Au cours des années précédentes, les relations entre Bakou et Bruxelles ont traversé diverses épreuves. Mais la période actuelle se distingue par une volonté croissante des deux parties de s’écouter et de se comprendre. L’Azerbaïdjan s’est progressivement imposé comme l’un des partenaires clés de l’UE dans la construction d’une nouvelle architecture énergétique en Eurasie. Dans un contexte marqué par de profonds bouleversements géopolitiques - la guerre en Ukraine, les tensions en Iran, la crise des routes logistiques traditionnelles et les chocs énergétiques sur le marché européen - la coopération entre l’Azerbaïdjan et l’Union européenne acquiert une dimension stratégique supplémentaire.
Il est révélateur que cette appréciation soit désormais exprimée de plus en plus souvent au plus haut niveau européen. En visite à Bakou, le président du Conseil européen, António Costa, a souligné sans ambiguïté le rôle central de l’Azerbaïdjan dans le partenariat avec l’UE. « Au cours de l’année écoulée, nous avons donné un nouvel élan à nos relations. Nous sommes déterminés à approfondir encore notre coopération dans les domaines de la sécurité, de l’énergie, des technologies numériques et des transports », a-t-il écrit sur son compte du réseau social X.
De telles déclarations reflètent la prise de conscience croissante, dans les capitales européennes, du fait que le rôle de l’Azerbaïdjan dans la sécurité énergétique et la stabilité des réseaux de transport de la région ne cesse de se renforcer.
Un partenariat énergétique au cœur de la relation
L’élément central de cette dynamique reste le partenariat énergétique. Depuis de nombreuses années, l’Azerbaïdjan développe méthodiquement une infrastructure capable d’assurer des approvisionnements stables en ressources énergétiques vers le marché européen.
Au cœur de ce système se trouve le Corridor gazier méridional - un vaste réseau énergétique reliant les gisements gaziers de la mer Caspienne aux consommateurs européens. Long de plus de 3 500 kilomètres, il comprend trois segments majeurs : le gazoduc du Caucase du Sud, le gazoduc transanatolien (TANAP) et le gazoduc transadriatique (TAP).
Les livraisons commerciales de gaz vers l’Europe via ce corridor ont débuté fin 2020. Dès les premières années, l’infrastructure a démontré son efficacité et sa fiabilité. La capacité initiale du système était d’environ 16 milliards de mètres cubes par an : 10 milliards destinés au marché européen via le TAP et 6 milliards livrés à la Turquie.
Cependant, la transformation rapide du marché énergétique européen après 2022 a accéléré les discussions sur l’augmentation des capacités. En juillet 2022, l’Azerbaïdjan et l’Union européenne ont signé un mémorandum d’entente sur un partenariat stratégique dans le domaine de l’énergie. Selon cet accord, les exportations de gaz azerbaïdjanais vers l’Europe devraient atteindre 20 milliards de mètres cubes par an d’ici 2027.
La mise en œuvre de cet objectif est déjà en cours. Si, dans les premières années du TAP, le gaz azerbaïdjanais était principalement livré à l’Italie, à la Grèce et à la Bulgarie, la géographie des approvisionnements s’est progressivement élargie grâce au développement d’interconnexions en Europe du Sud-Est et centrale.
Aujourd’hui, le gaz azerbaïdjanais est livré à de nombreux pays européens, dont l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Serbie, la Slovénie, la Croatie et la Slovaquie. L’Allemagne et l’Autriche ont récemment rejoint cette liste, leur intérêt pour des sources alternatives de gaz s’étant considérablement accru après la transformation radicale du marché énergétique européen. Au total, les livraisons couvrent désormais 16 pays du continent.
Le rôle clé de SOCAR
La stabilité de ces approvisionnements repose en grande partie sur l’activité de la compagnie pétrolière nationale d’Azerbaïdjan, SOCAR. Au cours des dernières années, l’entreprise a considérablement élargi sa présence en Europe.
Dans plusieurs États membres de l’UE, SOCAR possède un réseau de terminaux pétroliers et de stations-service. Sa présence est particulièrement visible en Europe du Sud-Est et dans les Balkans. Ainsi, il ne s’agit plus seulement d’un modèle d’exportation de gaz, mais d’un système énergétique plus vaste, intégrant les infrastructures de stockage, de distribution et de vente au détail de carburant.
L’essor de l’énergie verte
Cependant, le partenariat énergétique entre l’Azerbaïdjan et l’Union européenne ne se limite plus depuis longtemps aux hydrocarbures. Dans le contexte de la transition mondiale vers une économie bas carbone, la coopération dans le domaine des énergies renouvelables s’est intensifiée ces dernières années.
Un projet particulièrement significatif est celui du câble électrique sous-marin à travers la mer Noire, approuvé en décembre 2022 à Bucarest par l’Azerbaïdjan, la Géorgie, la Roumanie et la Hongrie. Ce projet vise à créer un système de transmission d’électricité « verte » du Caucase du Sud vers l’Europe.
Dans le cadre de cet accord, une ligne à haute tension doit être posée au fond de la mer Noire. Une fois le projet achevé, l’électricité produite en Azerbaïdjan à partir de parcs éoliens et solaires pourra être intégrée au réseau énergétique européen. La Commission européenne considère cette initiative comme l’un des piliers de la future architecture énergétique de la région.
Une nouvelle connexion énergétique entre l’Asie centrale et l’Europe
Une logique stratégique similaire se retrouve dans les accords conclus lors de la conférence internationale COP29, organisée à Bakou en 2024. Ces négociations ont permis d’esquisser un nouveau concept de coopération énergétique entre l’Asie centrale et l’Europe.
Selon les accords signés entre l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, l’électricité produite en Asie centrale à partir de sources renouvelables pourrait être transportée vers l’Europe via le territoire azerbaïdjanais.
Cette configuration énergétique émergente transforme progressivement le Caucase du Sud en l’un des principaux nœuds de transit de l’énergie verte en Eurasie. Ce processus s’inscrit naturellement dans la stratégie plus large de développement du « Corridor du Milieu » - une route de transport reliant l’Asie orientale, l’Asie centrale, le Caucase du Sud et l’Europe.
Le Corridor du Milieu : une nouvelle géographie des transports
Il s’agit du corridor international de transport transcaspien, souvent appelé « Corridor du Milieu ». Cette route traverse la Chine, le Kazakhstan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et la Géorgie avant de rejoindre les marchés européens.
Au cours des dernières années, son importance a considérablement augmenté. Les raisons sont évidentes : depuis le début de la guerre russo-ukrainienne en 2022, les routes de transport traditionnelles passant par la Russie se sont heurtées à de fortes restrictions. Parallèlement, l’instabilité croissante au Moyen-Orient a renforcé l’intérêt des entreprises internationales pour des itinéraires logistiques alternatifs.
Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan s’est retrouvé au cœur de la nouvelle géographie des transports en Eurasie. Ces dernières années, le pays a mis en œuvre d’importants projets d’infrastructure, notamment la modernisation de son réseau ferroviaire, le développement de ports maritimes et la création d’infrastructures logistiques modernes sur la mer Caspienne.
Le port maritime commercial international de Bakou joue un rôle clé dans ce dispositif, se transformant progressivement en l’un des plus grands hubs logistiques de la région.
La croissance rapide des flux de marchandises transitant par le Corridor du Milieu confirme cette tendance. Selon les organisations internationales du secteur des transports, les volumes de fret augmentent rapidement, les entreprises européennes et asiatiques recherchant des routes d’acheminement plus fiables, plus courtes et plus prévisibles.
Pour l’Union européenne, ce corridor revêt une importance stratégique : il garantit un accès durable aux marchés d’Asie centrale et de Chine.
Une nouvelle architecture de coopération eurasiatique
L’ensemble de ces évolutions dessine un tableau politique plus large. Aujourd’hui, l’Azerbaïdjan est perçu sur la scène internationale comme un État disposant d’une politique étrangère stable et d’un vaste réseau de partenariats. Bakou a établi une coopération stratégique avec plusieurs acteurs internationaux majeurs, notamment la Turquie, la Chine, les États-Unis et l’Ouzbékistan. Ces partenariats couvrent l’énergie, les transports, l’industrie et les investissements.
Dans ce contexte, les relations entre l’Azerbaïdjan et l’Union européenne prennent une importance particulière. Elles reposent sur des intérêts pragmatiques, des bénéfices économiques mutuels et une compréhension des réalités stratégiques du monde contemporain.
L’Europe a besoin de sources d’énergie stables, de routes de transport fiables et de partenaires prévisibles. L’Azerbaïdjan, de son côté, cherche à élargir sa coopération économique, à renforcer son rôle de hub de transit et à s’intégrer aux nouvelles chaînes énergétiques et logistiques eurasiatiques.
Ainsi, la dynamique actuelle entre Bakou et Bruxelles dépasse largement le cadre d’une simple relation bilatérale. Elle participe à la formation d’une nouvelle architecture de coopération entre l’Europe et l’espace eurasiatique, dans laquelle l’Azerbaïdjan occupe une place centrale. C’est pourquoi l’intérêt de l’Union européenne pour ce partenariat ne cesse de croître, tandis que les projets communs deviennent des éléments essentiels de la stratégie à long terme des deux parties.