Une nouvelle étude menée par l’historienne Rachel Mairs rassemble des sources écrites provenant de l’Asie centrale antique afin d’analyser l’évolution des langues et des systèmes d’écriture dans la région durant les périodes achéménide et hellénistique. Les recherches portent notamment sur la Bactriane, la Sogdiane, l’Arachosie et le Gandhara - des territoires situés aujourd’hui entre l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Pakistan. L’étude figure dans un récent volume publié par Cambridge University Press et examine des textes datant approximativement du Ve siècle avant notre ère au IIe siècle de notre ère.
L’Asie centrale est souvent décrite à travers les déplacements des empires, des armées et des routes commerciales. Cette étude choisit toutefois de déplacer le regard vers l’écriture elle-même. Selon les chercheurs, les textes conservés de cette époque étaient majoritairement rédigés dans des langues impériales plutôt que dans les langues parlées localement. Sous la domination perse achéménide, les documents administratifs étaient fréquemment consignés en araméen et en élamite. Plus tard, après les conquêtes d’Alexandre le Grand et l’essor des royaumes hellénistiques, le grec s’imposa largement dans les écrits officiels et publics. Dans les régions liées à l’Empire maurya, le prakrit fit également son apparition dans les archives écrites, rapporte Archaeology News.
Cela ne signifie pas pour autant que les populations locales aient brusquement changé de langue au quotidien. L’étude défend même l’idée inverse : les habitants d’Asie centrale continuaient probablement à parler des langues iraniennes et indo-aryennes locales tout en utilisant des langues étrangères pour l’administration, le commerce et les écrits officiels. Autrement dit, la langue de l’écrit différait souvent de celle parlée dans la sphère privée.
Les conclusions s’appuient sur des inscriptions, des documents administratifs et des découvertes archéologiques provenant de nombreux sites de la région. Certains des plus anciens témoignages écrits d’Asie centrale remontent au IVe siècle avant notre ère et proviennent de Bactriane et d’Arachosie. Ces archives permettent de mieux comprendre le fonctionnement des systèmes administratifs perses loin de leur centre politique. L’étude souligne notamment que l’araméen servait de langue administrative commune à l’échelle de l’empire, facilitant les échanges entre fonctionnaires issus de régions diverses.
Le grec suivit ensuite une trajectoire comparable. Après les campagnes d’Alexandre à la fin du IVe siècle avant notre ère, les locuteurs grecs devinrent plus nombreux en Asie centrale. Dans des sites comme Aï Khanoum, les archéologues ont mis au jour des inscriptions et des documents attestant l’usage du grec dans l’affichage public, l’administration et la culture des élites. Pourtant, l’emploi du grec dans la région ne signalait pas nécessairement une identité ethnique grecque. L’étude insiste sur le fait que langue et identité ne doivent pas être considérées comme des catégories identiques. Une personne écrivant en grec n’était pas forcément grecque par ses origines ou par son identité.
L’un des principaux enseignements de cette recherche est que l’écriture et la langue ont souvent suivi des trajectoires distinctes. Les alphabets et systèmes graphiques furent régulièrement adaptés à de nouveaux usages. L’écriture araméenne servit ainsi à transcrire d’autres langues que l’araméen lui-même, notamment le prakrit et certaines langues iraniennes locales. Plus tard, l’alphabet grec devint à son tour la base de l’écriture du bactrien, une langue iranienne associée à la période kouchane.
En retraçant ces évolutions, l’étude présente l’Asie centrale antique comme un espace profondément multilingue, façonné par des contacts durables entre traditions perses, grecques, indiennes et locales. Les archives écrites demeurent fragmentaires et dépendent largement des documents ayant survécu grâce aux climats secs, aux archives effondrées ou aux fouilles archéologiques. Malgré cela, les textes conservés offrent un aperçu rare de la manière dont les empires ont influencé les pratiques d’écriture tandis que les langues locales continuaient d’exister en arrière-plan.
L’étude conclut que l’Asie centrale antique ne se définissait ni par une langue unique ni par un système d’écriture dominant, mais par une adaptation constante. Les systèmes d’écriture circulaient avec les empires, tandis que les sociétés locales les remodelaient progressivement selon leurs propres besoins.