Mais la Géorgie a posé une condition claire à toute éventuelle réouverture : la reconnaissance de son intégrité territoriale et la
dé-occupation des territoires concernés.
« Des travaux sont en cours pour rétablir l’ensemble des voies interrompues dans le Caucase. La possibilité de restaurer la liaison ferroviaire entre la Fédération de Russie et la Géorgie via le territoire de l’Abkhazie est notamment à l’étude », a déclaré le vice-premier ministre russe Alexeï Overtchouk.
Selon lui, la remise en service de cet axe s’inscrit dans une « grande tâche » visant à « renforcer l’interconnexion logistique et de transport dans le Caucase », un objectif « critique pour la paix, la stabilité et la prospérité économique des peuples d’Azerbaïdjan, d’Arménie, de Géorgie, d’Iran, de Turquie et de Russie ».
Toujours d’après Overtchouk, « la Fédération de Russie a décidé d’entamer des négociations concrètes sur la restauration de deux tronçons ferroviaires en Arménie, afin d’assurer leur connexion avec le réseau de la République d’Azerbaïdjan dans la zone du village de Yerask, ainsi qu’avec les chemins de fer de la République de Turquie dans la région d’Akhourian ».
Tbilissi dément toute négociation
En Géorgie, les autorités ont immédiatement démenti l’existence de discussions avec Moscou. La compagnie nationale Chemins de fer géorgiens a affirmé qu’aucune concertation n’était en cours concernant la restauration d’une liaison via l’Abkhazie.
« Suite aux informations diffusées dans les médias selon lesquelles la partie russe envisagerait la reprise de la liaison ferroviaire avec la Géorgie à travers l’Abkhazie, nous précisons que cette question n’est pas à l’ordre du jour des Chemins de fer géorgiens. Il nous est donc totalement incompréhensible de voir ce sujet apparaître dans l’agenda public », indique le communiqué officiel.
Le président du Parlement géorgien, Chalva Papouachvili, a lui aussi confirmé l’absence de tout dialogue avec Moscou sur ce dossier. Selon lui, toute discussion sur la reprise du trafic ferroviaire - comme sur la normalisation des relations - ne peut avoir lieu qu’à une condition : le respect de l’intégrité territoriale de la Géorgie.
« Je ne sais pas avec qui ils parlent - avec nous, ils ne parlent pas. Peut-être parlent-ils entre eux. […] La Russie dispose déjà d’une liaison ferroviaire avec le territoire occupé, il n’y a là rien de nouveau. Quant au territoire où la juridiction géorgienne s’exerce pleinement - pensez-vous qu’un train pourrait y passer sans que nous soyons consultés ? De quels risques parlez-vous ? La question est simple : rien ne se fera sans notre accord. Notre position est connue depuis longtemps. Toute relation ne sera rétablie que lorsque la Russie reconnaîtra l’intégrité territoriale de la Géorgie et procédera à la déoccupation de nos territoires. La reconnaissance de l’intégrité territoriale est la condition préalable essentielle. »
Le facteur arménien et la "Route Trump"
Pour comprendre la sortie publique du vice-premier ministre russe, il faut la replacer dans son contexte régional. En février 2008, l’infrastructure ferroviaire arménienne a été confiée en concession, pour trente ans renouvelables, à une filiale des chemins de fer russes : la Chemin de fer sud-caucasien. Jusqu’à récemment, cela était perçu comme une garantie que les grands projets de transit en Arménie ne pourraient voir le jour sans la participation de Moscou.
La donne a toutefois changé après la signature, en août 2025, d’un accord sur l’organisation du « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP) à travers le Zanguezour, projet conçu sans implication russe et associé au nom du président américain Donald Trump.
Depuis, Moscou cherche activement ses propres itinéraires afin de ne pas être marginalisée dans le processus de paix et de déblocage des communications au Sud-Caucase. Overtchouk promeut notamment l’idée d’un transit entre l’Azerbaïdjan et la Turquie via l’Arménie - non pas par le Zanguezour, mais par des axes alternatifs utilisant le réseau existant sous concession russe.
Si la Russie s’était engagée plus tôt dans un règlement pacifique et un véritable déblocage des communications après la déclaration trilatérale de novembre 2020 mettant fin à la Seconde guerre du Karabakh, un hypothétique « itinéraire Poutine » aurait peut-être précédé le « Trump Route ». Mais le Kremlin a laissé passer cette fenêtre d’opportunité.
Entre-temps, l’entité séparatiste du Karabakh a été démantelée. Ses responsables, dont l’homme d’affaires arménien Ruben Vardanyan, ont comparu devant la justice à Bakou. Moscou, qui aurait pu jouer un rôle central dans l’architecture régionale des transports, a perdu l’initiative.
Moscou à la recherche d'un levier
Dès lors, la réactivation d’une liaison via l’Abkhazie apparaît comme l’un des derniers leviers susceptibles de ralentir l’érosion de l’influence russe au Sud-Caucase. En Arménie même, le Premier ministre Nikol Pachinian a réagi avec réserve aux propositions russes, suggérant que la concession pourrait être transférée à un pays tiers - comme le Kazakhstan, les Émirats arabes unis ou le Qatar - afin de préserver la compétitivité stratégique de l’Arménie.
Selon Pachinian, même des investissements russes dans les tronçons frontaliers ne garantiraient pas l’attractivité du corridor arménien, précisément en raison du facteur russe.
Dans ce contexte, pour Moscou, une connexion ferroviaire directe et fiable avec la Géorgie via l’Abkhazie - puis avec la Turquie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan - constituerait une chance de conserver un statut d’acteur incontournable dans les flux régionaux, notamment dans le cadre du « corridor médian ».
Mais sans l’accord de Tbilissi, rien n’est possible. Or la Géorgie, déjà solidement intégrée aux projets de transit régionaux sans la Russie, peut se permettre d’attendre. Sur la question d’un transit par l’Abkhazie, c’est elle qui fixe les règles.
Une ligne rouge géorgienne
En Géorgie, un consensus politique s’est formé : aucune ouverture ne sera envisageable sans processus réel de dé-occupation de l’Abkhazie et de la région de Tskhinvali, et sans garantie du retour des réfugiés. Aucune force politique significative - y compris parmi celles traditionnellement favorables à Moscou - n’est prête à « geler » le statut des territoires occupés en échange d’un corridor ferroviaire.
La position de Tbilissi est donc formulée sans ambiguïté : d’abord la dé-occupation, ensuite les trains.
Reste à savoir si Moscou est prête à reconsidérer sa reconnaissance de l’« indépendance » des entités séparatistes. Il y a peu encore, les responsables russes affirmaient qu’un tel revirement était impossible et invitaient la Géorgie à « accepter les réalités ». Mais les dynamiques régionales évoluent rapidement.
L’expérience récente montre que le Kremlin n’a pas toujours considéré comme tabou le réexamen de décisions antérieures lorsque la conjoncture politico-militaire l’exigeait. Dans cette perspective, un retrait de la reconnaissance de l’« indépendance » de l’Abkhazie et de la « Ossétie du Sud » ne serait plus un précédent absolu.
Des formules de « dé-occupation douce » pourraient être envisagées, combinant retour sous juridiction géorgienne, garanties économiques pour la Russie et droit au retour des déplacés. Mais pour l’heure, le message de Tbilissi reste inchangé : sans intégrité territoriale, aucun train ne passera.