On a beaucoup écrit sur la manière dont la politique étrangère des grandes puissances mondiales devient souvent l’otage d’intérêts particuliers au sein même de leurs institutions législatives.
Au cours des dernières décennies, l’Azerbaïdjan a peut-être été l’un des pays ayant le plus fortement ressenti les effets de la pression exercée par les groupes de lobbying, matérialisée à travers diverses lois et résolutions.
L’exemple le plus emblématique reste sans doute le célèbre amendement 907 au Freedom Support Act. Il est d’ailleurs révélateur que le noyau dur du prétendu « caucus arménien » au Congrès, qui promeut régulièrement ce type d’initiatives, soit traditionnellement composé de représentants du Parti démocrate, même si ce lobby s’efforce de se présenter comme une structure bipartisane. Mais reprenons les faits dans l’ordre.
Alors que l’Azerbaïdjan et l’Arménie accomplissent aujourd’hui des progrès concrets vers la paix en faisant avancer leur agenda bilatéral, les milieux radicaux arméniens installés outre-Atlantique semblent voir d’un très mauvais œil cette perspective tant attendue. Bien au contraire, les structures diasporiques et les groupes de pression ethniques aux États-Unis mettent tout en œuvre pour torpiller ce fragile processus de normalisation. Une réconciliation définitive entre Bakou et Erevan risquerait en effet, dans une certaine mesure, de les priver de leur raison d’être idéologique.
Une nouvelle illustration de cette tendance destructrice est apparue avec la campagne coordonnée menée par un groupe de membres du Congrès américain visant à fragiliser la sécurité et la stabilité du Caucase du Sud à travers des manœuvres liées au budget de la défense des États-Unis pour l’exercice 2027. Le Comité national arménien d’Amérique (ANCA) a ainsi lancé la promotion d’un paquet de six amendements, portés par les habituels relais des intérêts du lobby arménien radical au Capitole : Frank Pallone, Gus Bilirakis, Brad Sherman, Gabe Amo et Jim Costa (tous démocrates à l’exception de Bilirakis).
Sous couvert de défense des droits de l’homme, ces élus tentent d’imposer des mesures totalement déconnectées des réalités et en contradiction directe avec les intérêts nationaux des États-Unis eux-mêmes. Leur action illustre parfaitement le phénomène de privatisation de la politique étrangère par des groupes privés, où l’évaluation des situations internationales ne repose plus sur le droit international mais sur le volume des contributions financières versées aux campagnes électorales par certaines organisations ethniques.
Les initiatives examinées constituent une tentative de « réviser » les résultats d’un conflit de longue durée qui s’est achevé par le rétablissement complet de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de l’Azerbaïdjan, conformément aux normes du droit international et à quatre résolutions fondamentales du Conseil de sécurité des Nations unies. Au cœur de ce paquet figure une nouvelle tentative de durcir les conditions permettant au président américain de suspendre l’application du tristement célèbre amendement 907.
Adopté en 1992 sous la pression du lobby arménien, alors même que l’Azerbaïdjan était victime d’une agression extérieure et faisait face à l’occupation d’un cinquième de son territoire, cet acte législatif constituait dès l’origine un paradoxe historique et juridique. Il limitait l’aide directe américaine à Bakou, sanctionnant de fait la victime du conflit plutôt que la partie responsable de l’occupation.
Aujourd’hui, après la dissolution du régime séparatiste et le rétablissement de la souveraineté de l’État azerbaïdjanais, l’amendement 907 a perdu jusqu’à sa justification formelle. Toute tentative de le réactiver ou de le maintenir artificiellement poursuit essentiellement deux objectifs : alimenter les sentiments de revanche au sein de l’aile radicale de la diaspora arménienne et assurer la survie politique personnelle de certains élus américains dont la base électorale et financière demeure étroitement liée aux ressources de l’ANCA.
En défendant le maintien de cet acte devenu archaïque, ces membres du Congrès s’opposent au processus d’intégration régionale et cherchent à perpétuer un climat d’hostilité dans le Caucase du Sud afin de préserver leurs propres réseaux d’influence.
L’histoire du parlementarisme américain a déjà montré où pouvait mener un tel engagement aveugle et intéressé au service d’intérêts particuliers, au détriment de la loi et du pays lui-même. L’exemple le plus frappant demeure celui de Bob Menendez, ancien sénateur et l’un des soutiens les plus actifs et les plus influents du lobby arménien pendant de longues années. Cet ancien président tout-puissant de la commission sénatoriale des Affaires étrangères, qui a multiplié les résolutions hostiles à l’Azerbaïdjan, purge aujourd’hui une peine de onze ans de prison pour corruption à grande échelle, extorsion et activité d’agent étranger non enregistré.
Il est également significatif que son épouse d’origine arménienne, Nadine Arslanian, considérée comme un maillon essentiel dans les mécanismes de réception de pots-de-vin sous forme d’espèces et de lingots d’or, ait elle aussi été reconnue coupable par la justice fédérale et condamnée à une peine de prison ferme.
À la lumière du destin de ce couple, aujourd’hui derrière les barreaux pour avoir monnayé leur influence politique américaine, il est difficile de ne pas établir un parallèle avec l’activité actuelle des membres encore en liberté du « caucus arménien » au Congrès. L’insistance avec laquelle Pallone, Sherman et leurs collègues continuent de promouvoir les priorités de l’ANCA, au mépris du cadre juridique et des intérêts stratégiques des États-Unis, conduit à supposer que les autorités judiciaires américaines pourraient tôt ou tard s’intéresser de plus près aux motivations financières qui sous-tendent une telle fidélité législative. Ces élus pourraient alors être confrontés à un avenir comparable.
Le glissement progressif de certains responsables américains, passant de la défense des intérêts nationaux des États-Unis à la promotion de récits séparatistes, apparaît particulièrement clairement dans leurs revendications concernant les personnes actuellement détenues dans les prisons azerbaïdjanaises.
Les amendements présentés par Sherman et Pallone qualifient de « prisonniers de guerre » et de « prisonniers politiques » les anciens dirigeants de l’entité illégale qui a contrôlé pendant des décennies les territoires autrefois occupés. En réalité, ces individus ont été arrêtés lors d’opérations antiterroristes et sont poursuivis pour des infractions graves prévues par le Code pénal de l’Azerbaïdjan, notamment le financement du terrorisme, l’organisation de formations armées illégales, la conduite d’une guerre d’agression et la commission de crimes de guerre contre des civils.
Les appels venus d’outre-Atlantique exigeant leur libération immédiate et inconditionnelle constituent une ingérence directe dans le système judiciaire d’un État souverain ainsi qu’une tentative de soustraire à leur responsabilité pénale des personnes considérées comme responsables d’une vaste catastrophe humanitaire dans la région.
Les auteurs de ces textes omettent par ailleurs délibérément de rappeler qu’au cours des trente années d’occupation, près d’un million d’Azerbaïdjanais sont devenus des réfugiés ou des déplacés internes, perdant leurs droits fondamentaux ainsi que leurs biens, sans que leur sort ne donne jamais lieu à des sanctions comparables.
La manipulation des concepts juridiques se poursuit également dans les amendements relatifs au patrimoine culturel. L’initiative du représentant Jim Costa, réclamant un rapport spécial sur la prétendue « destruction » de monuments chrétiens, vise à imposer une vision unilatérale des faits, occultant totalement l’ampleur des dommages culturels et environnementaux infligés aux territoires occupés entre le début des années 1990 et l’automne 2020.
Sur ces terres, des centaines de sites culturels, historiques et religieux - mosquées, musées, théâtres et anciens cimetières notamment - ont été détruits, pillés, profanés ou altérés. Pourtant, l’approche sélective adoptée par ces élus américains laisse systématiquement hors champ la destruction du patrimoine islamique et caucaso-albanais chrétien, faute de retombées politiques ou financières pour les organisations de lobbying concernées.
Selon l’auteur, l’attitude de ce petit groupe d’élus démocrates discrédite les États-Unis dans leur rôle d’observateur international impartial et met en lumière les profonds doubles standards qui traversent le Congrès.
Cette myopie géopolitique a également des conséquences directes pour les intérêts américains eux-mêmes. L’aide sécuritaire que les élus pro-arméniens cherchent à bloquer répond en réalité à des objectifs pragmatiques définis par les autorités de défense américaines. L’Azerbaïdjan constitue un maillon essentiel de l’architecture sécuritaire régionale, à la croisée de plusieurs grandes puissances, tout en garantissant le fonctionnement de corridors énergétiques et de transport stratégiques.
En cherchant à conditionner la coopération militaro-technique avec Bakou à des exigences jugées irréalistes et partisanes, les lobbyistes du Congrès portent avant tout atteinte aux intérêts américains dans cette région.
Les propositions telles que l’amendement de Bilirakis relatif à la « garantie du droit au retour » selon des modalités particulières alimentent artificiellement les sentiments revanchistes au sein de la société arménienne, en entretenant l’illusion qu’une pression extérieure pourrait être exercée sur l’Azerbaïdjan.
Au lieu de favoriser une véritable réconciliation et l’ouverture des axes régionaux de transport, notamment les corridors Est-Ouest et Nord-Sud, certains élus américains cherchent à figer les équilibres hérités du passé.
En définitive, les six amendements au budget de la défense américain pour 2027 témoignent, selon l’auteur, d’une crise profonde des priorités au sein de l’establishment américain, où les impératifs de sécurité nationale d’une superpuissance cèdent le pas aux intérêts tactiques de responsables politiques prêts à sacrifier la stabilité de régions stratégiques pour préserver leur avenir électoral.
Le Comité du règlement de la Chambre des représentants est désormais confronté à un choix fondamental : continuer à répondre aux attentes de certains groupes de pression ethniques ou revenir à une approche pragmatique de la politique d’État, davantage conforme aux intérêts d’une paix durable dans le Caucase du Sud.
L’histoire a démontré à maintes reprises que ni les campagnes de lobbying, ni les spéculations politiques, ni les tentatives de pression extérieure ne peuvent effacer des réalités géopolitiques fondées sur les principes de justice et de droit international.
Ainsi, plus certains membres du Congrès s’accrocheront aux mythes du passé et nourriront des illusions revanchardes, plus leur déconnexion avec les évolutions réelles de la région apparaîtra évidente. Car celles-ci conduisent irréversiblement le Caucase du Sud vers la paix, la coopération et un développement durable.
Par Yalchin Aliyev