Rencontre Fidan – Lavrov. Un bilan d’étape des relations géopolitiques entre Turquie et Russie
La prochaine visite du ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, à Moscou, du 15 au 17 juin, intervient à un moment où plusieurs crises géopolitiques majeures convergent. La guerre en Ukraine, les tensions en mer Noire, l’évolution des rapports de force dans le Caucase du Sud, les développements en Syrie et les préoccupations liées à la sécurité énergétique confèrent à ce déplacement une importance qui dépasse largement celle d’un simple engagement diplomatique de routine.
Dans un entretien accordé à News.Az, l’analyste politique turc Cantürk Caner estime que cette visite constitue un test important de l’approche évolutive de la politique étrangère turque, fondée sur l’autonomie stratégique, la médiation active et la capacité à maintenir le dialogue avec des centres de pouvoir concurrents sans devenir dépendante d’aucun d’entre eux.
Monsieur Caner, comment évaluez-vous la prochaine visite de Hakan Fidan à Moscou ?
Je décrirais cette visite comme une initiative diplomatique à plusieurs niveaux. Elle ne peut être réduite à la formule : « Fidan rencontrera Lavrov et les deux parties discuteront des relations bilatérales. » Une telle interprétation est beaucoup trop restrictive au regard de la situation actuelle.
Aujourd’hui, la Turquie évolue dans un environnement international extrêmement complexe. D’un côté, elle demeure intégrée au système de sécurité occidental. De l’autre, elle entretient des canaux de communication denses avec la Russie. Dans le même temps, Ankara cherche à agir comme un centre de décision autonome, plutôt que comme un pays s’alignant automatiquement sur la ligne de conduite d’un autre acteur.
La visite de Fidan à Moscou doit être comprise à travers cette logique : la Turquie souhaite rester présente dans tous les dossiers où la Russie exerce une influence - de la mer Noire et de l’Ukraine à la Syrie, au Caucase du Sud, à l’énergie et aux corridors de transport. Dans les relations entre grandes puissances, ceux qui sont absents de la table des négociations risquent très vite de se retrouver au menu. L’histoire de l’humanité continue, pour une raison ou une autre, à rappeler cette leçon à un coût très élevé.
Pourquoi cette visite revêt-elle une importance particulière aujourd’hui ?
Le moment choisi est très révélateur. Le monde assiste actuellement à la superposition de plusieurs crises : la guerre en Ukraine, les tensions en mer Noire, l’instabilité au Moyen-Orient, une nouvelle configuration dans le Caucase du Sud, les enjeux de sécurité énergétique, la pression des sanctions et la lutte pour le contrôle des routes de transit.
Officiellement, il s’agit d’une visite de travail comprenant des entretiens avec Sergueï Lavrov ainsi que d’autres contacts bilatéraux. Mais la mention de rencontres supplémentaires est importante. Elle laisse entendre que le déplacement pourrait couvrir un éventail beaucoup plus large de sujets : sécurité, énergie, crises régionales, relations économiques et, éventuellement, coordination sur certains dossiers spécifiques.
L’agenda russo-turc dépasse depuis longtemps le triangle classique « commerce, tourisme et énergie ». Aujourd’hui, il s’agit déjà d’une discussion sur l’architecture régionale. Moscou et Ankara sont souvent en concurrence, parfois en désaccord et, à l’occasion, s’opposent vivement. Pourtant, ils continuent de dialoguer. C’est là la caractéristique fondamentale de leur relation : les conflits ne rompent pas les canaux de communication.
Quelle place la guerre en Ukraine occupera-t-elle dans ces discussions ?
L’Ukraine sera l’un des sujets centraux. La Turquie suit une ligne à la fois duale et réfléchie : elle soutient l’intégrité territoriale de l’Ukraine tout en maintenant ouverts ses canaux avec la Russie. En Occident, cette position est parfois qualifiée de « zone grise ». Pour Ankara, il ne s’agit pas d’une zone grise, mais d’un espace de manœuvre diplomatique.
La Turquie ne souhaite pas s’adresser à Moscou dans le langage de la rupture définitive. Elle estime que, même en temps de guerre, des fenêtres doivent rester ouvertes pour les négociations, les échanges, les initiatives céréalières, les arrangements humanitaires et les discussions sur un futur cessez-le-feu. Ankara cherche donc à préserver son rôle de plateforme dont les deux parties pourraient avoir besoin.
La visite de Fidan à Moscou renouvelle en réalité le message suivant : « Le canal d’Istanbul reste ouvert. » Même si les négociations directes sont au point mort et que Moscou et Kyiv demeurent éloignés de tout compromis, la Turquie souhaite conserver son statut de pays capable de rétablir des lignes de communication rompues.
Peut-on dire que, pour la Turquie, la guerre en Ukraine est aussi une question liée à la mer Noire ?
Absolument. Pour Ankara, l’Ukraine est liée à l’équilibre des forces en mer Noire, à l’énergie, à la sécurité maritime, aux routes céréalières, aux relations entre l’OTAN et la Russie ainsi qu’au régime des détroits. La mer Noire constitue un tampon stratégique pour la Turquie.
Ankara n’a aucun intérêt à voir la Russie transformer cet espace en zone de domination incontestée. Mais, dans le même temps, la Turquie ne souhaite pas non plus que la mer Noire devienne une zone excessivement militarisée de confrontation directe entre l’OTAN et la Russie.
C’est pourquoi la ligne turque repose sur un équilibre maîtrisé, la limitation des extrêmes et la préservation de son propre rôle de garant de cet équilibre.
À l’Occident, Ankara dit : « Nous sommes des alliés, mais nous ne sommes pas un État de première ligne agissant automatiquement. »
À la Russie, elle adresse un autre message : « Nous sommes prêts au dialogue, mais nous ne reconnaissons pas la mer Noire comme une zone de contrôle exclusif d’une seule puissance. »
Quelle importance le Caucase du Sud occupe-t-il dans l’agenda Fidan-Lavrov ?
Le Caucase du Sud pourrait être l’un des dossiers les plus sensibles de ces discussions. Après 2020, la région a profondément changé. Après 2023, l’ancienne configuration du Karabagh a pratiquement cessé d’exister. L’Azerbaïdjan a renforcé sa position, l’Arménie a commencé à rechercher plus activement des canaux occidentaux et l’influence russe dans la région n’apparaît plus aussi monolithique qu’auparavant.
Pour la Turquie, cet espace revêt une importance stratégique directe. Il concerne l’Azerbaïdjan, le corridor de Zanguezour, les routes de transport, les liens avec le monde turcique, l’énergie, la sécurité et l’accès à l’Asie centrale.
Ankara ne cherche pas à évincer totalement la Russie du Caucase du Sud. Ce serait une approche trop brutale et risquée. Son objectif est différent : limiter le monopole russe, renforcer le lien stratégique entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, promouvoir la connectivité régionale et garantir que l’avenir du Caucase ne soit pas décidé sans la Turquie et l’Azerbaïdjan.
Comment la Syrie s’inscrit-elle dans ce tableau ?
La Syrie demeure l’un des dossiers sur lesquels Ankara a du mal à élaborer une stratégie de long terme sans dialoguer avec Moscou. Certes, la présence militaire et diplomatique russe en Syrie n’est plus aussi forte qu’au cours des années précédentes. Mais l’influence russe sur le dossier syrien n’a pas totalement disparu.
Pour la Turquie, la question syrienne est liée à plusieurs risques simultanés : le PKK/YPG, les réfugiés, la sécurité frontalière, l’avenir de Damas, l’influence iranienne, les frappes israéliennes en Syrie et au Liban ainsi que le risque d’une escalade régionale plus large.
Les récentes déclarations du président Erdoğan, selon lesquelles les actions d’Israël en Syrie et au Liban représentent également une menace pour la Turquie, montrent qu’Ankara considère désormais sa politique méridionale dans une perspective plus large que la seule lutte contre le terrorisme. C’est un espace où se croisent Israël, l’Iran, la Russie, les États-Unis, les États arabes et la Turquie.
Ainsi, la visite de Fidan à Moscou vise aussi à confronter les positions sur la Syrie et, plus largement, sur le Moyen-Orient. La Turquie cherche à évaluer les domaines où la Russie conserve une influence, ceux où elle recule, ceux où elle négocie et ceux où elle pourrait devenir un partenaire de circonstance.
L’énergie demeure-t-elle le fondement des relations russo-turques ?
Oui, l’énergie reste l’épine dorsale stratégique de la relation. TurkStream, Blue Stream, Akkuyu, le gaz, le pétrole, les mécanismes de paiement et la logistique créent un dense réseau d’interdépendance.
Mais il existe une nuance importante : Ankara ne veut pas rester un simple consommateur passif de l’énergie russe. Son objectif est de devenir un hub énergétique, un centre de transit et une plateforme de redistribution et de négociation. Il ne s’agit plus d’un simple commerce de l’énergie, mais de géoéconomie.
Cette approche offre à la Turquie plusieurs opportunités : renforcer son rôle de hub énergétique, accroître son pouvoir de négociation et tirer parti des tensions entre la Russie et l’Occident. Mais les risques sont également importants : sanctions secondaires, pressions des partenaires occidentaux, dépendance aux infrastructures russes et vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement.
C’est pourquoi le volet énergétique des discussions à Moscou comportera également une dimension politique. Il ne s’agit pas seulement de gazoducs ou de tarifs, mais de l’autonomie stratégique de la Turquie.
Quel message cette visite adresse-t-elle à l’Occident ?
Ankara envoie un message très clair à l’Occident : la Turquie demeure membre du système de sécurité occidental, mais elle refuse le rôle d’État périphérique suivant automatiquement chaque décision occidentale.
Il s’agit d’une question de principe. La Turquie veut être un membre de l’OTAN doté de sa propre voix. Elle souhaite négocier avec l’Union européenne à partir d’une position de force, et non de dépendance. Elle soutient l’Ukraine tout en maintenant des contacts avec Moscou. Elle participe aux formats occidentaux, mais ne veut pas devenir l’instrument de la stratégie de quelqu’un d’autre au Moyen-Orient ou en mer Noire.
Pour Washington et les capitales européennes, cette posture peut être inconfortable. Mais c’est précisément ce qu’est devenue la diplomatie turque : une alliance sans subordination, un partenariat sans alignement automatique et une indépendance sans rupture démonstrative.
Et quel message Moscou reçoit-elle ?
La Russie reçoit un message tout aussi clair : la Turquie est un partenaire important, mais elle n’est pas prête à faire des concessions illimitées.
Ankara dit en substance à Moscou : nous poursuivrons le dialogue sur la mer Noire, mais nous ne la reconnaissons pas comme votre lac intérieur. Nous sommes prêts à discuter de la Syrie, mais la question du PKK/YPG demeure une ligne rouge. Nous n’ignorerons pas la Russie dans le Caucase du Sud, mais nous ne permettrons pas que le lien stratégique entre l’Azerbaïdjan et la Turquie soit entravé. Nous sommes disposés à coopérer dans le domaine énergétique, mais la Turquie ne deviendra pas simplement un terminal de transit pour le gaz russe. Nous pouvons faciliter des discussions sur l’Ukraine, mais notre position concernant la Crimée et l’intégrité territoriale de l’Ukraine reste claire et fondée sur des principes.
Il s’agit d’une version plus affirmée de la politique d’équilibre turque. Elle n’est pas eurasiste au sens idéologique du terme. La Turquie utilise plutôt l’espace eurasiatique pour renforcer sa propre autonomie stratégique.
Dans ce cas, comment peut-on résumer l’objectif principal d’Ankara ?
L’objectif principal est de rester incontournable. La Turquie veut être un pays dont il est difficile de se passer lorsqu’il s’agit de discuter de la mer Noire, de l’Ukraine, de la Syrie, du Caucase du Sud, des routes énergétiques, des migrations, de la sécurité et des corridors de transit.
C’est une stratégie extrêmement ambitieuse. Elle offre à la Turquie une marge de manœuvre considérable, mais elle génère également de fortes pressions. Plus Ankara s’engage sur de nombreux fronts, plus le risque de voir ses intérêts entrer en collision avec différents centres de pouvoir augmente.
L’Occident sera irrité. La Russie négociera. L’Iran observera attentivement. Israël interprétera les signaux turcs à travers le prisme de la Syrie et de la sécurité régionale. L’Azerbaïdjan attendra de la clarté stratégique dans le Caucase. L’Ukraine surveillera de près si le dialogue entre la Turquie et Moscou conduit à des concessions.
Tel est le prix de la diplomatie de haut niveau : lorsque tout le monde est légèrement insatisfait, mais que personne ne peut se permettre de vous ignorer.
Par Abulfaz Babazadeh