Pour attirer davantage d’investissements occidentaux et éviter une dépendance excessive à l’égard de la Chine, les pays d’Asie centrale doivent renforcer la transparence réglementaire et approfondir leur intégration régionale.
À la veille de l’attaque contre l’Iran, l’administration Trump a accru les commandes de minerais critiques, notamment de tungstène, indispensable à la fabrication de missiles et de munitions.
Pourtant, le soutien américain au mégaprojet de tungstène au Kazakhstan, porté par Cove Kaz Capital et Tau-Ken Samruk et négocié par le secrétaire au Commerce Howard Lutnick lors du sommet C5+1 de novembre 2026, n’a toujours pas été confirmé. Les lettres d’intention de l’Ex-Im Bank (900 millions de dollars) et de l’US International Development Finance Corporation (700 millions de dollars) vont dans la bonne direction. Mais l’accord est encore loin d’être finalisé.
L’enjeu est important tant pour la sécurité nationale des États-Unis que pour la souveraineté de l’Asie centrale. Comme l’a expliqué le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent, les États-Unis coopéreront économiquement avec la Chine partout où cela est possible, sauf lorsque des pratiques monopolistiques - notamment dans les minerais critiques - compromettent l’indépendance américaine. Selon lui, la réduction des risques (« de-risking ») pourrait être « probablement entièrement résolue en quatre ans ». Cet objectif sous-tend les initiatives de l’administration Trump visant à stabiliser la demande via le Project Vault, la réserve stratégique américaine de minerais critiques, et à renforcer les chaînes d’approvisionnement mondiales grâce au FORGE (Forum on Resource Geostrategic Engagement).
Les États d’Asie centrale - en particulier le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan - souhaitent contribuer à cet effort. Ils mettent en avant l’avantage comparatif de la région en matière de minerais critiques et de terres rares. Dans le même temps, le soutien rhétorique de l’administration Trump à des accords pragmatiques avec l’Asie centrale est fort, et ce pour de bonnes raisons.
La Chine absorbe la plus grande part des exportations de certains minerais critiques d’Asie centrale, une proportion passée d’environ 50 % en 2020 à 70 % en 2023. Elle est également le principal investisseur étranger dans le secteur minier régional. Faute de marchés et d’investisseurs alternatifs, l’Asie centrale contribue involontairement à renforcer le monopole chinois de production.
Les pays d’Asie centrale recherchent des investissements occidentaux afin de diversifier leurs partenariats et de moderniser technologiquement leur industrie minière, depuis l’extraction jusqu’au traitement des minerais. Les opportunités sont considérables, notamment avec les gisements encore inexplorés en Ouzbékistan, récemment évalués à plusieurs milliers de milliards de dollars. Pour les deux parties, estiment de nombreux observateurs, le temps est désormais venu de passer à l’action.
Mais que faut-il concrètement mettre en œuvre ?
Les investisseurs privés occidentaux regardent au-delà des annonces et recherchent des projets finançables répondant à leurs critères de risque commercial et à leurs attentes de rentabilité à long terme. Les ressources en minerais critiques et en terres rares sont réparties dans le monde entier, mais les données concernant les réserves - c’est-à-dire les gisements économiquement validés - demeurent limitées en Asie centrale.
Fondamentalement, la région est moins attractive pour les investisseurs occidentaux que les économies de marché avancées ou les producteurs déjà établis, car elle ne dispose pas encore de nombreux prérequis indispensables à des projets finançables. Parmi ceux-ci figurent la sécurité contractuelle, un arbitrage commercial équitable, la transparence et la prévisibilité réglementaires, une rentabilité économique solide des projets ainsi que le respect des normes internationales en matière d’environnement, de travail et de responsabilité sociale.
Sur le plan logistique, l’accès aux marchés mondiaux depuis l’Asie centrale demeure difficile sans passer par la Russie, la Chine ou l’Iran. Les itinéraires occidentaux traversant la mer Caspienne - le Corridor du Milieu - progressent, mais doivent encore gagner considérablement en fiabilité.
Malgré ces défis, il existe un argument convaincant de sécurité nationale justifiant le soutien du gouvernement américain à des projets de production et à des corridors de transport renforçant la présence américaine aux portes de la Chine et de la Russie. Les agences américaines devraient soutenir financièrement les projets privés en Asie centrale qui répondent à des critères stratégiques essentiels. La coentreprise entre Cove Kaz Capital et Tau-Ken Samruk au Kazakhstan - présentée comme le plus important gisement de tungstène non exploité au monde - constitue un exemple stratégique à plusieurs niveaux : sécurité nationale, politique industrielle et structure de propriété.
Au-delà de l’Asie centrale, les initiatives américaines visant à diversifier les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques suscitent un vif intérêt international. La réunion ministérielle sur les minerais critiques de février 2026, qui a redéfini le partenariat pour la sécurité des minerais (MSP) lancé sous l’administration Biden, a réuni 54 pays ainsi que la Commission européenne. Plus de trente entités publiques et privées américaines et étrangères bénéficient désormais de prêts, de prises de participation ou d’engagements conditionnels du gouvernement américain. Le Kazakhstan est le seul pays d’Asie centrale figurant sur cette liste.
Autre élément important : en février 2026, l’Ouzbékistan a signé avec les États-Unis un accord qui « définit l’intention des signataires d’établir un cadre conjoint d’investissement » pour les projets liés aux minerais critiques, à l’énergie et aux infrastructures. Associer l’engagement diplomatique américain à un mécanisme de mise en œuvre constitue une avancée positive, même si ce dispositif reste encore largement théorique. Contrairement au cadre de coopération entre les États-Unis et l’Australie, qui comprend des accords d’approvisionnement et des mécanismes de prix, l’accord ouzbek demeure général. Il offre néanmoins à l’Ouzbékistan une incitation à répondre aux attentes des investisseurs occidentaux.
Les priorités politiques du président Donald Trump et son ouverture à des accords avec des régimes autoritaires offrent à l’Asie centrale sa meilleure opportunité d’attirer davantage d’investissements américains, sinon immédiatement, du moins dans le cadre d’une démarche progressive. Les États d’Asie centrale désireux de préparer des projets finançables destinés aux investisseurs occidentaux devraient bénéficier d’un soutien solide de l’administration Trump. Plutôt que de conclure des accords ponctuels, une approche régionale serait plus stratégique et plus transformatrice pour la politique étrangère américaine.
S’appuyant sur l’accord conclu entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan pour coopérer dans la production de terres rares, les États-Unis pourraient utiliser le format C5+1 afin de faciliter la création d’un consortium d’Asie centrale consacré au développement des minerais critiques stratégiques. Une telle initiative permettrait de renforcer les programmes américains existants ou d’en créer de nouveaux, notamment dans les domaines de la formation et de l’assistance technique pour l’adoption de normes internationales de classification des ressources minérales et de pratiques minières modernes. Les États-Unis devraient également coordonner activement leurs efforts avec l’OCDE et la BERD afin de moderniser le secteur minier, soutenir les conditions préalables indispensables aux investissements et financer les études de préfaisabilité nécessaires à la constitution d’un portefeuille de projets finançables.
Plutôt que de se concurrencer pour accéder à des financements limités, les membres d’un tel consortium pourraient unir leurs forces afin de développer des chaînes d’approvisionnement intégrées fondées sur les avantages comparatifs de chaque pays. Une telle approche renforcerait l’attractivité de l’ensemble de la région auprès des investisseurs occidentaux.
L’Asie centrale doit saisir cette occasion. Au-delà de l’émergence d’un nouveau moteur de croissance - aussi importante soit-elle - l’adoption de normes internationales permettrait de tourner définitivement la page de l’industrialisation de type soviétique. Les projets miniers finançables apportent des bénéfices qui dépassent largement le seul cadre économique : ils favorisent la création d’entreprises, l’utilisation plus efficace de ressources rares comme l’énergie et l’eau, la protection des travailleurs, l’implication des communautés locales et le maintien de la paix sociale.
L’administration Trump a l’opportunité de renforcer la sécurité nationale des États-Unis non seulement en soutenant des investissements prioritaires, mais aussi en préservant les valeurs qui distinguent l’Occident de la Chine en Asie centrale.