"Nous répondrons"... Cette formule de Larijani s’adresse simultanément à deux publics : à l’intérieur, où il faut expliquer pourquoi la ceinture se resserre ; à l’extérieur, où il s’agit de rappeler le prix de la pression.
Mais la partie la plus dangereuse du puzzle est nucléaire. Ici, la politique s’efface déjà : ce sont les chiffres qui dictent la stratégie. Selon l’Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), à la mi-mai 2025, le stock total d’uranium enrichi de l’Iran était estimé à environ 9 247,6 kg (en masse d’uranium) - un volume qui, à lui seul, dit l’ampleur du programme. Sur la même période, le rapport recensait séparément près de 408,6 kg d’uranium enrichi à 60 %. Ce n’est pas le seuil militaire - généralement fixé à 90 % - mais c’est déjà un « corridor » où une décision politique peut réduire brutalement le temps technologique nécessaire pour atteindre un résultat d’une tout autre nature.
D’où la tonalité des signaux actuels dans les négociations : Téhéran laisse entendre qu’il est prêt à discuter non pas de l’exportation du matériau hors du pays, mais de sa dilution sous contrôle de l’AIEA. Fin février 2026, un schéma évoquant un seuil d’environ 300 kg d’uranium hautement enrichi a été discuté comme base d’une solution technique via une réduction du niveau d’enrichissement. Pour le régime, l’enjeu est crucial : l’exportation ressemble à un symbole de capitulation, tandis que la dilution peut être présentée comme une « décision souveraine », sans abandon des infrastructures.
C’est ici que l’on comprend mieux pourquoi Ali Khamenei mise non sur la « vitrine » du pouvoir exécutif, mais sur un homme capable de tenir à la fois l’appareil sécuritaire, les canaux extérieurs et la planification stratégique. Selon des sources, Khamenei a chargé Ali Larijani et un cercle restreint de proches responsables politiques et militaires d’assurer la résilience du régime non seulement en cas de frappes américaines ou israéliennes, mais aussi dans tout scénario d’attentat contre la haute direction - y compris contre le Guide suprême lui-même. Cela signifie la mise en place d’un « circuit de réserve » : qui décide si les centres de communication sont neutralisés, comment sont redistribuées les compétences si le « premier échelon » disparaît, quelles structures prennent automatiquement le relais, comment éviter la paralysie dans les premières heures.
Au sein du système iranien, ces plans sont rédigés dans une langue sèche, mais leur traduction concrète est très précise : canaux de communication de secours, dispersion des centres de commandement, renforcement de la sécurité, contrôle de la loyauté, filtrage rigoureux des élites, consolidation du bloc sécuritaire, maîtrise de l’agenda informationnel. Alors que les protestations réapparaissent dans les universités et que la région observe un renforcement ostensible de la présence américaine, la question n’est plus de savoir si la pression viendra, mais combien de temps le régime peut l’endurer simultanément de l’intérieur et de l’extérieur.
La figure de Larijani compte enfin par son histoire, sa biographie et ses réseaux. Issu d’une famille politique et religieuse influente, il a présidé le Parlement iranien pendant douze ans. En 2021, c’est à lui qu’a été confiée la négociation de l’accord stratégique global de 25 ans avec la Chine, portant sur des milliards de dollars. Pour l’élite iranienne, il ne s’agissait pas seulement d’une « fenêtre économique », mais d’une assurance : plus les liens économiques et d’infrastructure avec une grande puissance sont denses, plus le seuil de pression extérieure s’élève. Dans les débats publics, il était souvent question d’un paquet potentiel de plusieurs centaines de milliards de dollars sur 25 ans ; et même si les chiffres précis restent confidentiels, l’ambition était claire : inscrire la survie du régime dans une architecture géoéconomique de long terme.
La crise iranienne actuelle ressemble ainsi à la superposition de trois récits. Le premier, c’est la rue et les universités, où la contestation retrouve son langage et son rythme. Le deuxième, c’est la menace extérieure, lorsque, aux frontières et dans les eaux régionales, se rassemblent les instruments de coercition. Le troisième, c’est la « mathématique nucléaire », où chaque kilogramme et chaque pourcentage d’enrichissement deviennent des armes politiques. Et au centre, le pari Larijani : l’homme chargé d’organiser la survie, de faire en sorte que le régime encaisse le choc sans se désintégrer ni perdre le contrôle au moment où le contrôle vaudra le plus cher.
En termes directs : Téhéran se prépare non à une escalade « ordinaire », mais à un scénario où l’État serait mis à l’épreuve sur tous les fronts à la fois. Les plans de survie du régime ne relèvent plus de la paranoïa, mais d’une routine administrative dans un pays habitué à vivre dans l’ombre des menaces et à les transformer en institutions.
Khamenei n’a pas seulement déclenché un « plan en cas de force majeure », mais bâti une véritable architecture de succession, conçue pour résister à un coup porté au cœur même du système. Les directives évoquées par les sources sont d’un technocratisme glacé : pour chaque poste militaire et étatique clé nommé personnellement par le Guide suprême, quatre niveaux de succession sont définis. Plus encore, chaque responsable doit désigner à l’avance jusqu’à quatre remplaçants possibles. Autrement dit, le régime simule un scénario où ce ne sont pas des individus isolés, mais des maillons entiers de la chaîne de commandement qui disparaissent - et vérifie si la machine du pouvoir peut continuer à fonctionner lorsque ses nœuds sont méthodiquement neutralisés.
Le point le plus sensible concerne la délégation des pouvoirs décisionnels en cas de perte de contact avec le Guide suprême ou de sa mort : selon les sources, ces prérogatives ont été transférées à un cercle étroit de personnes de confiance. Ce n’est plus une simple « police d’assurance », mais la reconnaissance que les scénarios de décapitation ne relèvent plus de la théorie.
Durant la guerre de douze jours avec Israël, alors qu’il se trouvait à l’abri, Khamenei aurait désigné trois successeurs potentiels. Les noms n’ont pas été rendus publics et ne le sont toujours pas. Larijani ne figure presque certainement pas sur cette liste, pour une raison formelle mais fondamentale : il n’est pas un haut dignitaire chiite, condition indispensable pour accéder à la fonction de Guide suprême. Le régime peut faire preuve de flexibilité tactique, mais demeure rigide sur les éléments sacrés de sa légitimité.
Son absence de la « liste de succession spirituelle » n’empêche pas Larijani d’être devenu incontournable dans le premier cercle du pouvoir. Il s’est solidement installé dans l’entourage de Khamenei - un groupe restreint combinant expérience, ressources bureaucratiques et levier sécuritaire. On y trouve notamment le principal conseiller militaire du Guide et ancien commandant en chef des Corps des gardiens de la révolution islamique, le général de division Yahya Rahim Safavi, le général de brigade Mohammad Bagher Ghalibaf, ancien commandant des Gardiens et actuel président du Parlement, que Khamenei a de facto désigné comme son adjoint pour le commandement des forces armées en cas de guerre, ainsi que le chef de cabinet du Guide, le clerc Ali Asghar Hejazi. La composition de ce cercle dit tout : mémoire militaire, mécanisme parlementaire, discipline administrative et verticale religieuse s’y rejoignent.
Une partie de ces préparatifs découle directement des leçons tirées d’une attaque israélienne surprise en juin. Selon les sources, les premières heures du conflit auraient vu l’anéantissement de la haute chaîne de commandement militaire iranienne. Pour tout État, c’est un traumatisme, pour un système théocratique où sécurité et légitimité sont indissociables, c’est un choc presque existentiel : si le sommet militaire peut être balayé rapidement, il faut ériger d’avance un deuxième, un troisième, un quatrième étage.
Après le cessez-le-feu, Khamenei a nommé Larijani secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale et créé un nouveau Conseil national de défense, dirigé par l’amiral Ali Shamkhani, chargé de la conduite des affaires militaires en temps de guerre. L’architecture suggère une répartition des rôles : un centre pour la coordination stratégique globale, un autre pour la gestion militaire en mode crise, lorsque les décisions doivent être plus rapides, plus dures et prises avec moins d’intervenants.
Le Guide suprême raisonne à partir de la réalité qui s’impose à lui, se prépare à un destin de martyr et agit comme s’il devait préserver le système et son héritage jusqu’au bout. Dans cette logique, la redistribution des pouvoirs et la préparation à la prochaine épreuve majeure relèvent moins de l’intrigue bureaucratique que d’une planification simultanée de la succession et de la guerre - car, dans un tel régime, le changement au sommet du pouvoir peut être la conséquence directe d’un conflit armé.
L’Iran part du principe que des frappes américaines sont inévitables et peuvent survenir à tout moment, malgré la poursuite des contacts diplomatiques et des négociations sur le nucléaire. Les forces armées sont en état d’alerte maximale, le pays se prépare à une résistance ferme. Ce n’est pas de la bravade, mais une ligne de conduite : « la diplomatie continue, mais les portes du bunker doivent pouvoir se refermer sans délai ».
Des lanceurs de missiles balistiques sont déployés le long de la frontière occidentale avec l’Irak - à une distance permettant de frapper Israël - ainsi que sur la côte sud du golfe Persique, à portée des bases militaires américaines et d’autres cibles régionales. La géographie parle d’elle-même : à l’ouest, la logique des distances et des corridors ; au sud, celle de l’arc maritime et de la présence américaine.
Ces dernières semaines, l’Iran a périodiquement fermé son espace aérien pour des essais de missiles. Dans le golfe Persique, des manœuvres militaires ont brièvement entraîné la fermeture du détroit d'Ormuz, artère clé des flux énergétiques et commerciaux mondiaux. Même temporaire, un tel blocage constitue toujours un message politique que lisent simultanément les marchés, les assureurs, les chaînes logistiques et les états-majors : la pression exercée sur l’Iran peut être convertie en pression sur l’économie globale.
Dans le même temps, Khamenei maintient une rhétorique ferme. « L’armée la plus puissante du monde peut recevoir un coup dont elle ne se relèvera pas », a-t-il déclaré récemment, menaçant également de couler des navires militaires américains concentrés dans les eaux voisines. Dans le registre iranien, ces formules ne relèvent pas de l’emportement, mais d’un dispositif de dissuasion psychologique : augmenter le coût d’une décision de frappe, contraindre l’adversaire à calculer les risques d’effets secondaires et de ripostes en chaîne.