La réponse à cette question est d’importance pour Erevan. Il convient de rappeler qu’à la fin du mois de mai, la Russie, principal fournisseur de gaz de l’Arménie, a annoncé son intention de revoir le prix du combustible destiné au pays si celui-ci poursuit son rapprochement avec l’Occident. Une lettre en ce sens a été adressée aux autorités arméniennes.
Dans ce courrier, le ministre russe de l’Énergie, Sergueï Tsivilev, informait le ministère arménien de l’Administration territoriale et des Infrastructures que Moscou pourrait suspendre ou dénoncer unilatéralement l’accord signé en décembre 2013 sur les livraisons de gaz naturel, de produits pétroliers et de diamants bruts à l’Arménie, si Erevan poursuivait son processus d’adhésion à l’Union européenne.
En vertu de cet accord de 2013, la Russie avait supprimé pour une durée indéterminée les droits d’exportation sur les livraisons de produits pétroliers, de gaz et de diamants vers l’Arménie. Un avenant conclu fin 2019 avait fixé le prix du gaz russe à 165 dollars pour 1 000 mètres cubes. Aujourd’hui, selon les médias russes, l’Arménie paie ce gaz 177 dollars les 1 000 mètres cubes, tandis que le gaz livré à l’Europe coûte environ 600 dollars. Cet écart considérable s’explique par les avantages liés à l’appartenance à l’Union économique eurasiatique (UEEA) et à l’Union douanière, mais aussi par le statut longtemps accordé à l’Arménie comme avant-poste et « allié naturel » de la Russie.
À présent qu’Erevan a clairement affiché son orientation européenne, le conditionnel semble superflu. Tout indique que le gaz russe pourrait bientôt coûter à l’Arménie autant qu’aux autres pays tournés vers l’Union européenne. Dans le même temps, les chances d’une adhésion arménienne à l’UE apparaissent pratiquement nulles à moyen terme. Le pays pourrait ainsi se retrouver sans intégration européenne et sans gaz bon marché.
Contrairement aux abricots, tomates et eaux-de-vie arméniens délaissés par le marché russe, que Bruxelles s’est engagée à aider à écouler en Europe, l’Union européenne ne sera pas en mesure d’apporter une solution à la question gazière.
L’Iran voisin pourrait-il jouer ce rôle ? Le principal obstacle reste le prix. Les tarifs proposés par Téhéran n’ont jamais satisfait la partie arménienne, tandis que les partenaires iraniens ne semblent nullement disposés à les revoir à la baisse. L’Arménie importe déjà de modestes volumes de gaz iranien dans le cadre d’accords de troc contre de l’électricité.
Il y a quelques jours, Mesrop Mesropian, président de la Commission arménienne de régulation des services publics, a déclaré aux journalistes que l’Arménie pourrait commencer à acheter du gaz à l’Azerbaïdjan, au Turkménistan ou à l’Iran si le prix du gaz russe augmentait. Selon lui, les autorités arméniennes examinent actuellement tous les scénarios possibles.
Les tarifs actuels resteront en vigueur jusqu’au début de l’année 2027. Ce n’est qu’ensuite que la situation devrait s’éclaircir.
L’Arménie reçoit chaque année plus de 2 milliards de mètres cubes de gaz russe à un tarif préférentiel. D’après plusieurs experts russes, Erevan ne sera pas en mesure de remplacer ces volumes. Les quantités limitées provenant d’Iran sont soumises à diverses contraintes. En hiver, le nord de l’Iran connaît régulièrement des pénuries énergétiques, ce qui entraîne l’arrêt quasi complet des livraisons.
Concernant d’éventuels achats auprès de l’Azerbaïdjan, les spécialistes russes se montrent moins catégoriques. Ils jugent ces approvisionnements tout à fait envisageables. Mais à quel prix ? Par ailleurs, les infrastructures ont été détruites durant les années de conflit. La Géorgie bénéficie de tarifs préférentiels pour le gaz azerbaïdjanais, car dans ses relations avec Tbilissi, les considérations politiques l’emportent souvent sur les intérêts commerciaux. Selon ces experts, l’Arménie ne devrait pas s’attendre à un traitement similaire.
Pourtant, la question du prix du gaz azerbaïdjanais pour l’Arménie est peut-être moins tranchée que ne le laissent entendre les analystes russes.
Lors du forum international « COP29 et la vision verte pour l’Azerbaïdjan », organisé à l’Université ADA, le président Ilham Aliev a déclaré que l’Arménie pourrait, à l’instar de la Géorgie, devenir un client du gaz azerbaïdjanais. Une perspective qui pourrait s’avérer avantageuse pour Erevan compte tenu des conditions préférentielles accordées à Tbilissi.
« Tant du point de vue de la proximité géographique que des infrastructures, une telle coopération serait naturellement logique », a déclaré le chef de l’État.
La réaction d’Erevan a été immédiate. Le président de l’Assemblée nationale arménienne, Alen Simonian, a affirmé que son pays était prêt à discuter de l’achat de gaz azerbaïdjanais. Selon lui, une telle évolution constituerait un développement positif pour l’Arménie.
L’ouverture de nouvelles voies de transit comme les livraisons de carburant relèvent avant tout de décisions politiques. L’Azerbaïdjan fournit déjà de l’essence à l’Arménie à des conditions avantageuses, ce qui constitue également un choix politique significatif.
Cependant, lorsque les responsables arméniens évoquent leur volonté d’importer du gaz azerbaïdjanais, ils passent sous silence l’absence des infrastructures nécessaires. Contrairement au pétrole, le gaz ne peut être transporté par voie ferroviaire, sauf sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). Or, il est ici question de gaz acheminé par gazoduc, et c’est manifestement à cette option que font référence les autorités arméniennes. Pour les consommateurs, le gaz par pipeline reste plus économique, tandis que le GNL implique des coûts supplémentaires liés à la liquéfaction, au transport et à la regazéification.
L’Arménie est, pourrait-on dire, située juste de l’autre côté de la rue. Pourtant, les livraisons de gaz demeurent aujourd’hui impossibles en raison de l’absence d’infrastructures de transport adaptées.
L’histoire de la gazéification en Arménie a d’ailleurs commencé grâce au gaz azerbaïdjanais. La cérémonie inaugurale s’est tenue le 12 février 1960 sur la place du Théâtre. Les approvisionnements se sont poursuivis jusqu’au quatrième trimestre de 1991.
Le gaz était alors acheminé par le gazoduc principal Hadjigaboul–Gazakh–Idjevan–Erevan. En 1976 débuta la construction d’une nouvelle infrastructure reliant Yevlakh, Barda, Aghdam, Asgaran, Khankendi, Choucha, Latchine, Goris et Shahbuz jusqu’à la République autonome du Nakhitchevan. Le gazoduc principal fut achevé en deux ans. Dans les années 1980, une conduite supplémentaire de 70 kilomètres fut construite entre la frontière du Nakhitchevan et Erevan.
Durant le conflit du Karabagh, ces infrastructures sont restées inutilisées et se sont progressivement dégradées. Cette situation complique considérablement toute tentative d’importation de gaz azerbaïdjanais par l’Arménie. Pour recevoir du gaz en provenance d’Azerbaïdjan, il faudrait d’abord construire un nouveau gazoduc. Quant à savoir qui réaliserait un tel projet et avec quels financements, il appartient à Erevan d’en décider.
Par Tural Heybatov