Par Elnur Enveroglu
Le revanchisme arménien, entretenu par certains groupes de la diaspora, n’a pas disparu avec le silence des armes. Au contraire, il s’est déplacé, s’enracinant loin du Caucase du Sud sous la forme de réseaux qui continuent de nourrir les griefs, les ressentiments et des récits séparatistes dépassés. Alors que l’Azerbaïdjan et l’Arménie avancent avec prudence dans un processus de paix fragile, ces acteurs extérieurs tentent de rouvrir des plaies que les deux sociétés peuvent difficilement se permettre de revisiter.
Pendant plus de trois décennies, l’Arménie a payé un lourd tribut à ses politiques durant le conflit. Les conséquences économiques et diplomatiques ont été sévères, isolant le pays et paralysant les communications régionales. Le Caucase du Sud, autrefois envisagé comme un corridor reliant l’Europe et l’Asie, était devenu une zone de stagnation. Nulle part cela n’était plus visible que dans le blocus de la République autonome du Nakhitchevan, en Azerbaïdjan, symbole du dysfonctionnement plus large de la coopération régionale.
La période post-conflit a offert une opportunité de corriger cette trajectoire. Les évolutions consécutives à l’opération antiterroriste menée en 2023 au Karabagh ont profondément modifié le paysage politique. Les individus arrêtés et transférés à Bakou font désormais l’objet de procédures judiciaires dans le respect du droit international et des normes relatives aux droits humains. Pourtant, au lieu de reconnaître ce tournant, certains segments de la diaspora arménienne continuent de présenter la situation à travers le prisme de la victimisation, avançant des arguments qui ignorent souvent le contexte juridique et politique plus large.
Le dernier épisode en Suisse illustre le décalage croissant entre l’activisme diasporique et la réalité politique. Le 20 mars, le Conseil national - la chambre basse du Parlement suisse - a massivement rejeté une initiative cantonale intitulée « Canton de Genève 24.321 : Annexion du “Haut-Karabagh”. Libération des prisonniers politiques en Azerbaïdjan ». Le vote, par 108 voix contre 33, ne constitue pas seulement une issue procédurale : il envoie un signal clair selon lequel les tentatives d’internationalisation et de politisation de la question dans les enceintes législatives européennes perdent de leur influence.
Ce rejet faisait suite à une décision similaire de la chambre haute, closant de facto le dossier. Il reflète également un sentiment plus large au sein des institutions politiques suisses. Lors de précédentes délibérations, des membres des instances sénatoriales chargées des affaires étrangères avaient déjà mis en garde contre le risque de voir de telles initiatives compromettre le processus de paix en cours entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Le message est sans équivoque : une ingérence extérieure, même présentée comme du plaidoyer, peut faire plus de mal que de bien.
Malgré cela, les organisations de la diaspora poursuivent leurs efforts. Une conférence de presse tenue le 18 mars au Geneva Press Club a réuni plusieurs groupes, dont Christian Solidarity International et l’Association arménienne de Suisse. L’événement visait à raviver des accusations bien connues, notamment à l’encontre de SOCAR et de ses activités commerciales. Ces allégations, évoquant une supposée complicité financière dans des expulsions alléguées, ne sont pas nouvelles - pas plus qu’elles n’ont acquis de crédibilité juridique ou institutionnelle.
Ce qui frappe ici n’est pas tant le contenu de ces accusations que leur calendrier. L’Arménie entre dans une année électorale, et le paysage politique interne demeure fortement fragmenté. Dans ce contexte, les récits portés par la diaspora remplissent une double fonction : consolider les positions les plus dures au sein de certains électorats tout en fragilisant l’atout politique majeur du gouvernement actuel, à savoir la poursuite de la paix.
L’absence de parlementaires suisses lors de cette dernière réunion est, à cet égard, révélatrice. Là où de précédents événements avaient pu susciter un intérêt politique, la réaction a cette fois été marquée par une forme de désengagement volontaire. Elle témoigne d’une prise de conscience croissante : ces initiatives relèvent moins d’un dialogue constructif que de l’entretien d’un cycle de griefs désormais déconnecté des réalités du terrain.
Le refus antérieur du gouvernement suisse de soutenir un projet de « forum de paix » - qui aurait inclus non seulement l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais aussi des représentants autoproclamés du Karabakh - confirme cette évolution. Bakou comme Erevan ont décliné l’invitation, privilégiant des négociations directes appuyées par des partenaires internationaux tels que les États-Unis. Le rejet d’une rencontre symbolique au profit d’une diplomatie substantielle traduit une approche plus mûre de part et d’autre.
C’est là que la contradiction centrale apparaît avec le plus de netteté. Tandis que les dirigeants politiques arméniens s’orientent, certes prudemment, vers la reconnaissance de nouvelles réalités et l’engagement dans le dialogue, une partie de la diaspora reste ancrée dans un passé révolu. Leurs campagnes - qu’elles se déploient dans les parlements européens ou dans l’espace public - risquent de compliquer un processus déjà fragile.
Rien de tout cela ne signifie que la voie vers la paix soit simple. Elle ne l’est pas. L’héritage du conflit est profond, et la confiance entre les parties demeure limitée. Mais l’alternative à l’engagement serait un retour aux dynamiques mêmes qui ont entravé le développement de l’Arménie pendant des décennies : isolement persistant, stagnation économique et marginalisation géopolitique. Ces risques ne sont pas abstraits ; ils relèvent d’une expérience récente bien concrète.
Les événements en Suisse peuvent sembler mineurs pris isolément, mais ils s’inscrivent dans une tendance plus large. En présence de Karnig Kerkonian, Sarkis Shahinian et Joel Veldkamp, intervenants lors de la conférence du Geneva Press Club, la paix déjà fragile entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est apparue non seulement sous tension, mais aussi délibérément ciblée. Leurs prises de position et leur rhétorique semblaient viser à maintenir le Caucase du Sud dans un cycle de tension permanente, privant la région de toute perspective réelle de paix durable. À mesure que la région progresse - de manière inégale - vers une normalisation, l’espace pour les discours fondés sur la confrontation se réduit. Les assemblées législatives, les partenaires internationaux et même certaines composantes de la société arménienne commencent à reconnaître qu’aucun progrès durable ne peut reposer sur les fondements du revanchisme.
En définitive, la question n’est pas de savoir si de telles provocations vont se poursuivre - elles se poursuivront très probablement - mais si elles parviendront à influer sur les résultats. Jusqu’à présent, les faits suggèrent le contraire. Le rejet en Suisse n’est pas une simple note de bas de page diplomatique : il reflète un environnement international en mutation, dans lequel la politique du ressentiment permanent perd de son écho.
Pour l’Arménie, le choix reste net : continuer à se laisser influencer par des voix cherchant à rejouer les conflits du passé, ou consolider un avenir fondé sur la coopération, la connectivité et un pragmatisme étatique. Le processus de paix avec l’Azerbaïdjan, malgré ses imperfections, offre une voie vers cet avenir. Le fragiliser pour des gains politiques à court terme serait une erreur aux conséquences durables.