"KÛRMÛKOBA": COMMENT EST CELEBREE EN AZERBAIDJAN UNE ANCIENNE FETE QUI A CONSERVE LA MEMOIRE DE L'ALBANIE DU CAUCASE PRE-CHRETIENNE

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29 Mai 2026 13:08
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"KÛRMÛKOBA": COMMENT EST CELEBREE EN AZERBAIDJAN UNE ANCIENNE FETE QUI A CONSERVE LA MEMOIRE DE L'ALBANIE DU CAUCASE PRE-CHRETIENNE

Dans le district de Gakh, en Azerbaïdjan, se tient à nouveau en mai l’une des fêtes les plus anciennes et les plus singulières du pays : « Kürmükoba ».

Cette célébration, organisée près de l’ancien temple de Kürmük, rassemble des personnes de différentes nationalités autour de traditions uniques dont les origines remontent à l’époque de l’Albanie du Caucase.

La période de l’Albanie du Caucase occupe une place particulière dans le riche patrimoine historique et culturel de l’Azerbaïdjan. Malgré les transformations de l’histoire, la culture albanaise et ses traditions spirituelles ont survécu à travers les rites populaires, les cérémonies, les monuments architecturaux et la mémoire collective du peuple azerbaïdjanais.

Les traces d’anciennes croyances, ainsi que des cultes de la nature, de la Lune et du Soleil, subsistent encore dans les traditions et les sanctuaires du nord-ouest du pays. En témoignent les anciens temples albaniens de Komrad à Gabala, Armatay à Zagatala, Kish à Sheki et Kürmük à Gakh.

Situé dans un cadre pittoresque du district de Gakh, le temple de Kürmük demeure depuis des siècles un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région. Pour la population locale, il s’agit d’un lieu sacré lié à la mémoire historique et aux traditions spirituelles des ancêtres.

Deux fois par an - en mai et en novembre - s’y déroule la fête de « Kürmükoba », accompagnée de rites religieux et de processions populaires. À cette occasion, des pèlerins venus de différentes régions d’Azerbaïdjan gravissent le chemin menant au temple. Les fidèles allument des bougies, formulent des vœux et accomplissent d’anciens rituels dans lesquels subsistent encore des éléments de culte des forces de la nature, de la Lune et de l’eau.

Comme il y a plusieurs siècles, le principal lieu de vénération reste la Pierre noire située à proximité du temple. Selon la tradition, les habitants de la vallée de la rivière Kürmük s’y réunissaient au printemps et en automne - lors des périodes de crue - afin d’accomplir des rituels liés à la fertilité, aux récoltes et à la protection contre les catastrophes naturelles.

La fête réunit traditionnellement des habitants de différentes nationalités et confessions : Azerbaïdjanais, Inguiloïs, Avars, Tsakhours, Laks, Géorgiens ainsi que des représentants d’autres peuples.

Les historiens et ethnographes associent l’origine du temple de Kürmük aux anciens cultes de l’Albanie du Caucase. Le géographe antique Strabon écrivait que les Albaniens vénéraient le Soleil, Jupiter et surtout la Lune, dont le temple se trouvait « près de l’Ibérie ». Des chercheurs des XIXe et XXe siècles, parmi lesquels Agathangel Krymski et Kamilla Trever, ont lié ce sanctuaire au territoire correspondant aujourd’hui à la région de Sheki-Zagatala.

Les recherches historico-ethnographiques montrent que le nord-ouest de l’Azerbaïdjan constituait l’un des centres majeurs du culte de la Lune. De nombreux sanctuaires s’y trouvaient, tandis que des découvertes archéologiques - notamment des pierres tombales en forme de croissant datant du IIIe millénaire avant notre ère - témoignent de l’ancienneté de ces croyances.

On considère que le temple de Kürmük était à l’origine lié précisément au culte de la Lune et de l’eau. Alimentée par les eaux de montagne, la rivière Kürmük débordait fréquemment au printemps lors de la fonte des neiges et en automne durant la saison des pluies. Pour les populations vivant de l’agriculture et de l’élevage, l’eau revêtait une importance vitale. C’est pourquoi la fête de « Kürmükoba » possédait non seulement une dimension religieuse, mais aussi économique et agricole.

Les célébrations avaient lieu pendant les semailles puis après les récoltes. L’ancien rituel était ainsi lié à la fertilité, à la vénération de l’eau et des forces de la nature. Le terme même de « oba » renvoie au caractère local de la fête et à son ancrage territorial.

Avec la diffusion du christianisme en Albanie du Caucase, les anciens lieux de culte furent progressivement transformés en temples chrétiens. Les historiens soulignent que les églises étaient souvent édifiées précisément là où les populations accomplissaient traditionnellement leurs rites religieux.

Ce fut également le cas à Kürmük. Les recherches archéologiques confirment que le temple fut construit sur les fondations d’un sanctuaire plus ancien. Lors des fouilles réalisées en 2006, des vestiges de constructions du haut Moyen Âge ainsi que les traces de plusieurs phases de reconstruction y ont été découverts.

Les chercheurs estiment qu’aux IVe-Ve siècles, un temple chrétien albanais fut érigé à l’emplacement de l’ancien temple lunaire. Une telle pratique était caractéristique de toute la région : de nombreux monuments du christianisme primitif de l’Albanie du Caucase furent bâtis sur des sanctuaires plus anciens.

Malgré la propagation du christianisme, les populations locales continuèrent à préserver des éléments de leurs croyances antérieures, désignant ces lieux sacrés sous les noms d’« ocaq » ou de « pir ».

À partir du début du XIXe siècle, dans le cadre de la politique de christianisation menée par l’Empire russe après l’occupation des terres azerbaïdjanaises, des églises orthodoxes russes furent construites. Grâce aux fonds alloués par la « Société pour la restauration du christianisme orthodoxe dans le Caucase » ainsi qu’aux dons recueillis auprès de la population locale, une église orthodoxe russe fut édifiée entre 1892 et 1894 sur les ruines du temple de Kürmük. Des pierres provenant de l’ancien temple albanais furent utilisées pour sa construction. Jusqu’en 2004, le dôme de l’église correspondait entièrement au style architectural des églises orthodoxes russes et une croix orthodoxe en couronnait le sommet. Pourtant, même après l’apparition de cette église, les habitants continuèrent à considérer ce lieu avant tout comme l’ancien temple de Kürmük, perpétuant les traditions de pèlerinage et les rites ancestraux.

Aujourd’hui, le temple de Kürmük, protégé par l’État en tant que monument historique et architectural, demeure l’un des symboles de la diversité culturelle et religieuse de l’Azerbaïdjan.

La fête de « Kürmükoba », célébrée deux fois par an, continue de rassembler des personnes de différentes nationalités et confessions. Sans doute parce qu’elle mêle croyances anciennes, traditions populaires et mémoire historique pluriséculaire.

Par Farida Baghirova