L'U.E. ELARGIT SON OMBRE SUR LE CAUCASE DU SUD VIA EREVAN

Analyses
7 Mai 2026 17:44
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L'U.E. ELARGIT SON OMBRE SUR LE CAUCASE DU SUD VIA EREVAN

Le sommet de la Communauté politique européenne organisé à Erevan n’a pas seulement constitué un événement international majeur pour l’Arménie. Il est devenu le symbole politique d’une nouvelle étape dans la lutte d’influence au sein du Caucase du Sud.

La tenue du 8e sommet de la Communauté politique européenne à Erevan, le 4 mai 2026, suivie du tout premier sommet Arménie–UE les 4 et 5 mai, a clairement montré que l’Europe ne souhaite plus rester un simple observateur passif dans une région longtemps considérée comme relevant principalement de l’influence russe. Bruxelles fait une entrée remarquée dans le Caucase du Sud via l’Arménie - un pays qui, après une profonde désillusion à l’égard du système de sécurité russe, cherche désormais de nouveaux points d’ancrage en politique étrangère.

L’agenda officiel du sommet paraissait relativement neutre : résilience, démocratie, sécurité énergétique et économique, connectivité des transports et dialogue entre États européens et partenaires. Mais sa véritable portée politique allait bien au-delà. Erevan est devenue la scène sur laquelle l’Europe a voulu montrer que l’Arménie n’était plus perçue comme un partenaire post-soviétique périphérique, mais comme un élément potentiel d’une nouvelle architecture européenne dans la région. Voilà pourquoi ce sommet était important non seulement pour Nikol Pachinian, mais pour l’ensemble du Caucase du Sud.

Pour l’Arménie, il s’agissait de démontrer que son virage vers l’Europe produit des résultats concrets. Erevan a obtenu un soutien verbal, mais aussi une attention politique de haut niveau. Le président du Conseil européen António Costa et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen se sont rendus en Arménie, tandis que le président français Emmanuel Macron a profité de sa visite à Erevan pour soutenir ouvertement l’orientation pro-européenne de Pachinian. Dans le contexte des prochaines élections arméniennes, ce soutien revêtait une importance politique intérieure évidente : l’Occident cherche à convaincre la société arménienne que la voie européenne peut offrir de nouvelles perspectives au pays.

La question essentielle est toutefois ailleurs : quelle est la solidité des bases économiques de cet engagement européen ? L’image politique projetée à Erevan était impressionnante, mais les chiffres racontent une réalité plus nuancée. L’Union européenne est certes un partenaire important pour l’Arménie, mais elle n’en est pas encore le principal. Selon la Commission européenne, en 2024, l’UE n’était que le quatrième partenaire commercial de l’Arménie, représentant 7,5 % du commerce extérieur du pays. L’UE absorbait 4,7 % des exportations arméniennes et fournissait 9,7 % des importations. En d’autres termes, l’Europe compte pour l’Arménie, mais elle n’a pas remplacé ni la Russie ni les autres grands partenaires commerciaux.

Le déséquilibre commercial est encore plus révélateur. L’Arménie exporte principalement vers l’UE des produits industriels et miniers, tandis qu’elle importe d’Europe des machines, équipements, produits chimiques, véhicules et autres biens à forte valeur ajoutée. Cela signifie que les relations économiques entre l’Arménie et l’UE demeurent asymétriques : Erevan importe bien davantage qu’elle n’exporte. Sur le plan politique, Bruxelles parle de rapprochement, de partenariat et d’intégration, mais, dans les faits, l’Arménie reste surtout un petit marché pour les produits européens plutôt qu’un partenaire économique majeur.

Dans le même temps, les tendances récentes montrent que la direction européenne prend une importance croissante pour Erevan. Selon l’agence ARKA, les exportations arméniennes vers l’UE ont atteint 667 millions de dollars en 2025, contre 610,7 millions en 2024. Ces montants restent modestes à l’échelle européenne, mais, pour l’Arménie, la tendance est politiquement significative. Dans un contexte de recul global du commerce extérieur du pays, même une hausse modérée des exportations vers l’UE devient un argument en faveur d’un rapprochement accru avec Bruxelles.

Parallèlement, le tableau général du commerce extérieur arménien en 2025 était loin d’être favorable. Selon les statistiques arméniennes, le volume total des échanges extérieurs s’élevait à 21,4 milliards de dollars, avec 8,4 milliards d’exportations et 13 milliards d’importations. Par rapport à 2024, les exportations ont chuté de 36,1 %, tandis que les importations reculaient de 23,6 %. Cela signifie que l’Arménie aborde cette nouvelle phase de rapprochement avec l’Europe non pas depuis une position économique solide, mais en tant que pays en quête de nouveaux marchés, d’investissements et de garanties extérieures.

C’est pourquoi l’entrée de l’Europe en Arménie doit être considérée avant tout comme un investissement géopolitique dans l’avenir. Aujourd’hui, les chiffres du commerce ne correspondent pas encore à l’ampleur des déclarations politiques. Mais Bruxelles semble miser non sur les volumes actuels, mais sur la transformation future de la région. Si l’Arménie parvient à ouvrir les voies de communication, normaliser ses relations avec ses voisins, améliorer ses infrastructures de transport et s’intégrer aux nouveaux corridors reliant l’Europe à l’Asie, son importance pour l’UE pourrait croître considérablement.

Ce n’est pas un hasard si l’un des principaux documents signés lors du premier sommet Arménie–UE concernait un partenariat sur la connectivité. L’UE a également promis jusqu’à 2,5 milliards d’euros d’investissements dans le cadre du programme Global Gateway, destiné au développement des infrastructures, des transports, de l’énergie et des connexions numériques. Cela montre que Bruxelles voit dans l’Arménie un partenaire politique, mais aussi un futur maillon de la carte logistique régionale.

C’est toutefois ici qu’apparaît le principal paradoxe régional. L’Europe peut faire une entrée spectaculaire dans le Caucase du Sud via l’Arménie, mais aucune architecture régionale complète n’est possible sans l’Azerbaïdjan. Toute stratégie sérieuse en matière de transport, d’énergie ou de sécurité durable dans le Caucase du Sud dépend inévitablement de Bakou. L’Azerbaïdjan est déjà un partenaire énergétique clé de l’Europe, un acteur central des routes Est–Ouest et, depuis le rétablissement de son intégrité territoriale, le principal centre de pouvoir de la région.

Par conséquent, toute tentative de bâtir une stratégie européenne uniquement via Erevan peut sembler politiquement impressionnante, mais restera limitée dans la pratique. L’Arménie ne peut devenir seule un véritable hub de transport sans frontières ouvertes, paix durable et relations normalisées avec ses voisins. Sa géographie ne peut devenir un atout que dans le cadre d’un accord régional. Faute de quoi, les projets européens resteront des documents séduisants lors des sommets, mais difficiles à concrétiser sur le terrain.

Pour l’Azerbaïdjan, l’activisme actuel de l’UE via l’Arménie apparaît ambigu. D’un côté, Bakou a intérêt à voir émerger un Caucase du Sud stable, à développer les communications et à élargir les liens économiques. De l’autre, si l’Europe poursuit sa politique à travers un soutien unilatéral à Erevan en ignorant les intérêts de l’Azerbaïdjan et le véritable équilibre des forces, cela ne pourra qu’accentuer la méfiance.

Bakou comprend parfaitement que certaines institutions européennes, en particulier le Parlement européen, ont adopté ces dernières années une position fortement déséquilibrée sur les questions liées à l’Azerbaïdjan. Bruxelles devra donc prouver que sa nouvelle activité régionale ne vise pas à créer une nouvelle ligne de fracture, mais bien à soutenir la paix et la coopération.

Le facteur français complexifie encore davantage cette équation. France considère depuis longtemps le dossier arménien comme un élément important de sa politique dans le Caucase du Sud. La visite de Macron à Erevan et son soutien explicite à Pachinian ont renforcé l’impression que Paris cherche à devenir le principal protecteur européen de l’Arménie. Pour Erevan, c’est un atout diplomatique. Pour Moscou, un signal de perte d’influence. Pour Bakou, une raison de surveiller attentivement si la politique européenne dans la région ne se transformera pas en instrument de pression unilatérale.

Le sommet de la Communauté politique européenne à Erevan a montré que l’Europe revient dans le Caucase du Sud de manière plus active et plus visible qu’auparavant. Mais, pour l’instant, cette offensive diplomatique présente clairement un vecteur arménien. Pour l’Arménie, c’est un succès diplomatique. Pour Pachinian, un argument politique important face à l’opinion intérieure. Pour Bruxelles, l’occasion de démontrer que l’UE peut agir non seulement à l’intérieur de ses frontières, mais aussi dans des régions stratégiques voisines. Pour la Russie, c’est un signal clair que son monopole d’influence en Arménie est désormais brisé.

Mais la véritable épreuve commencera non pas pendant les sommets, mais après eux. Si l’Europe se limite au symbolisme, aux déclarations et au soutien d’un seul camp, son entrée dans le Caucase du Sud risque d’accroître les suspicions régionales. En revanche, si Bruxelles agit avec pragmatisme - en tenant compte du rôle de l’Azerbaïdjan, en soutenant un véritable processus de paix, en investissant dans les infrastructures et en recherchant un équilibre des intérêts - la présence européenne pourrait devenir un facteur de stabilité.

Aujourd’hui, Erevan bénéficie d’une image politique forte : dirigeants européens, déclarations solennelles, promesses d’investissements et reconnaissance symbolique du nouveau cap arménien. Mais les chiffres rappellent une réalité plus sobre : le commerce entre l’Arménie et l’UE reste limité, la dépendance économique du pays au marché européen demeure modeste et les communications régionales ne fonctionneront pas sans l’accord de ses voisins.

Ainsi, l’entrée de l’Europe dans le Caucase du Sud via l’Arménie ne constitue pas un aboutissement, mais seulement le début d’une partie plus vaste. Le succès de cette stratégie dépendra moins de la mise en scène du sommet d’Erevan que de la capacité de l’Europe à transformer une démonstration politique en une stratégie réelle, équilibrée et viable pour l’ensemble de la région.

Par Samir Mouradov