Les visites prévues du président Donald Trump en Turquie et en Chine pourraient représenter bien plus que de simples étapes du calendrier diplomatique de 2026. Elles pourraient annoncer une évolution plus profonde de la politique étrangère de Washington. Si ces déplacements se déroulent comme annoncé, ils montreront que la Maison-Blanche accorde moins d’importance à la diplomatie multilatérale traditionnelle et privilégie davantage les accords directs avec les principaux centres de pouvoir - alliés, rivaux et États capables d’influencer simultanément plusieurs crises.
Pour Donald Trump, la politique étrangère a toujours revêtu un caractère très personnalisé. Il préfère s’entretenir directement avec les dirigeants qui détiennent un véritable pouvoir, contrôlent les décisions stratégiques et peuvent rapidement transformer des accords politiques en mesures concrètes. C’est pourquoi la Turquie et la Chine occupent aujourd’hui une place centrale dans l’agenda de 2026. Ankara est un membre clé de l’OTAN, contrôle l’accès à la mer Noire et joue un rôle majeur entre la Russie, l’Ukraine, le Moyen-Orient et le Caucase du Sud. Pékin est quant à lui le principal concurrent économique de Washington, et aucune solution sérieuse concernant le commerce, les minerais stratégiques, les technologies ou les chaînes d’approvisionnement mondiales n’est envisageable sans la Chine.
Le premier tournant potentiel concerne la Turquie. La participation de Trump au sommet de l’OTAN à Ankara pourrait modifier le ton des relations américaines non seulement avec la Turquie, mais aussi avec l’ensemble de l’Alliance atlantique. Ces dernières années, l’OTAN a été confrontée à des tensions internes croissantes : les alliés européens réclament un leadership américain plus prévisible, Washington souhaite que l’Europe assume davantage sa propre défense, tandis que la Turquie cherche à démontrer qu’elle n’est pas un acteur périphérique mais un pilier central de l’Alliance. Le sommet d’Ankara pourrait ainsi devenir le moment où les États-Unis reconnaissent officiellement le rôle grandissant de la Turquie comme pôle stratégique autonome.
Pour Ankara, l’enjeu est particulièrement important. La Turquie demeure membre de l’OTAN, maintient un dialogue avec la Russie, renforce son influence dans le Caucase du Sud, contrôle des corridors énergétiques essentiels et revendique un rôle de médiateur au Moyen-Orient. La visite de Trump pourrait offrir au président Recep Tayyip Erdoğan l’occasion de consolider l’image de son pays comme un acteur incontournable lorsqu’il s’agit d’aborder la sécurité en mer Noire, l’avenir de l’Ukraine, la stabilité en Syrie, la question iranienne ou encore les corridors de transport reliant l’Asie à l’Europe.
Le contexte économique renforce également l’importance du dossier turc. Selon le Bureau du représentant américain au Commerce (USTR), les échanges de biens entre les États-Unis et la Turquie ont atteint 36,8 milliards de dollars en 2025. Les exportations américaines vers la Turquie se sont élevées à 20,4 milliards de dollars, soit une hausse de 32,7 % par rapport à 2024, tandis que les importations américaines en provenance de Turquie ont reculé de 2 %, à 16,4 milliards de dollars. Plus significatif encore, la balance commerciale s’est inversée en faveur de Washington : alors que les États-Unis affichaient un déficit de 1,4 milliard de dollars en 2024, ils ont enregistré un excédent de 4 milliards de dollars en 2025.
Ces chiffres ne concernent pas seulement les économistes. Ils montrent que la Turquie devient non seulement un allié complexe, mais aussi un partenaire indispensable pour les États-Unis. Sur le plan politique, Ankara agit souvent de manière indépendante et ne s’aligne pas toujours sur les positions américaines. Sur le plan économique, en revanche, elle apparaît comme un partenaire avec lequel Washington peut afficher des résultats tangibles : hausse des exportations, balance commerciale positive et nouvelles opportunités pour les entreprises américaines. Pour Trump, qui envisage traditionnellement la politique étrangère à travers le prisme des accords, de l’emploi et des échanges commerciaux, cet aspect est particulièrement important.
Cette évolution profite également aux États-Unis, car l’ancien modèle qui faisait de l’Europe le partenaire principal sur toutes les questions de sécurité ne fonctionne plus pleinement. En 2026, la politique étrangère américaine exige davantage de flexibilité : parfois de la pression, parfois des accords, et parfois des intermédiaires capables de dialoguer avec des acteurs avec lesquels Washington ne peut pas toujours négocier efficacement. La Turquie correspond précisément à ce profil. Elle ne suit pas entièrement la ligne américaine, mais c’est précisément ce qui peut la rendre utile.
Le second grand changement concerne la Chine. Le voyage de Trump à Pékin pourrait constituer une tentative de faire passer la rivalité sino-américaine d’une confrontation ouverte à une compétition maîtrisée. Cela ne signifierait pas un rapprochement au sens classique du terme. Les États-Unis et la Chine resteront concurrents dans les domaines du commerce, des technologies, de l’intelligence artificielle, de la production de semi-conducteurs, du contrôle des routes maritimes et de l’influence en Asie. Mais Trump pourrait chercher à obtenir ce qu’il considère comme l’objectif principal de toute diplomatie : un accord majeur susceptible d’être présenté comme une victoire pour l’économie américaine.
L’ampleur du dossier chinois est sans commune mesure avec celle du dossier turc. En 2025, les échanges de biens entre les États-Unis et la Chine ont totalisé 414,7 milliards de dollars. Les exportations américaines vers la Chine ont atteint 106,3 milliards de dollars, mais ont chuté de 25,8 % par rapport à l’année précédente. Les importations en provenance de Chine se sont élevées à 308,4 milliards de dollars, en baisse de près de 29,7 %. Le déficit commercial américain vis-à-vis de la Chine a ainsi été ramené à 202,1 milliards de dollars, soit 93,4 milliards de moins qu’en 2024.
À première vue, cela pourrait apparaître comme un succès de la politique de pression menée par Washington contre Pékin. Le déficit s’est effectivement réduit. Mais une analyse plus approfondie révèle une autre réalité : cette baisse résulte principalement de la diminution des importations de produits chinois et non d’une augmentation significative des exportations américaines. Autrement dit, les États-Unis ont moins acheté à la Chine, mais n’ont pas sensiblement accru leurs ventes sur le marché chinois. C’est pourquoi une éventuelle visite de Trump à Pékin ne serait pas seulement symbolique. Elle viserait à établir une nouvelle formule commerciale : moins de dépendance vis-à-vis des approvisionnements chinois, davantage d’accès pour les produits américains et des garanties plus strictes dans les secteurs stratégiques.
La question chinoise est particulièrement importante en raison des minerais critiques et des chaînes d’approvisionnement mondiales. Washington souhaite réduire sa dépendance à l’égard de Pékin dans des domaines stratégiques tels que les terres rares, les batteries, la microélectronique, les technologies de défense et les équipements énergétiques. Mais une rupture économique totale avec la Chine est quasiment impossible sans coûts considérables pour les États-Unis, l’Europe et l’économie mondiale. Le voyage éventuel de Trump pourrait donc viser à rechercher un nouvel équilibre : une concurrence ferme dans les domaines technologique et sécuritaire, mais des accords limités en matière de commerce, d’investissement et d’approvisionnement.
C’est ici qu’apparaît la principale évolution possible de la politique étrangère américaine en 2026. Washington semble s’éloigner de la logique idéologique opposant « démocraties » et « autocraties » pour revenir à une approche plus pragmatique : tout acteur capable de contribuer à la résolution d’un problème concret doit participer aux négociations. Dans cette perspective, la Turquie et la Chine représentent deux dossiers distincts mais liés. La Turquie est un allié qui exige le respect de son autonomie. La Chine est un rival avec lequel il est impossible de ne pas négocier.
Une telle approche pourrait irriter les alliés traditionnels des États-Unis. En Europe, certains craignent que Trump ne privilégie des accords personnels avec certains dirigeants sans toujours tenir compte des positions communes de l’Union européenne ou de l’OTAN. Si Washington s’appuie davantage sur Ankara, certaines capitales européennes pourraient y voir un affaiblissement de l’équilibre transatlantique traditionnel. Si Trump conclut des accords économiques avec Pékin sans prendre pleinement en compte les intérêts des alliés européens et asiatiques, cela pourrait renforcer les soupçons selon lesquels les États-Unis appliquent avant tout le principe du « America First », quitte à laisser leurs partenaires s’adapter aux conséquences.
Pour Trump, c’est précisément là que réside l’avantage. Il considère la politique étrangère non comme un système d’obligations, mais comme un champ de négociations. Les alliés doivent contribuer davantage, les rivaux doivent faire davantage de concessions et les intermédiaires doivent produire des résultats. Dans cette optique, les visites en Turquie et en Chine pourraient symboliser une nouvelle diplomatie américaine : moins de déclarations morales, davantage de pression, davantage d’accords et davantage de relations directes entre dirigeants.
Il existe également une dimension moyen-orientale. La Turquie dispose d’une influence en Syrie, entretient des contacts avec les différentes parties aux conflits régionaux et suit de près l’évolution du dossier iranien. La Chine, de son côté, est intéressée par la stabilité des routes énergétiques, notamment dans le golfe Persique et le détroit d’Ormuz. Si les États-Unis cherchent en 2026 à maintenir un équilibre au Moyen-Orient après une période de fortes tensions, Ankara et Pékin deviennent non pas des acteurs secondaires, mais des participants indispensables à une dynamique régionale plus large.
Le facteur des corridors de transport est tout aussi important. La Turquie constitue un maillon essentiel entre l’Europe, le Caucase, l’Asie centrale et le Moyen-Orient. La Chine demeure pour sa part le principal moteur de la logistique eurasiatique et l’un des plus grands acteurs du commerce mondial. Si Washington veut rivaliser avec Pékin non seulement par les droits de douane et les sanctions, mais aussi par les infrastructures, les routes commerciales et les investissements, il devra travailler plus étroitement avec les pays situés au croisement de ces corridors. Dans cette perspective, la Turquie devient non seulement un allié de l’OTAN, mais aussi une porte d’entrée vers une stratégie eurasiatique plus vaste.
Une visite en Turquie pourrait renforcer la dimension politico-militaire de la stratégie américaine. Une visite en Chine pourrait renforcer sa dimension économique et technologique. Ensemble, elles illustrent le fait que les États-Unis ne peuvent plus gérer le système international uniquement à travers les institutions traditionnelles et les alliances historiques. Ils doivent dialoguer avec ceux qui contrôlent les véritables leviers d’influence : détroits, marchés, matières premières, capacités de production, conflits régionaux et canaux diplomatiques.
C’est pourquoi l’année 2026 pourrait constituer un tournant. Si les déplacements de Trump débouchent sur des accords concrets, la politique étrangère américaine deviendra encore plus transactionnelle et moins idéologique. S’ils se soldent par des tensions ou des désillusions, ils mettront en évidence les limites d’une diplomatie fondée sur les relations personnelles et la négociation directe. Mais le simple choix des destinations - la Turquie et la Chine - révèle déjà l’essentiel : Washington reconnaît que le nouvel ordre mondial ne se construit plus uniquement à Bruxelles, Londres ou Washington. Il se façonne aussi à Ankara et à Pékin.
Par Zaur Nurmamedov