Les élections législatives organisées en Arménie le 7 juin et les résultats définitifs proclamés une semaine plus tard le 14 juin étaient lourds de nombreuses attentes, comme en Moldavie quelques mois plus tôt. Outre le fait qu’elles engageaient les cinq prochaines années d’exercice du pouvoir en Arménie dans un contexte régional caucasien bien spécifique et un environnement international particulièrement tourmenté, elles se sont déroulées sous l’oeil sévère de puissances occidentales et chaperonnées au moyen d’organismes institutionnels spécialisés aux fins de garantir la sincérité du scrutin et la viabilité des résultats, comme l’ODHIR ou l’organisme français Viginum.
D’un autre côté, d’autres regards observaient eux-aussi le processus électoral dans son ensemble et considéraient avec attention les activités des garants occidentaux de la bonne tenue de l’exercice électoral arménien. Au total l’Occident n’en est pas sorti grandi en termes d’épreuve démocratique, de transparence électorale et de légitimité politique.
Selon les résultats officiels annoncés, le parti « Contrat civil » de Nikol Pachinian a remporté 64 sièges. Ce score lui permet de former seul un gouvernement. Mais par quels moyens ces mandats ont-ils été obtenus ?
Selon des observateurs et diverses sources en Arménie, la tension et l’anxiété au sein du pouvoir devenaient palpables à l’approche des élections. Les calculs réalisés par les stratèges électoraux de « Contrat civil » - arméniens comme occidentaux - indiquaient que le défilé militaire du 28 mai, censé faire gagner à Pachinian entre 13 et 15 points de popularité. ainsi que les visites fortement médiatisées d’Emmanuel Macron, figure de proue lors des sommets de dirigeants européens, l’un de la Communauté Politique Européenne le 4 mai et l’autre le sommet UE- Arménie le 5 mai, soit un mois avant le scrutin, n’avaient pas produit l’effet escompté.
Pas plus, manifestement, que la visite de J.D.Vance en février ou de celle de Marco Rubio le 28 mai, une semaine avant le rendez-vous électoral. Il serait difficile de ne pas voir dans ces visites et réunions de chefs d’État et de gouvernement nationaux ou de l’Union Européenne (comme Antonio Costa et Ursula von der Leyen) la marque d’un soutien appuyé à l’équipe gouvernementale de l’Arménie de Nikol Pachinian. Le premier ministre canadien, qui n’est ni membre de l’union Européenne, ni membre de la récente Communauté Politique Européenne, avait fait lui aussi le déplacement à Erevan, tout comme Volodymyr Zelensky, venu d’Ukraine.
L’objectif principal de Pachinian et de son équipe était d’obtenir au moins les deux tiers des sièges du Parlement. Un tel résultat lui aurait permis de disposer d’une majorité constitutionnelle. Cependant, à mesure que l’échéance électorale approchait, des sondages confidentiels reflétant la situation réelle, ainsi que les analyses remontées par les structures locales du parti, montraient que cet objectif serait difficile à atteindre. Face à ces prévisions pessimistes, Pachinian aurait revu ses ambitions à la baisse et demandé à son équipe de garantir au minimum trois cinquièmes des mandats parlementaires. Une telle majorité lui permettrait de soumettre des amendements constitutionnels à référendum et de modifier des lois constitutionnelles.
La stratégie gouvernementale visait à présenter l’opposition comme liée à la Russie. Karapétian n’avait renoncé à sa citoyenneté russe que peu de temps avant le 7 juin et l’Église apostolique arménienne a été fracturée autour de la personnalité du Katholicos Garéguine III, formé et nommé à l’époque soviétique et dont le frère est l’archevêque des Arméniens de Russie. Ces liens des figures de l’opposition avec la Russie, érigés en thème central de la campagne n’a pas davantage produit les résultats attendus. Il s’est avéré impossible d’attirer vers le parti au pouvoir la portion critique des électeurs indécis. Selon des données datant de janvier 2026, ces derniers représentaient entre 44 % et 47 % du corps électoral arménien. Un chiffre considérable, qui signifie que près de la moitié des électeurs ne soutenaient aucune force politique du pays, y compris le parti au pouvoir. Et cela, malgré l’appui évident des poids lourds de l’Occident, apparus en personne à Erevan, comme nous l’avons indiqué.
Dans ce contexte, la campagne électorale est devenue de plus en plus agressive. Pour Pachinian et les dirigeants occidentaux qui le soutenaient, la fin semblait justifier les moyens. Le caractère démocratique de ces moyens importait peu. La diffusion par les forces de l’ordre arméniennes d’enregistrements audio d’origine inconnue, l’intensification des campagnes de dénigrement contre les adversaires politiques, le recours à des pressions judiciaires contre les rares stratèges politiques expérimentés de l’opposition, ainsi que les arrestations et les actes de chantage visant des dirigeants de l’opposition et leurs proches, sont devenus des caractéristiques marquantes du climat électoral.
Selon cette analyse, les arrestations ciblées de spécialistes impliqués dans les technologies électorales de l’opposition visaient à priver celle-ci d’experts capables non seulement de conduire la campagne, mais aussi de détecter d’éventuelles irrégularités électorales commises par les autorités. La détention et les poursuites engagées contre des experts maîtrisant les mécanismes électoraux et le travail de terrain auprès des électeurs auraient ainsi affaibli la capacité de l’opposition à résister à d’éventuelles manipulations du scrutin.
Des rapports transmis à Pachinian par la Commission électorale centrale arménienne indiquaient que la participation devrait se situer entre 1,3 et 1,5 million d’électeurs. Dans ces conditions, il aurait demandé à son équipe d’obtenir au moins 690 000 à 700 000 voix afin de pouvoir former seul un gouvernement, sans avoir à négocier la formation d’une coalition parlementaire, et disposer de trois cinquièmes des sièges parlementaires. Dès la seconde moitié du mois de mai, il serait apparu que cet objectif était hors de portée. Les autorités auraient alors intensifié leur activité de mobilisation auprès des fonctionnaires, notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de l’armée, afin de les inciter à voter pour « Contrat civil ».
Parallèlement, les responsables du parti auraient renforcé leurs activités auprès des électeurs de Kapan, Gyumri, Meghri et de plusieurs localités frontalières de la région de Tavouch, où les positions du pouvoir étaient jugées fragiles.
Un autre sujet de préoccupation concernait les Arméniens vivant à l’étranger. En vertu de la législation arménienne, les citoyens ne peuvent voter que sur le territoire national. Pachinian s’inquiétait particulièrement des Arméniens arrivant de Russie, que le parti au pouvoir considérait comme faisant majoritairement partie de l’électorat de l’opposition. A cet effet, les conditions d’obtention de la citoyenneté arménienne avaient été au préalable considérablement durcies par un traitement électronique ardu et leur coût fortement renchéri (passant de 50$ à 130$). Le passeport spécial de 10 ans pour la diaspora se transforme en carte de résident de 5 ans, facturée environ 660$. L’effet dissuasif est alors garanti. Avant les élections, de nombreuses informations ont circulé laissant entendre que les citoyens arméniens revenant de Russie risquaient d’être mobilisés pour des exercices militaires. Ces rumeurs auraient influencé le processus électoral et contribué à renforcer un climat d’intimidation. Certains citoyens auraient ainsi renoncé à participer au vote, perdant de facto leur droit de choisir sous l’effet de l’intimidation.
Afin d’assurer la victoire de Pachinian, les pays européens auraient, selon ces allégations, commencé dès novembre 2025 à apporter un soutien sans précédent aux autorités arméniennes. Ce soutien ne se serait pas limité à la rhétorique politique, mais se serait également traduit par des mesures concrètes. Des groupes composés de spécialistes électoraux européens et de membres des services de renseignement seraient arrivés en Arménie. Ils auraient conseillé Pachinian sur les moyens de contrer « l’influence hybride russe » et orienté les médias favorables au gouvernement ainsi que l’équipe au pouvoir sur les méthodes de pression, d’influence et de propagande à employer contre les adversaires politiques pendant la campagne.
Par ailleurs, un groupe spécial aurait été chargé d’évaluer l’état de l’opinion publique arménienne et de diffuser des éléments de langage à destination des médias locaux et européens afin d’orienter l’électorat en faveur du parti au pouvoir. Les services de renseignement britanniques auraient également apporté un soutien important dans la coordination des activités liées au scrutin dans le cyberespace arménien.
Dans le même temps, des représentants de grands médias occidentaux tels que Reuters, la BBC, Sky News, The Guardian ou encore El País se seraient rendus en Arménie avant les élections avec des contenus déjà préparés destinés à montrer que les élections législatives arméniennes se déroulaient dans des conditions démocratiques.
Malgré tous ces préparatifs, des informations seraient parvenues, le jour du scrutin, au quartier général de « Contrat civil », indiquant que le vote ne se déroulait pas en faveur de Pachinian. Faute de signaux rassurants sur l’évolution du scrutin, celui-ci aurait commencé, dans la soirée du 7 juin, à donner des instructions à ses collaborateurs afin de prendre les mesures nécessaires pour obtenir le nombre de voix requis.
Le choix des heures de soirée pour ce faire n’aurait pas été fortuit. Selon ces accusations, l’équipe de Pachinian aurait évité toute manipulation durant les heures de vote effectif, préférant agir lors de la phase de dépouillement. De plus, peu avant la fermeture des bureaux de vote, les autorités auraient pris une mesure sans précédent en transportant des militaires depuis leurs casernes, en uniforme et par groupes, vers les bureaux de vote afin qu’ils soutiennent le parti au pouvoir.
Le dépouillement lui-même aurait également donné lieu à des controverses. Selon les résultats préliminaires annoncés par la Commission électorale centrale, « Contrat civil » a obtenu plus de 49 % des suffrages et 61 des 105 sièges du Parlement lors d’un scrutin présenté comme « démocratique » aux observateurs occidentaux et aux médias internationaux. Ce résultat permettait au parti de former un gouvernement, mais demeurait insuffisant pour engager une révision constitutionnelle par référendum. Pour cela, Pachinian avait besoin d’au moins 63 sièges sur les 105 que compte l’Assemblée nationale.
Afin d’obtenir ces sièges supplémentaires, alors même que le dépouillement était encore en cours, les stratèges électoraux de Pachinian auraient élaboré une nouvelle manœuvre : exclure du Parlement le parti « Arménie prospère » de Gagik Tsaroukian en lui retirant un faible nombre de voix. Cette formation avait obtenu 4 % des suffrages et cinq sièges. Or, 4 % constitue précisément le seuil minimal nécessaire pour entrer au Parlement arménien. Dans ces conditions, il aurait suffi de priver Tsaroukian d’environ 60 voix, soit 0,004 % des suffrages, pour faire basculer le résultat.
Les blocs politiques de Robert Kotcharian et de Karen Karapetian auraient, selon cette version des faits, fermé les yeux sur cette opération, sachant que l’exclusion d’« Arménie prospère » du Parlement leur permettrait de récupérer des sièges supplémentaires.
Il est établi que dès 2021, Pachinian avait chargé les juristes du parti au pouvoir de préparer un projet de réforme constitutionnelle. L’un des principaux objectifs de ces élections n’était donc pas seulement de former un gouvernement débarrassé du souci d’une coalition parlementaire à constituer, mais également de se donner les moyens de mettre en œuvre ces modifications constitutionnelles en installant une majorité qualifiée requise par les textes. Selon les amendements constitutionnels considérés, le pouvoir de Pachinian et de l’exécutif seraient encore renforcés. Après avoir déjà consolidé son contrôle sur les pouvoirs législatif et exécutif ainsi que sur les structures de sécurité, y compris l’armée et les services de renseignement, il chercherait désormais à accroître son influence sur le pouvoir judiciaire.
Les irrégularités décrites ci-dessus se seraient déroulées sous les yeux de représentants de pays européens qui se présentent comme des modèles de référence en matière d’élections démocratiques. Cela soulève une question : pourquoi des irrégularités relativement limitées lors d’élections en Géorgie sont-elles décrites par certains responsables européens comme une « tragédie », entraînant des menaces de sanctions contre le gouvernement géorgien, alors que personne ne critique Pachinian dans le cas arménien ?
Il semblerait que, lorsque les forces d’opposition sont perçues comme favorables à un adversaire politique, tous les moyens soient jugés acceptables pour les combattre, y compris la limitation de leur activité politique ou la privation de voix électorales. À l’inverse, lorsqu’un gouvernement adopte une ligne pro-occidentale, chacune de ses actions est considérée comme « démocratique et légitime ».
Selon cette analyse, tout cela démontre que des notions telles que les « droits de l’homme » et les « élections démocratiques » ne seraient plus que des slogans souples et malléables pour l’Occident. Ce qui compte avant tout, c’est que le marché géopolitique continue de fonctionner à leur main.