Les 7 et 8 juillet 2026, Ankara accueillera le sommet de l’OTAN, un événement que le ministre turc de la Défense nationale, Yaşar Güler, a déjà qualifié de « tournant » pour l’Alliance. Le choix de la capitale turque n’a rien d’un hasard : parmi les trois villes envisagées - Ankara, Istanbul et Antalya - c’est Ankara qui a été retenue en raison de ses infrastructures et de sa capacité à accueillir un événement de cette ampleur. Istanbul a été écartée en raison de problèmes de transport, tandis qu’Antalya l’a été afin de ne pas perturber la saison touristique.
Les autorités turques préparent activement cette échéance. La sécurité du sommet devrait être assurée par des systèmes de défense aérienne, des chasseurs F-16, des dispositifs anti-drones ainsi que plus de 40 000 agents de sécurité.
Il est symbolique que ce sommet soit le premier organisé depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, un pays frontalier de la Turquie. Plus important encore, pour la première fois de son histoire, l’OTAN se voit contrainte de débattre non seulement des menaces extérieures, mais aussi de sa propre résilience interne.
Officiellement, le principal sujet du sommet reste la poursuite du soutien à l’Ukraine dans son conflit militaire avec la Russie. Les discussions porteront notamment sur un nouveau programme d’aide militaire de 70 milliards d’euros, proposé par l’Allemagne, ainsi que sur l’avenir du programme PURL, par lequel l’Ukraine reçoit des armements américains financés par des contributions européennes pouvant atteindre 15 à 16 milliards de dollars par an.
Cependant, le véritable enjeu du sommet d’Ankara ne résidera pas dans les calculs financiers, mais dans la capacité de l’Alliance à répondre à une question fondamentale : peut-on encore compter sur l’unité de l’OTAN dans les circonstances actuelles ?
L’escalade militaire autour de l’Iran a mis en lumière des divergences importantes au sein de l’Alliance. Plusieurs pays ont refusé de soutenir les États-Unis. La situation a même conduit le président américain Donald Trump à déclarer qu’il envisageait sérieusement un retrait des États-Unis de l’OTAN. Dans un entretien accordé à Reuters, il a estimé qu’une telle éventualité était « tout à fait » possible, invoquant son « dégoût pour l’OTAN ».
S’agissant de la guerre américaine contre l’Iran, celle-ci a révélé plusieurs contradictions profondes au sein de l’Alliance. Il ne s’agit pas d’une rupture de l’OTAN en tant que telle, mais plutôt de désaccords concernant la participation au conflit, le rôle des États-Unis et l’avenir même de l’organisation.
L’administration américaine a exprimé ouvertement son mécontentement face au fait que de nombreux alliés n’aient pas apporté un soutien militaire direct à l’opération contre l’Iran ni fourni les infrastructures nécessaires aux frappes aériennes. Des responsables de la Maison-Blanche ont affirmé que certains membres de l’OTAN avaient, dans les faits, choisi de rester à l’écart de la campagne militaire.
Dans le même temps, plusieurs gouvernements européens reprochent à Washington d’avoir pris des décisions majeures sans consultation approfondie de ses alliés. Dans ce contexte, les États-Unis ont commencé à réexaminer leur présence militaire en Europe et exigent désormais que les membres européens de l’OTAN assument davantage la responsabilité de leur propre sécurité. Selon Washington, l’Europe s’est trop longtemps reposée sur la puissance militaire américaine.
Pour la majorité des membres d’Europe orientale, la Russie demeure la principale menace. Pour les États-Unis, en revanche, le Moyen-Orient, la confrontation avec l’Iran et la rivalité avec la Chine occupent une place croissante depuis plusieurs années. Cette divergence soulève une question logique : les Européens doivent-ils soutenir les opérations américaines au Moyen-Orient alors que leurs principales préoccupations sécuritaires se situent sur le continent européen ?
Les pays européens craignent également un désengagement progressif des États-Unis de la sécurité du continent. La récente réévaluation du dispositif militaire américain en Europe ainsi que la réduction de certains engagements militaires ont renforcé ces inquiétudes. En réaction, les Européens accélèrent le développement de leurs propres capacités de défense.
À ce stade, il n’est pas question d’un effondrement de l’OTAN. Au contraire, la plupart des membres continuent de considérer l’Alliance comme la pierre angulaire de leur sécurité. Toutefois, la guerre contre l’Iran a révélé de profondes divergences sur trois questions essentielles : dans quelles circonstances employer la force militaire en dehors de l’Europe ; dans quelle mesure les alliés sont tenus de soutenir les opérations américaines ; et qui doit assumer l’essentiel des coûts et des responsabilités liés à la sécurité occidentale.
Ainsi, le conflit avec l’Iran a ravivé le débat sur la redistribution des rôles entre Washington et ses alliés européens. Juridiquement, un retrait américain de l’OTAN paraît peu probable, une telle décision nécessitant l’approbation du Congrès. Néanmoins, plusieurs analystes soulignent un danger plus subtil : même en demeurant officiellement membre de l’Alliance, Washington pourrait affaiblir la confiance dans l’article 5 et réduire la capacité de dissuasion de l’OTAN sans rupture formelle.
Cette évolution s’inscrit dans la logique de la nouvelle Stratégie nationale de défense américaine adoptée en janvier dernier, qui attribue explicitement à l’Europe la responsabilité première de sa propre sécurité, tout en réorientant les ressources américaines vers la dissuasion de la Chine dans la région indo-pacifique.
Parallèlement, le débat s’intensifie en Europe autour de la création d’une structure militaire propre. Mais là encore, les divergences demeurent importantes. L’Espagne se dit prête à promouvoir l’idée d’une armée européenne dès maintenant, tandis que le Portugal y est fermement opposé, estimant que le renforcement des capacités au sein de l’OTAN doit rester prioritaire.
Le président lituanien Gitanas Nausėda a résumé une position largement partagée : une armée européenne n’est acceptable que si elle ne se substitue pas aux objectifs et aux plans de l’OTAN.
L’Alliance elle-même se montre sceptique face à ce projet. Le président du Comité militaire de l’OTAN, l’amiral Cavo Dragone, a ainsi qualifié l’idée d’une armée européenne unifiée de « non-sens », rappelant que même l’OTAN ne dispose pas d’une armée unique, mais d’un ensemble de forces nationales.
C’est pourquoi un autre scénario paraît plus réaliste : les pays de l’Union européenne et le Canada travaillent à un « plan de secours » permettant à l’Europe d’assurer sa défense en s’appuyant sur les infrastructures existantes de l’OTAN en cas de réduction de l’engagement américain. Soutenue notamment par l’Allemagne, cette approche n’a pas vocation à concurrencer l’Alliance, mais à constituer un filet de sécurité.
L’analyse de l’ensemble de ces facteurs permet d’identifier plusieurs conditions déterminantes pour l’avenir de l’OTAN.
La première est le rétablissement d’une confiance réelle, et non simplement déclarative, dans l’article 5. La crise autour de l’Iran a démontré que des divergences sur des questions périphériques peuvent éroder la confiance dans la défense collective plus rapidement que n’importe quel adversaire extérieur.
La deuxième concerne une répartition plus équitable du fardeau financier. L’exigence de Donald Trump d’augmenter les dépenses de défense demeure l’un des principaux points de friction. Les engagements budgétaires prévus à l’horizon 2029 devront se traduire par des chiffres concrets.
Troisièmement, il faudra clarifier le rôle futur des États-Unis : soit l’Alliance conserve Washington grâce à des réformes adaptées, soit l’Europe développe une alternative crédible fondée sur les infrastructures existantes de l’OTAN, mais non concurrente de celles-ci.
Quatrièmement, les alliés devront adopter une position commune face aux crises situées en dehors du cœur géographique de responsabilité de l’Alliance. L’expérience iranienne a montré que l’absence de consultations préalables transforme rapidement les désaccords tactiques en accusations publiques.
Cinquièmement, l’OTAN devra mieux gérer ses divergences politiques internes. Certains États membres, dont le discours est plus conciliant à l’égard de la Russie, ralentissent aujourd’hui le processus décisionnel dans une organisation où l’unanimité reste la règle.
Dans ce contexte, le rôle de la Turquie au sein de l’OTAN revêt une importance particulière. À partir de 2028, Ankara prendra pendant deux ans la tête du Commandement de la Force multinationale de réaction de l’Alliance, en tant que l’un de ses principaux contributeurs et l’un de ses membres les plus puissants sur le plan militaire.
Dans le même temps, la Turquie poursuit sa propre politique d’équilibre : elle se rapproche de la Russie sur certaines questions de sécurité tout en divergeant avec Moscou sur la Syrie et, plus largement, sur le Moyen-Orient. Depuis la chute du régime de Bachar el-Assad en 2024, Ankara a intensifié sa coopération militaire avec Damas, créant ainsi un potentiel de nouvelles tensions, notamment avec Israël, dont les intérêts en Syrie entrent de plus en plus en contradiction avec ceux de la Turquie.
La participation turque demeure toutefois essentielle à la sécurité de l’OTAN en raison de son contrôle des détroits de la mer Noire, de la taille de son armée - la deuxième du bloc - et de sa position géostratégique. Le pays constitue un point de contact majeur entre l’Europe, le Moyen-Orient et la Russie, tout en accueillant des infrastructures militaires indispensables.
Le sommet d’Ankara intervient à un moment où l’OTAN apparaît simultanément, d’un point de vue objectif, plus puissante que la Russie en termes de potentiel militaire global, mais subjectivement plus fragile en tant que communauté politique unie.
Un effondrement formel de l’Alliance paraît improbable : les obstacles juridiques à un retrait américain sont considérables et la valeur stratégique de l’OTAN demeure trop importante, y compris pour Washington. Le véritable danger ne réside cependant pas dans les traités, mais dans la confiance. L’Alliance pourrait survivre institutionnellement tout en perdant la crédibilité de sa dissuasion, qui constitue le fondement même de son existence depuis plus de soixante-dix ans.
C’est pourquoi la réunion des 7 et 8 juillet est présentée non comme un simple sommet, mais comme un rendez-vous susceptible de déterminer l’orientation de l’Alliance pour les années à venir. La rencontre d’Ankara montrera s’il est encore possible de transformer la période actuelle de désaccords publics en un nouveau consensus plus solide, ou si l’érosion de la confiance se poursuivra, laissant subsister une OTAN toujours existante sur le plan formel, mais affaiblie dans sa capacité réelle de dissuasion.
Par Zaur Nurmamedov