LA CRISE SILENCIEUSE DE LA CASPIENNE: UNE MER QUI SE RETIRE SOUS NOS YEUX

Analyses
24 Mai 2026 21:16
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LA CRISE SILENCIEUSE DE LA CASPIENNE: UNE MER QUI SE RETIRE SOUS NOS YEUX

La mer Caspienne, longtemps considérée comme une ressource naturelle, économique et logistique stable pour la région, est en train de changer rapidement. La baisse de son niveau n’est plus seulement un sujet de préoccupation pour les scientifiques et les écologistes. Elle est désormais devenue une question de sécurité nationale, de logistique, d’énergie, de pêche, d’infrastructures portuaires et d’avenir des villes côtières. Le problème est particulièrement aigu pour l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan - deux pays pour lesquels la Caspienne est à la fois une mer et un élément central du développement économique, du commerce international et du positionnement géopolitique.

Le recul du niveau de la mer Caspienne est observé depuis de nombreuses années, mais le phénomène est devenu particulièrement visible ces dernières années. Pour l’Azerbaïdjan, cela représente des risques pour le littoral de l’Absheron, les infrastructures maritimes, la logistique portuaire et les ressources halieutiques. Au Kazakhstan, la situation est encore plus dramatique en raison de la faible profondeur de la partie nord de la Caspienne. Là-bas, même une baisse relativement modeste du niveau de l’eau peut éloigner considérablement la mer des côtes.

En Azerbaïdjan, l’assèchement progressif de la Caspienne est directement lié à l’avenir de Bakou, du port d’Alat, du transport maritime, des zones touristiques côtières et des infrastructures énergétiques offshore. À mesure que la mer se retire, le littoral se transforme, les opérations portuaires deviennent plus complexes, les coûts de dragage augmentent et les infrastructures côtières doivent s’adapter à de nouvelles conditions. Les autorités azerbaïdjanaises ont à plusieurs reprises averti que la situation suscitait de vives inquiétudes.

En 2023, le ministre azerbaïdjanais de l’Écologie et des Ressources naturelles, Mukhtar Babayev, déclarait que le niveau de la mer Caspienne avait baissé de 114 centimètres au cours des dix années précédentes (source : AZERTAC).

Pour le Kazakhstan, le retrait de la Caspienne n’est plus seulement un problème environnemental, mais aussi une question sociale. Cela concerne particulièrement les régions de Manguistaou et d’Atyraou, où la mer soutient historiquement l’activité économique, la pêche, le transport et l’approvisionnement en eau. La partie kazakhe de la Caspienne est particulièrement vulnérable en raison de la faible profondeur de la zone nord. Des territoires autrefois immergés se transforment désormais en fonds marins asséchés, en étendues salines et en zones côtières arides. Cela redessine le paysage, détériore les conditions de vie des poissons et du phoque de la Caspienne, et crée de nouveaux risques pour les communautés locales.

Les écologistes kazakhs décrivent la situation en des termes alarmants. Kirill Osin, directeur de l’ONG Eco Mangistau, estime qu’Aktau pourrait être parmi les premières villes gravement touchées, la mer constituant une source essentielle d’eau après dessalement. Selon lui, la baisse du niveau de la Caspienne crée déjà des problèmes pour le captage et le processus de dessalement de l’eau. En hiver, le faible niveau de l’eau et l’insuffisance des travaux de dragage ont provoqué des difficultés dans le canal de captage, tandis qu’en été, la hausse de la température de l’eau prélevée affecte également le fonctionnement du système (source : VPO Analytics / Eco Mangistau).

Osin souligne également qu’il sera extrêmement difficile de restaurer la Caspienne à son niveau antérieur. Selon lui, la mer suit certes des cycles naturels, mais la situation actuelle est aggravée par le changement climatique, la diminution du débit des fleuves et l’activité économique humaine. Pour le Kazakhstan, cela représente un danger particulier, car le recul de la mer affecte directement les ports d’Aktau et de Kouryk, qui jouent un rôle clé dans le développement de la Route internationale de transport transcaspienne. Si le niveau de l’eau continue de baisser, la circulation des navires pourrait devenir plus difficile, les coûts d’entretien des ports augmenter et la résilience des corridors logistiques s’affaiblir.

L’écologiste kazakh Vadim Ni, fondateur du mouvement « Save The Caspian Sea », se montre encore plus direct. Selon lui, la Caspienne « perd sa vie » en raison de l’assèchement, de la pollution et du déclin des populations de poissons et de phoques. Il rappelle que la mer reçoit environ 80 % de son eau du fleuve Volga, tandis que la baisse des précipitations causée par le changement climatique et la construction de barrages le long du fleuve empêchent l’eau d’atteindre la mer dans les mêmes volumes qu’auparavant. À ses yeux, il s’agit de l’une des principales causes de la baisse du niveau de la Caspienne (source : Anadolu Agency).

Cette analyse est importante, car elle montre que le problème dépasse largement les frontières d’un seul pays. Le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan peuvent adapter leurs ports, renforcer leurs infrastructures côtières et améliorer la surveillance environnementale, mais ils ne contrôlent pas la principale source d’alimentation de la Caspienne : la Volga. C’est pourquoi la question du recul de la mer devient inévitablement un enjeu de diplomatie régionale impliquant la Russie, l’Iran, le Turkménistan et les autres États riverains.

Les écologistes kazakhs mettent également en garde contre la nécessité de tirer les leçons de la catastrophe de la mer d’Aral. Bien entendu, la Caspienne et l’Aral sont des systèmes hydrologiques différents et ne peuvent être comparés mécaniquement. Mais certains risques se ressemblent : réduction de la surface aquatique, dégradation des écosystèmes, recul du littoral, détérioration des conditions de vie des populations côtières et augmentation des risques liés à la poussière et au sel. C’est pourquoi les spécialistes kazakhs estiment que la région ne doit pas se contenter d’observer le phénomène, mais élaborer une stratégie d’adaptation à long terme.

En Azerbaïdjan également, les experts reconnaissent que la baisse du niveau de la Caspienne affecte déjà l’environnement comme l’économie. L’écologiste Rovshan Abbasov affirme que la diminution du niveau de la mer porte gravement atteinte aux ressources halieutiques. Selon lui, cela pourrait entraîner une réduction de la flore et de la faune uniques de la Caspienne, voire la disparition de certaines espèces. Il se dit particulièrement préoccupé par l’avenir de l’esturgeon et de la production de caviar noir, la Caspienne ayant longtemps représenté une part majeure de l’approvisionnement mondial de ce produit précieux (source : Day.Az / Milli.Az).

Abbasov estime également que le problème ne se limite pas à la baisse du niveau de la mer elle-même. Il pointe un ensemble plus large de facteurs : diminution du niveau des fleuves, changement climatique, pollution des cours d’eau et pression excessive sur les ressources hydriques. Selon lui, la réduction du débit des fleuves, l’assèchement de la Caspienne et la pollution - y compris celle provenant des pays voisins - détériorent les conditions de reproduction des poissons et causent de lourds dommages au secteur de la pêche (source : Media.Az).

Dans une autre déclaration, Abbasov a indiqué que le niveau de la Caspienne diminue progressivement depuis 1995. Il relie cette évolution à la baisse du niveau des fleuves se jetant dans la mer, notamment la Koura et la Volga, ainsi qu’à la demande croissante en eau douce dans la région caspienne. Selon lui, une grande partie de la production agricole en Azerbaïdjan nécessite l’irrigation, ce qui réduit la quantité d’eau fluviale atteignant la mer et affecte à la fois son niveau et les stocks de poissons (source : Baku.ws / Oxu.Az).

Ainsi, les écologistes azerbaïdjanais considèrent le recul de la Caspienne non comme un phénomène isolé, mais comme une composante d’une crise hydrique plus vaste. La question touche au climat, aux fleuves, à l’agriculture, à la pollution, à l’urbanisation et à la gestion de l’eau. Cet enjeu est particulièrement important pour l’Azerbaïdjan, où la sécurité hydrique devient déjà l’une des priorités majeures de la politique environnementale.

Le professeur Nizami Mammadov estime que les fluctuations du niveau de la Caspienne doivent être considérées comme l’un des grands défis environnementaux de la région. Selon lui, l’Azerbaïdjan est confronté non seulement à l’assèchement de la mer, mais aussi à la pollution transfrontalière des fleuves Koura et Araxe, à la perte de biodiversité, à la salinisation des sols et à la désertification. Il propose que l’Azerbaïdjan prenne l’initiative de créer un institut international chargé d’étudier les problèmes fondamentaux de la Caspienne, d’effectuer des prévisions scientifiques et de développer des solutions pour les États riverains (source : AZERTAC).

Cette proposition apparaît particulièrement pertinente, car chaque pays enregistre actuellement les conséquences du recul de la Caspienne dans son propre secteur, alors que la nature du problème exige un centre scientifique commun et un système unifié de surveillance. Sans données coordonnées, prévisions à long terme et coopération entre les États, il sera impossible de comprendre à quelle vitesse le niveau de l’eau pourrait continuer à baisser et quelles mesures d’adaptation sont les plus urgentes.

Au niveau officiel, l’Azerbaïdjan insiste également sur une approche collective. Mukhtar Babayev, représentant présidentiel azerbaïdjanais pour les questions climatiques et président de la COP29, a déclaré à Astana que la baisse du niveau de la mer Caspienne constituait un défi commun nécessitant des solutions collectives. Il a souligné que le problème affecte non seulement l’environnement, mais aussi les infrastructures côtières, l’activité économique et le bien-être des populations vivant au bord de la mer (source : CBC TV Azerbaijan / Trend).

La vice-ministre azerbaïdjanaise de l’Écologie et des Ressources naturelles, Umayra Taghiyeva, avait auparavant indiqué que le niveau de la Caspienne avait chuté de 69 centimètres depuis 2018, et de 114 centimètres depuis 2013. Elle a rappelé que cette question concernait tous les États riverains et que l’Azerbaïdjan avait déjà initié des discussions internationales sur le sujet (source : Haqqin.az).

La principale source d’inquiétude réside dans le fait que le recul de la Caspienne affecte simultanément plusieurs domaines. Premièrement, il s’agit d’un choc pour l’écosystème. Les zones peu profondes se réduisent, les conditions de reproduction des poissons changent, l’habitat du phoque de la Caspienne se dégrade et la pression sur les zones humides côtières augmente. Deuxièmement, c’est un choc économique. Les ports, le transport maritime, la pêche, l’énergie, le tourisme et l’approvisionnement en eau deviennent plus vulnérables. Troisièmement, il s’agit d’un risque social : les populations vivant dans les zones côtières voient leur environnement quotidien profondément transformé.

Pour l’Azerbaïdjan, les zones les plus sensibles sont le littoral de l’Absheron, l’agglomération de Bakou, le port d’Alat, la logistique maritime, les ressources halieutiques et la sécurité environnementale des côtes. Si la Caspienne continue de se retirer, le pays devra investir davantage dans l’adaptation des infrastructures portuaires, la protection des zones côtières, la surveillance de la pollution et la préservation de la biodiversité.

Pour le Kazakhstan, les principaux risques concernent les régions de Manguistaou et d’Atyraou, les ports d’Aktau et de Kouryk, l’approvisionnement en eau d’Aktau, la pêche, les infrastructures pétrolières et gazières, ainsi que l’état des écosystèmes du nord de la Caspienne. Contrairement aux zones plus profondes de la mer, la partie nord réagit de manière particulièrement brutale à la baisse du niveau de l’eau. Le Kazakhstan assiste donc non seulement à une diminution de la profondeur, mais au recul effectif de la mer loin des côtes.

Les experts des deux pays s’accordent sur un point essentiel : la Caspienne ne peut plus être considérée comme une ressource naturelle stable. Il s’agit d’un système dynamique et vulnérable, façonné par le climat, les fleuves, l’activité économique et les politiques régionales. Les spécialistes azerbaïdjanais mettent davantage l’accent sur la surveillance scientifique, la protection des ressources halieutiques, la création d’un institut de recherche international et les solutions collectives. Les écologistes kazakhs, eux, insistent plus souvent sur les conséquences déjà visibles : retrait des eaux, risques pour Aktau, difficultés portuaires et détérioration des conditions de vie des poissons et des phoques.

L’assèchement de la Caspienne devient un test pour toute la région. Si les États riverains se limitent à des déclarations, le problème ne fera que s’aggraver. Mais si un véritable système de coordination est mis en place - incluant surveillance commune, échange de données, programmes environnementaux, adaptation des ports et dialogue sérieux sur les débits fluviaux - la région pourrait encore avoir une chance d’en atténuer les conséquences.

La Caspienne ne se retire pas en un seul jour, et c’est précisément ce qui rend le danger facile à sous-estimer. La mer recule lentement, centimètre par centimètre, mais les conséquences pourraient être immenses. Pour l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan, il ne s’agit plus d’une question relevant d’un avenir lointain. C’est un défi du présent - un défi qui façonnera l’économie, l’écologie, les corridors de transport et la qualité de vie de millions de personnes vivant sur les rives de la Caspienne.

Par Murad Samedov