"LES ENTRETIENS DE H.FIDAN A MOSCOU VISENT PEUT-ETRE A PREVENIR UNE CRISE AVANT QU'ELLE N'ECLATE" . RELATION TURQUIE-RUSSIE

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23 Juin 2026 18:17
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"LES ENTRETIENS DE H.FIDAN A MOSCOU VISENT PEUT-ETRE A PREVENIR UNE CRISE AVANT QU'ELLE N'ECLATE" . RELATION TURQUIE-RUSSIE

La récente visite du ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, en Russie a revêtu une importance qui dépasse largement le cadre de l’agenda diplomatique officiel. Une attention particulière a été portée à ses rencontres avec les dirigeants des trois principales structures de renseignement russes : le FSB, le SVR et le renseignement militaire. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, des tensions en mer Noire, de l’instabilité au Moyen-Orient et des incertitudes croissantes dans le Caucase du Sud, de telles réunions revêtent une signification particulière.

News.Az s’est entretenu avec l’expert turc en sécurité Abdullah Ağar afin d’analyser les messages implicites que pourraient contenir ces échanges, les dossiers régionaux susceptibles d’avoir été abordés à Moscou et les raisons pour lesquelles la Turquie assume de plus en plus le rôle d’acteur central dans la diplomatie de gestion des crises.

- L’ordre du jour officiel des rencontres de Hakan Fidan avec les responsables des services de renseignement russes n’a pas été rendu public. Comment évaluez-vous le simple fait que ces contacts aient eu lieu ?

- Il est vrai qu’aucun thème précis n’a été officiellement annoncé. Cependant, le fait même que le ministre turc des Affaires étrangères ait rencontré les dirigeants des trois principales structures de renseignement de la Russie est extrêmement significatif et peut être interprété de plusieurs façons.

Nous parlons d’Alexandre Bortnikov, directeur du Service fédéral de sécurité de Russie (FSB). Son champ de responsabilités est principalement lié à la sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme. Sergueï Narychkine dirige le Service russe de renseignement extérieur (SVR), ce qui englobe la diplomatie secrète, le renseignement stratégique et l’analyse géopolitique.

Igor Kostioukov, quant à lui, est à la tête de la Direction principale de l’état-major général des forces armées russes, autrement dit du renseignement militaire. Son domaine est directement lié aux questions de guerre, notamment au conflit en Ukraine ainsi qu’aux problématiques opérationnelles.

Dans cette perspective, on peut supposer que les discussions ont porté sur des sujets extrêmement sensibles à l’intersection du renseignement, de la sécurité et de la politique étrangère. Lorsqu’un ministre des Affaires étrangères dialogue simultanément avec de telles personnalités, cela dépasse le cadre d’une diplomatie ordinaire. Il peut s’agir d’une coordination autour des dossiers régionaux et politico-militaires les plus délicats.

- Quels sujets précis pourraient avoir été au cœur de ces discussions ?

- À mon avis, le premier dossier, et le plus évident, concerne la guerre en Ukraine et la sécurité en mer Noire.

Ces derniers temps, plusieurs développements majeurs ont ravivé le risque d’une extension des opérations militaires dans cette zone. Cette question est également directement liée à la sécurité énergétique.

En mer Noire, les attaques de drones, les frappes contre des navires et les menaces qui en découlent occupent désormais le devant de la scène. Tout cela crée un agenda particulièrement important en matière de renseignement, de surveillance des risques et de lutte contre les facteurs de déstabilisation. Un autre aspect concerne l’activité de l’OTAN et des États-Unis dans la région, notamment via la Roumanie, ainsi que les tentatives de renforcement de leur influence. Je pense que ces sujets ont très probablement été abordés.

Le deuxième grand dossier concerne le Caucase du Sud. Ces dernières années, cette région est devenue un point de convergence des intérêts de la Chine, de la Russie, de l’Iran, de l’Occident, de la Turquie et de l’ensemble du monde turcique. Le Caucase du Sud est aujourd’hui l’un des principaux théâtres de la compétition géopolitique.

Les élections en Arménie et la situation qui pourrait en résulter revêtent une importance particulière, tout comme leurs implications géopolitiques, stratégiques et sécuritaires. L’attention de nombreux acteurs est actuellement concentrée sur cette direction.

Un autre facteur majeur est la crise iranienne. Celle-ci englobe les tensions entre l’Iran et les États-Unis, ainsi que la confrontation entre l’Iran et Israël et ses conséquences. Ces dynamiques pourraient produire des effets régionaux considérables, notamment dans le Caucase du Sud. La nouvelle configuration susceptible d’émerger dans l’espace caspien est particulièrement importante.

Vient ensuite le dossier syrien. La Turquie et la Russie disposent de mécanismes de coopération et de coordination très développés concernant la Syrie. Par ailleurs, il est impossible d’ignorer le facteur israélien, son influence dans le pays et son impact potentiel sur l’avenir de la Syrie, ainsi que la question du rôle futur de la Russie dans ce contexte. Tous ces sujets sont d’une grande importance et chacun d’entre eux est susceptible d’influencer l’équilibre des forces dans plusieurs régions à la fois.

- Peut-on considérer que ces rencontres visaient également à prévenir une éventuelle crise dans les relations turco-russes ?

- Je pense qu’il s’agit là de l’un des points essentiels.

Après avoir évoqué tous ces dossiers, il faut ajouter un autre élément : il est possible que ces discussions aient également porté sur l’anticipation d’une crise potentielle et sur l’élaboration de mécanismes destinés à l’empêcher avant qu’elle ne se produise.

Comme on le sait, les relations entre la Turquie et la Russie ont récemment traversé une période de sensibilité accrue, voire un certain refroidissement. Dans ce contexte, on peut supposer que Moscou et Ankara cherchent à mettre en place un mécanisme de contrôle, de coordination et de gestion des risques.

Les relations bilatérales sont confrontées à de nombreuses tentatives de manipulation. C’est pourquoi des réunions à ce niveau sont particulièrement importantes pour détecter à temps les signes d’une éventuelle crise et empêcher son aggravation.

Autrement dit, le renforcement d’un canal de communication direct entre les deux pays, en particulier entre leurs services de renseignement, devient un facteur stratégique majeur. Cela permet de réduire les risques de malentendus, de faciliter l’échange d’informations sensibles et, très probablement, de développer de nouveaux mécanismes de coordination dans différents domaines.

Par ailleurs, à l’approche du sommet de l’OTAN, la Turquie poursuit, au cours de la même semaine, ses contacts avec les États-Unis, maintient son dialogue avec la Russie, interagit avec l’Ukraine et exerce une influence sur les dossiers syrien et iranien, tandis que le Caucase du Sud demeure une zone marquée par une forte rivalité et une grande incertitude.

Tout cela montre que la Turquie ne souhaite pas s’enfermer dans la logique d’un seul bloc. Elle cherche au contraire à assumer le rôle d’un acteur pivot, capable de maîtriser les flux d’information et de participer à la gestion des crises entre des centres de pouvoir concurrents.

Par Abulfaz Babazadeh