SI LA DIRECTION EST FRAPPEE, QUELS MECANISMES POUR EMPECHER L'AFFAISSEMENT DE L'IRAN? PARTIE I

Analyses
25 Février 2026 21:36
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SI LA DIRECTION EST FRAPPEE, QUELS MECANISMES POUR EMPECHER L'AFFAISSEMENT DE L'IRAN? PARTIE I

À Téhéran, le mode de gouvernance le plus dur, le plus cynique et en même temps le plus rationnel a de nouveau été activé : le mode survie. C’est cet état particulier d’un État qui cesse de penser en termes de popularité, d’indicateurs macroéconomiques ou de sympathie extérieure. Lorsque l’illusion de normalité s’efface, une seule question demeure : que restera-t-il si le coup ne vise pas la périphérie, mais le cœur même du système ?

L’Iran n’en est pas à sa première expérience de cette logique. Quarante années de sanctions, de pressions, de menaces, d’attaques hybrides et d’affrontements directs lui ont forgé une immunité singulière. Mais l’immunité n’est pas la décontraction. C’est la discipline. C’est la capacité de regarder froidement la carte des risques sans enfouir sa tête dans le sable. Dans la configuration actuelle des tensions régionales, Téhéran fait ce que fait tout État conscient de l’ampleur des menaces : il réorganise l’architecture du pouvoir afin qu’elle survive même au scénario le plus sombre.

C’est dans cette logique que le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, agissant non en symbole mais en stratège, a chargé l’un de ses plus proches et loyaux alliés – Ali Larijani – d’assurer la résilience de la République islamique en cas de scénario militaire. Il ne s’agit ni d’un simple jeu de chaises musicales ni d’une manœuvre tactique. La décision est d’ordre fondamental. Elle touche au mécanisme même de préservation de l’État si l’adversaire tentait de frapper les centres de commandement, voire la direction suprême.

Le mode survie est une affaire de mathématiques. Une liste de scénarios minutieusement calculés : savoir qui décide si les communications sont coupées, quelles structures prennent automatiquement le relais, quels canaux sont mis en réserve, comment les fonctions sont redistribuées si le « premier échelon » est neutralisé. Un travail sec, presque d’ingénierie, dépourvu d’émotion. Dans ces moments-là, l’État ne fait pas de démonstration théâtrale : il teste la solidité de ses jointures.

La désignation de Larijani apparaît, dans ce contexte, non comme un hasard mais comme une évidence. Il appartient à cette génération de responsables passés par la guerre, la pression des sanctions, les luttes d’appareil et les négociations les plus complexes. Dans le système iranien, cette combinaison est rare : expérience sécuritaire, école parlementaire, vision stratégique et capacité de dialoguer avec les centres de pouvoir extérieurs. À l’heure où la ligne de front peut traverser simultanément les rues, les canaux diplomatiques et les périmètres militaires, une telle figure devient non seulement un gestionnaire, mais un coordinateur de la résilience.

Il est essentiel de comprendre qu’il ne s’agit pas de préparer une agression, mais une défense. La culture politique iranienne repose sur une mémoire historique profonde - des invasions passées aux pressions contemporaines. Le souvenir de la facilité avec laquelle la souveraineté peut être détruite dans une région où les changements de régime sont souvent impulsés de l’extérieur nourrit une vigilance particulière. Une vigilance sans panique, mais avec calcul.

Lorsqu’un État ne pense plus aux taux de croissance mais à la manière dont il continuera d’exister si ses centres de commandement sont détruits, c’est un signe de maturité, non de faiblesse. La faiblesse consiste à croire que le coup ne viendra pas. La maturité, à s’y préparer. L’Iran démontre précisément cette seconde attitude.

Dans cette configuration, Khamenei apparaît non seulement comme un leader religieux, mais comme l’architecte de la continuité. Sa tâche n’est pas simplement de maintenir l’équilibre actuel, mais de garantir que le système lui survivra, si nécessaire. À une époque où ses adversaires évoquent ouvertement des scénarios de « décapitation », ignorer une telle menace serait irresponsable. Téhéran préfère bâtir un modèle de résilience à plusieurs niveaux, où chaque élément est anticipé.

Le mode survie n’est pas un slogan. C’est une philosophie particulière du pouvoir : moins d’émotion et plus de structure, moins de déclarations publiques et plus de protocoles fermés, moins d’optimisme affiché et plus de discipline stratégique. C’est ainsi qu’agissent les États habitués à compter d’abord sur eux-mêmes.

Aujourd’hui, l’Iran montre de nouveau cette capacité à ne pas céder aux illusions et à garder son sang-froid. Les pressions extérieures peuvent s’intensifier, les lignes diplomatiques vaciller, les équilibres régionaux évoluer. Mais un État qui se prépare d’avance au scénario le plus dur envoie un signal clair : sa résilience n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une volonté systémique de préserver sa souveraineté.

Voilà l’essence du moment actuel à Téhéran. Non pas une rhétorique de mobilisation ni une bravade théâtrale, mais une préparation silencieuse, dure et rationnelle pour que, même sous une pression maximale, la machine étatique continue de fonctionner. C’est là que réside la véritable force du mode survie.

Début janvier, sur fond de manifestations nationales et de menaces de frappes américaines, Khamenei a misé sur un responsable éprouvé et loyal en lui confiant de facto la direction du pays. Cet homme, c’est Ali Larijani, 67 ans, vétéran de la politique iranienne, ancien commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique et secrétaire en exercice du Conseil suprême de sécurité nationale. Sa nomination à ce poste a été entérinée par décret du président Masoud Pezeshkian en août 2025. Ce moment a marqué un tournant institutionnel : l’appareil sécuritaire a commencé à se structurer autour de Larijani comme autour d’un « centre de gravité » en temps de crise.

Depuis, c’est lui qui, en pratique, définit la trajectoire stratégique de l’État. Non à travers des déclarations tonitruantes, mais par des mécanismes concrets : qui décide, qui coordonne le bloc sécuritaire, qui négocie les dossiers les plus sensibles, qui détient le « dossier des scénarios » en cas de frappe contre le pays. Son influence croissante a relégué au second plan le président Pezeshkian - cardiologue entré en politique et confronté à une année difficile au pouvoir. Celui-ci reconnaît publiquement : « Je suis médecin, pas politicien », soulignant qu’il ne faut pas attendre de lui la résolution immédiate des problèmes systémiques auxquels l’Iran est confronté. Plus qu’une formule d’autodérision, c’est un constat : en période de menace, le système confie presque toujours le pouvoir réel non à un civil, mais à ceux qui maîtrisent la ligne sécuritaire.

Les informations sur l’ascension de Larijani et sur les débats internes au sommet de l’État iranien face aux menaces de l’administration du président Donald Trump reposent sur un ensemble de témoignages : six hauts responsables iraniens, une source proche de Khamenei, trois représentants des Gardiens de la révolution, deux anciens diplomates, ainsi que des publications de médias iraniens. Tous les responsables en fonction ont accepté de parler sous couvert d’anonymat afin de décrire plus librement les dynamiques internes.

Ces derniers mois, les prérogatives de Larijani se sont considérablement élargies. Il a coordonné la répression sévère des récentes manifestations, dont les participants réclamaient la fin du régime islamique. Il tient aujourd’hui la situation sous contrôle, contenant le mécontentement interne, négociant avec des alliés clés - en premier lieu la Russie, mais aussi des acteurs régionaux comme le Qatar et Oman - et supervisant les discussions sur le programme nucléaire avec Washington. Parallèlement, il élabore des scénarios de gouvernance en cas d’affrontement militaire direct avec les États-Unis, qui renforcent leur présence militaire dans la région.

Le front intérieur n’est pas moins dangereux que le front extérieur. Le nerf symbolique des dernières semaines : les universités. En Iran, elles redeviennent le baromètre du moment où la peur cesse d’agir. Le 21 février 2026, des étudiants ont manifesté sur plusieurs campus, notamment à Téhéran, avec des affrontements signalés avec les forces du « Basij », formations progouvernementales traditionnellement utilisées comme instrument de pression et de répression. La concomitance avec les cérémonies du « quarantième jour » en mémoire des victimes des événements de janvier a été soulignée : dans la culture politique iranienne, il ne s’agit pas seulement d’un rite funéraire, mais d’une forme légale de rassemblement de masse susceptible de se transformer en protestation.

À cela s’ajoute la menace extérieure. Ces derniers jours, les États-Unis ont renforcé leur présence militaire autour de l’Iran d’une manière qui ressemble moins à un simple « accompagnement » diplomatique qu’à un instrument de coercition. Dans l’espace public circulent des informations sur le déploiement d’avions, d’appareils de détection et de coordination, l’augmentation de la densité aérienne sur les bases régionales et le renforcement du dispositif naval. L’essentiel n’est pas le nombre exact d’appareils, mais l’architecture qui se met en place : renseignement, suppression, ravitaillement, commandement, couverture, logistique - tout l’arsenal nécessaire à une opération de grande envergure.

Dans ce contexte, Larijani adopte une ligne fidèle à la rhétorique stratégique iranienne : défense, préparation, promesse de riposte, sans reconnaissance d’une intention d’initier la guerre. « Nous sommes prêts dans notre pays, a-t-il déclaré dans une interview à Al Jazeera lors d’une visite à Doha. Nous sommes assurément plus forts qu’auparavant. Ces sept ou huit derniers mois, nous nous sommes préparés, nous avons identifié nos points faibles et les avons corrigés. Nous ne cherchons pas la guerre et nous ne la commencerons pas. Mais si elle nous est imposée, nous répondrons. »