses sanctions, la Russie a cherché à protéger l’Église et le patriarche Kirill contre des mesures susceptibles de limiter leurs activités internationales. Cela démontre que les institutions religieuses sont considérées comme ayant une importance qui dépasse la seule religion. »
Ghazarian considère donc que l’une des conséquences possibles des réformes proposées par Pachinian pourrait être un affaiblissement des canaux informels par lesquels la Russie a historiquement pu conserver une influence au sein de la société arménienne.
Il met toutefois en garde contre le fait de réduire l’ensemble de l’Église apostolique arménienne à un instrument de la politique russe. L’Église est bien plus ancienne que les relations de l’Arménie avec l’Empire russe ou l’Union soviétique et occupe une place particulière dans l’identité nationale arménienne. Du point de vue de Ghazarian, la question la plus pertinente est plutôt de savoir si certaines structures et relations au sein de l’institution ont permis à des intérêts politiques extérieurs d’acquérir une influence disproportionnée.
« Cela ne signifie pas que l’Église apostolique arménienne elle-même devrait simplement être décrite comme une institution russe. Il s’agit d’une institution nationale arménienne qui possède sa propre histoire et joue un rôle immense dans la préservation de l’identité arménienne. La question est différente : certains liens et mécanismes développés au fil des années ont-ils permis à des acteurs extérieurs, notamment Moscou, d’exercer une influence par l’intermédiaire d’institutions présentes en Arménie ? »
Pour cet expert, l’issue dépendra donc non seulement du maintien ou non de Karékine II à la tête de l’Église, mais aussi de la question de savoir si une éventuelle réforme modifiera les relations institutionnelles entre le clergé, les fidèles ordinaires et l’État.
« Si Nikol Pachinian parvient à mettre en œuvre les réformes qu’il a annoncées, l’un des résultats possibles serait une réduction de la capacité de Moscou à influencer les processus politiques intérieurs de l’Arménie par l’intermédiaire de relations institutionnelles établies. Mais je pense qu’un autre aspect est tout aussi important. Si les réformes créent davantage de transparence et de responsabilité et donnent à la communauté ecclésiale un rôle plus affirmé dans la gouvernance, elles pourraient également contribuer à des relations plus saines au sein de la société arménienne elle-même. »
L’Église apostolique arménienne conserve une importance symbolique qui dépasse largement le cercle de ses pratiquants réguliers. Une tentative de réformer sa gouvernance peut donc facilement être interprétée par ses opposants comme une attaque contre l’institution elle-même. À l’inverse, le gouvernement affirme que la remise en cause de la hiérarchie actuelle n’équivaut pas à remettre en cause l’Église, précisément parce qu’il définit celle-ci comme l’ensemble de la communauté des fidèles plutôt que comme son haut clergé.
Ghazarian estime que cette distinction déterminera en définitive l’ampleur des conséquences de la confrontation.
« La question décisive est de savoir si la société considérera ce processus comme une ingérence de l’État dans l’Église ou comme une tentative de redonner davantage d’influence aux fidèles eux-mêmes. Ce sont deux interprétations très différentes. Si la seconde approche s’impose, les conséquences pourraient dépasser le cadre de l’Église et contribuer à une transformation plus large de la culture politique et institutionnelle de l’Arménie. »
Par Akbar Novruz