En cas de guerre, selon plusieurs sources, les scénarios ne concernent pas seulement le front, mais aussi la rue. Des unités spéciales de la police, des agents des services de renseignement et des bataillons de la milice Bassidj - structure intégrée au Corps des gardiens de la révolution islamique - seraient déployés dans les grandes villes. Leur mission : installer des points de contrôle afin de prévenir des troubles intérieurs et d’identifier d’éventuels agents de services étrangers. Autrement dit, le régime se prépare à une double épreuve : une frappe extérieure et une turbulence interne, que Téhéran considère comme l’accompagnement inévitable de toute guerre.
Mais la préparation ne relève pas uniquement de la mobilisation militaire. Elle touche aussi à la survie politique du système. Selon six responsables, des scénarios sont à l’étude pour gouverner le pays en cas de disparition du Guide suprême et des plus hauts dirigeants. Il est également question de trouver une figure capable d’endosser le rôle d’une sorte de « Delcy iranienne » — référence à Delcy Rodríguez, qui avait conclu un arrangement avec l’administration du président américain Donald Trump pour assurer de facto la gestion du pays après la capture du président Nicolás Maduro. La comparaison est limpide : il faut un opérateur capable de maintenir la gouvernabilité tout en négociant en position de force si le sommet de l’État venait à être paralysé.
En tête des noms évoqués figure Ali Laridjani, suivi de Mohammad-Bagher Ghalibaf. Plus surprenant, l’ancien président Hassan Rouhani apparaît également sur la liste, lui qui avait été tenu à distance du premier cercle autour d’Ali Khamenei. Ce détail est révélateur : face à une menace existentielle, le système peut rappeler de sa « quarantaine politique » ceux qui disposent d’une expérience de gestion et de négociation, même s’ils étaient jugés trop indépendants ou encombrants.
Mais chacun de ces candidats traîne une lourde réputation. Tous comportent des risques susceptibles de compliquer leur acceptation par l’opinion - accusations d’abus financiers ou implication dans des violations des droits humains, notamment lors d’événements récents au cours desquels, selon certaines sources, au moins 7 000 manifestants non armés auraient été tués en trois jours. Des organisations de défense des droits humains avertissent que ce chiffre pourrait être bien plus élevé. Dès lors, « désigner un successeur » devient une opération périlleuse : il ne s’agit plus seulement de maintenir l’appareil d’État, mais d’éviter que la rue ne s’embrase du simple fait du choix du visage appelé à incarner le régime dans un moment de faiblesse.
L’ensemble dessine une prévention rigoureuse de la catastrophe : système de succession à plusieurs niveaux, cercle restreint de décideurs de confiance, circuits parallèles de commandement, affichage d’une capacité de riposte balistique, contrôle des détroits stratégiques et dispositif sécuritaire intérieur prêt à l’emploi. Ce n’est pas une « préparation à une éventuelle crise ». C’est la tentative de faire en sorte qu’une crise, si elle survient, ne signe pas la fin du système - même si elle commence par une frappe au sommet de l’État.
À Téhéran, l’existence de « scénarios de réserve » n’est plus murmurée. Mais même les mécanismes de succession les mieux conçus ne dissipent pas l’essentiel : une guerre directe avec les États-Unis serait, par définition, imprévisible. Au sein du pouvoir, on en a une conscience lucide. Le Guide suprême s’est fait plus discret dans l’espace public et, à en juger par la logique des décisions récentes, semble se considérer lui-même comme une cible potentielle. Il demeure pourtant ce « ciment » ultra-résistant qui maintient l’édifice du pouvoir. Et c’est pourquoi, dans les cercles dirigeants, on ne cache pas qu’en son absence, préserver l’intégrité du régime serait extrêmement difficile, quelle que soit la solidité de l’échelle des remplacements prévue.
Dans ce contexte, la redistribution de la visibilité des figures clés est frappante. Ces dernières semaines, l’activité publique d’Ali Laridjani s’est nettement intensifiée, tandis que celle du président Masoud Pezeshkian s’est faite plus discrète. Laridjani agit comme s’il ne cherchait pas seulement à gouverner, mais à démontrer la gouvernabilité : déplacement à Moscou pour des consultations avec le président russe Vladimir Poutine, rencontres avec des dirigeants du Moyen-Orient, participation à des contacts entre négociateurs américains et iraniens sur le dossier nucléaire. En parallèle, il semble « reconditionner » son image : longs entretiens dans les médias iraniens et étrangers, forte présence sur les réseaux sociaux, photographies avec des citoyens, visites de sanctuaires religieux, images de déplacements en province. Ce n’est plus le style d’un haut fonctionnaire retranché derrière le protocole. C’est celui d’un homme qui agrège autour de lui de la légitimité, signalant au pays et aux élites : le centre de gravité est ici.
Pezeshkian, de son côté, paraît s’être accommodé de cette redistribution des prérogatives - et le signe le plus révélateur ne concerne pas la géopolitique, mais des questions très concrètes. Lors d’un conseil des ministres, il a reconnu avoir sollicité Laridjani pour lever certaines restrictions sur Internet, celles-ci pesant sur le commerce électronique. L’épisode peut sembler anecdotique ; il est en réalité symptomatique : même pour des décisions économiques courantes, l’aval de Laridjani apparaît nécessaire. Voilà la véritable configuration du pouvoir - exprimée non dans les titres, mais dans les mécanismes.
En janvier, au plus fort de la répression des manifestations, alors que la tension intérieure atteignait son paroxysme et que les menaces extérieures se faisaient explicites, Washington a tenté d’établir un canal direct avec Téhéran. L’émissaire américain pour le Moyen-Orient, Steve Witkoff, aurait cherché à entrer en contact avec le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi. Le contexte était d’une rare fermeté : le président Donald Trump avait publiquement déclaré qu’il frapperait l’Iran si des condamnations à mort de manifestants étaient exécutées. Ce n’était pas une formule diplomatique, mais un signal direct.
Selon ces informations, Witkoff voulait savoir si les exécutions étaient prévues ou annulées. Il s’agissait, en substance, d’éviter un malentendu susceptible de déclencher une décision militaire. La moindre erreur d’interprétation, la plus petite mauvaise évaluation des intentions et l’engrenage aurait pu échapper à tout contrôle.
C’est alors qu’un épisode, plus éloquent que bien des communiqués officiels, s’est produit. Soucieux de respecter la procédure diplomatique, Araghchi aurait sollicité le président pour obtenir l’autorisation de répondre à l’émissaire américain. La réponse de Pezeshkian a sonné comme un aveu d’impuissance : il aurait déclaré ne pas savoir et conseillé de s’adresser à Laridjani pour obtenir le feu vert.
Une conversation brève. Une phrase. Et la configuration réelle du pouvoir est apparue comme sous rayons X. Le chef de la diplomatie s’adresse au président. Le président, formellement à la tête de l’exécutif, le renvoie vers Laridjani. Dans un système en crise, le principe cardinal se confirme : plus que le titre, c’est le droit à la décision finale qui compte.
C’est pourquoi la montée en puissance publique de Laridjani n’a rien d’un accident médiatique ni d’une simple ambition personnelle. Elle reflète la manière dont le régime se recompose sous la pression. Le pari porte sur l’appareil sécuritaire, sur des canaux extérieurs strictement contrôlés, sur une figure capable de dialoguer à la fois avec les forces de sécurité, les diplomates et la rue.
Restrictions internes d’Internet, contacts indirects avec Washington, discussion de «lignes rouges» : ces éléments ne sont pas disparates. Ils participent d’un même processus. Le pays se prépare à fonctionner dans un mode où la moindre erreur peut coûter très cher. Dans un tel contexte, le pouvoir tend presque inévitablement à se concentrer entre les mains de celui qui garantit non pas des promesses, mais la stabilité du système.
Cette concentration ne signifie ni chaos ni effondrement. Elle témoigne au contraire d’un ajustement interne. Le système ne se délite pas : il se densifie. L’espace de l’incertitude se réduit, les validations superflues disparaissent, les risques d’improvisation sont minimisés. Quand la menace d’une frappe est publiquement évoquée, cette logique devient une question de survie étatique.
Le simple fait qu’un canal direct ait été envisagé montre d’ailleurs que, malgré la rhétorique dure, les lignes diplomatiques ne sont pas totalement rompues. Mais l’Iran les organise selon ses propres règles. La décision d’un contact ne se prend pas sous pression extérieure, mais au sein d’une verticale de pouvoir soigneusement structurée. C’est là une manifestation concrète de souveraineté.
Dans ce cadre, l’activisme accru de Laridjani prend une signification supplémentaire. Sa présence dans les rencontres et consultations n’est pas seulement de la politique étrangère : c’est l’affirmation que le centre décisionnel est stable et opérationnel. Face à la tension interne et aux menaces extérieures, cette démonstration de maîtrise devient un signal stratégique.
L’Iran se trouve dans une situation où chaque décision - interne ou externe - peut produire des effets bien au-delà de l’instant présent. Le choix est donc celui de la prévisibilité maximale et d’une discipline rigoureuse. Ce n’est pas une politique de l’émotion, mais du calcul.
Au fond, l’épisode impliquant Witkoff, Araghchi et Pezeshkian dépasse la simple anecdote diplomatique. Il illustre la formation d’un centre de gravité réel sous pression. Lorsque la stabilité de l’État est en jeu, le système transfère instinctivement l’autorité à celui qui assure la continuité du commandement.
Aujourd’hui, l’Iran affiche cette logique. Il ne renonce pas au dialogue, mais ne laisse pas les menaces extérieures dicter l’architecture de ses décisions. Il n’ignore pas les risques, mais ne cède pas à l’affolement. En régime de survie, l’État devient plus dur, plus rationnel, plus discipliné.
Ainsi se dessine un paysage où les titres formels s’effacent devant le mécanisme concret de la décision. Dans un contexte où le moindre malentendu peut provoquer une escalade, ce mécanisme devient la garantie d’une action non impulsive, mais calculée.
Sous pression, l’Iran ne montre pas de désarroi. Il affiche une cohésion structurelle. Et c’est cette cohésion - malgré la dureté du moment - qui demeure le principal facteur de sa résilience.