Avec l’annexion du Caucase du Sud par la Russie au début du XIXe siècle, les terres azerbaïdjanaises furent divisées en deux parties. Au nord, la lutte des forces progressistes de la nation pour la libération du peuple et l’éveil de la conscience nationale aboutit à la proclamation de la République démocratique d’Azerbaïdjan. Cet événement constitua l’aboutissement logique des processus sociopolitiques en cours dans la région. À cette époque, l’idée républicaine s’était déjà solidement enracinée dans la conscience publique et formait la base du programme de lutte politique. Entre le 28 mai 1918 et le 28 avril 1920, les fondateurs de la République démocratique d’Azerbaïdjan (RDA) engagèrent des transformations fondamentales dans tous les domaines de la vie nationale.
Dans un contexte où le Caucase du Sud devenait, après l’effondrement de l’Empire russe, le théâtre d’affrontements entre différentes puissances, et où le peuple azerbaïdjanais subissait génocide et épuration ethnique de la part des nationalistes arméniens, les efforts de construction étatique - malgré l’absence d’expérience et de conditions préalables suffisantes - exigeaient une volonté exceptionnelle, un profond patriotisme et un sens aigu des responsabilités envers le peuple.
La RDA fut la première république parlementaire du monde musulman et des peuples turciques. Le 28 mai - date de sa proclamation - fut célébré avec solennité durant les deux années de son existence. En 1920, cette journée survint après la chute de l’État azerbaïdjanais et fut commémorée par les participants au soulèvement antisoviétique de Gandja, sous les balles et les tirs d’artillerie. Ils proclamaient : « Que le 28 mai soit non seulement le Jour de l’indépendance, mais aussi celui du souvenir de ceux qui sont tombés pour leur patrie ; notre résistance à l’ennemi en ce 28 mai sera une manifestation de grandeur spirituelle et de victoire morale. » Le 28 mai 1920 fut ainsi le jour où « l’honneur et la dignité de la nation retrouvèrent une reconnaissance universelle ».
Dans des circonstances particulièrement difficiles, les fondateurs de la République choisirent la forme de gouvernement la plus avancée et démocratique de leur époque. La Déclaration d’indépendance - document fondateur du nouvel État - affirmait l’attachement aux principes de la démocratie, de la laïcité et du parlementarisme, principes respectés jusqu’au bout. Le pouvoir d’État reposait sur trois branches : le Parlement, le gouvernement et le pouvoir judiciaire. Presque toutes les nationalités étaient représentées au Parlement, y compris les plus petites : les Turcs musulmans (nom alors donné aux Azerbaïdjanais) disposaient de 80 sièges, les Arméniens de 21, les Russes de 10, les Allemands, Juifs, Géorgiens et Polonais d’un siège chacun. Les syndicats de Bakou détenaient trois sièges et l’Union des producteurs pétroliers de Bakou deux autres. Le gouvernement, organe exécutif, était responsable devant le Parlement, et l’État était administré conformément aux lois et règlements adoptés par celui-ci.
Avant la création de la RDA, les territoires peuplés d’Azerbaïdjanais dans le Caucase du Sud couvraient environ 150 000 kilomètres carrés. La République démocratique d’Azerbaïdjan s’étendait sur 114 000 kilomètres carrés et comptait 3,3 millions d’habitants. Gandja fut d’abord désignée capitale provisoire, Bakou étant alors contrôlée par le gouvernement bolchevique-dachnak du Soviet des commissaires du peuple de Bakou.
Au printemps 1918, les bolcheviks conclurent une alliance avec les Dachnaks et déclenchèrent des attaques armées contre la population musulmane civile de Bakou et des régions avoisinantes. Afin de consolider leur pouvoir et d’empêcher la création d’un État national azerbaïdjanais, les unités bolcheviques et les groupes armés dachnaks massacrèrent des dizaines de milliers d’Azerbaïdjanais. Leur objectif n’était pas seulement de prendre le contrôle total de Bakou et des régions centrales de l’Azerbaïdjan, mais aussi d’exterminer une partie importante de la population musulmane afin d’écarter toute future contestation de leur domination.
Malgré cela, le 15 septembre 1918, les forces gouvernementales de la RDA, aidées par l’Armée islamique du Caucase - composée en partie de troupes ottomanes - réussirent, après de violents combats, à libérer Bakou. Dès le 17 septembre, la ville fut proclamée capitale de la République.
Durant l’existence de la République démocratique, cinq cabinets gouvernementaux se succédèrent : les trois premiers furent dirigés par Fatalikhan Khoyski, les deux derniers par Nasib bey Yousifbeyli. Initialement, le gouvernement rendait compte au Conseil national azerbaïdjanais présidé par Mammad Amin Rasulzadeh, puis au Parlement de la RDA dirigé par Ali Mardan bey Topchoubachov.
Le Parlement ouvrit officiellement ses travaux le 7 décembre 1918 et fonctionna durant dix-sept mois. Il tint 145 séances et examina plus de 270 projets de loi, dont 230 furent adoptés. Les députés étaient répartis en onze fractions et groupes parlementaires. L’Azerbaïdjan acquit ainsi une précieuse expérience de démocratie parlementaire et d’éthique politique. Comme l’écrivait M. Rasulzadeh :
« L’Assemblée nationale représentait toutes les classes et nationalités du pays et détenait entre ses mains le destin entier de l’État. Sans elle, aucun ordre n’était exécuté, aucune dépense engagée, aucune guerre déclarée, aucun traité de paix signé. Le gouvernement restait en fonction tant qu’il conservait la confiance de l’Assemblée et était renversé lorsqu’il la perdait. Ici, le pouvoir n’était pas un instrument de domination : le Parlement était le maître absolu. »
Dès les premiers jours de son existence, la République adopta des mesures fondamentales de construction étatique, allant de l’adoption des symboles nationaux à la résolution de questions complexes liées à l’organisation de l’État. Le 21 juin 1918 fut approuvé un drapeau national composé d’un croissant et d’une étoile blanche à huit branches sur fond rouge. Le 9 novembre, il fut remplacé par le drapeau tricolore.
Le principal défi auquel faisait face la jeune République était la libération complète de Bakou et l’unification des terres azerbaïdjanaises sous une autorité unique. Cela nécessitait la création d’une armée nationale. Le gouvernement entreprit donc l’organisation des forces armées et créa, le 26 juin, un corps militaire azerbaïdjanais distinct. Une attention particulière fut accordée à l’intégrité territoriale et à la défense du pays. Le 11 janvier 1919, un nouvel uniforme militaire fut adopté. Pour former les cadres militaires, furent créées une école militaire, une école d’ingénieurs, une école de cheminots militaires et une école d’assistants médicaux.
Le 27 juin, le turcique - autrement dit l’azerbaïdjanais - fut proclamé langue d’État. Les anciennes écoles furent nationalisées, de nouveaux établissements scolaires et des cours de formation pour enseignants furent ouverts, et des mesures furent prises pour rétablir les noms historiques des localités modifiés sous l’Empire russe. Ainsi, le nom historique de Gandja fut restauré à la place de Yelizavetpol.
La mobilisation militaire fut organisée et, le 11 août, une loi sur le service militaire obligatoire fut adoptée. Plus tôt, le 15 juillet, un décret avait institué une Commission extraordinaire d’enquête chargée d’investiguer les massacres et pillages perpétrés contre les populations turco-musulmanes du Caucase du Sud durant la Première Guerre mondiale et de poursuivre les responsables en justice.
La Commission travailla jusqu’en novembre 1919 et rassembla 36 volumes, 3 500 pages de documents d’enquête préliminaire ainsi que 95 photographies remises à la délégation azerbaïdjanaise lors de la Conférence de paix de Paris. Elle prépara également 128 projets de rapports et de résolutions visant à poursuivre 194 participants aux pogroms et massacres. Cependant, le 9 février 1920, à la suite de la reconnaissance de facto de l’indépendance de l’Azerbaïdjan par la Conférence de paix de Paris, le Parlement adopta une loi d’amnistie mettant fin aux poursuites liées aux crimes motivés par la haine ethnique.
Les archives de cette Commission extraordinaire conservent aujourd’hui encore une immense valeur en tant que source primaire sur le génocide subi par le peuple azerbaïdjanais au début du XXe siècle.
La République connut également des succès économiques notables : réhabilitation de l’oléoduc Bakou-Batoumi, poursuite de la construction du chemin de fer Bakou-Djoulfa, création de la Banque d’État d’Azerbaïdjan, émission de billets de banque nationaux et développement de la Compagnie maritime de la Caspienne.
Le domaine culturel occupa lui aussi une place importante. Parmi les organes de presse de la RDA, le journal Iqbal joua un rôle particulier : il fut le premier à promouvoir sous une forme conceptuelle les objectifs sociopolitiques de la République. Les principaux auteurs d’Iqbal et du journal Dirilik étaient les dirigeants et collaborateurs du journal Achig Soz, organe du parti Musavat qui dirigeait le mouvement de libération nationale en Azerbaïdjan.
D’autres journaux, tels que Istiglal, Azerbaïdjan, Ovragi-Nafisa, Musalmanlig, Gurtulush, Madaniyyat, Ganjlar Yurdu, Sheypur ou encore Zanbur, contribuèrent activement à la diffusion de l’idéologie nationale. La vie politique, économique et culturelle du pays était également reflétée dans les pages du journal officiel Azerbaïdjan, dont les quatre premiers numéros furent publiés à Gandja avant que le journal ne paraisse à Bakou en azerbaïdjanais et en russe.
Parmi les premières mesures gouvernementales figurait aussi le transfert du département azerbaïdjanais du Séminaire pédagogique transcaucasien de Tiflis vers Gazakh. Le Séminaire pédagogique de Gazakh devint ainsi le premier établissement formant des enseignants pour les écoles primaires d’Azerbaïdjan.
En 1919, le gouvernement entreprit un travail méthodique pour créer des établissements d’enseignement supérieur : une université azerbaïdjanaise, un institut agricole et un conservatoire d’État. Toutefois, seul le premier projet put être concrétisé : le 1er septembre 1919, le Parlement adopta la loi portant création de l’Université d’État de Bakou.
Il fut également décidé d’envoyer des étudiants poursuivre leurs études à l’étranger. Pour l’année universitaire 1919-1920, cent jeunes furent sélectionnés pour suivre une formation supérieure aux frais de l’État. Sept millions de roubles furent alloués à ce programme. Chaque étudiant recevait une bourse de 400 francs ainsi qu’une allocation de 1 000 francs pour les frais de voyage. Après leurs études, ils devaient travailler durant quatre ans dans les lieux où ils avaient été affectés. Quarante-cinq étudiants furent envoyés en France, vingt-trois en Italie, dix au Royaume-Uni et neuf en Turquie.
En 1919, fut créée à l’Université de Bakou une Société pour l’étude de l’Orient musulman, qui contribua largement à l’étude et à la promotion de l’histoire, de la culture et de la littérature azerbaïdjanaises. Au début de l’année 1920, le ministère de l’Éducation institua également un département d’archéologie. Des organisations culturelles et littéraires, telles que l’association Yashil Galam ou la société Turk Ojagi, œuvrèrent à la préservation de la culture musulmane et de l’art national.
En décembre 1919, l’ouverture du Musée de l’Indépendance marqua un événement majeur de la vie culturelle du pays. Ce musée fut inauguré à l’occasion du premier anniversaire du Parlement. Une commission chargée de remplacer l’alphabet azerbaïdjanais fondé sur l’écriture arabe fut également créée. La censure de la presse fut abolie et plusieurs décisions furent prises afin de célébrer les grandes dates historiques nationales.
Parmi les réalisations importantes de la République figure également la création de l’Agence télégraphique d’Azerbaïdjan - première agence de presse indépendante d’un État azerbaïdjanais indépendant - instituée par le gouvernement le 3 mars 1919. Le 2 février 1920, une nouvelle résolution transforma l’agence AZTAG en structure autonome placée sous l’autorité du Conseil des ministres.
Une autre étape majeure dans l’affirmation de l’indépendance nationale fut l’adoption, le 11 août 1919, de la loi sur la citoyenneté de la République démocratique d’Azerbaïdjan. Toute personne acquérant la citoyenneté devait prêter serment dans les termes suivants :
« Moi, (nom et prénom), rejoignant les rangs des citoyens de l’Azerbaïdjan, promets et jure devant Dieu tout-puissant et ma conscience d’être loyal et fidèle à l’Azerbaïdjan, de ne reconnaître aucune autre patrie, d’accomplir avec constance tous les devoirs du citoyen azerbaïdjanais et de servir fidèlement le bonheur de la République d’Azerbaïdjan, sans ménager mes efforts, mes biens et, si nécessaire, ma vie. Que Dieu m’aide à tenir cette promesse. »
Les personnes refusant de prêter serment religieux faisaient une déclaration solennelle sans employer les mots « je jure ».
La République démocratique d’Azerbaïdjan fut le premier État démocratique d’Orient. Elle accorda le droit de vote aux femmes bien avant les États-Unis et plusieurs autres pays occidentaux.
Dès sa création, la RDA mena une politique étrangère active. Le premier document bilatéral qu’elle signa fut le « Traité d’amitié entre les gouvernements de l’Empire ottoman et de la République d’Azerbaïdjan ».
Le 3 août 1918, Ali Mardan bey Topchoubachov fut envoyé à Istanbul comme envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire afin d’établir des relations diplomatiques avec les pays européens. Il prit également la tête de la délégation azerbaïdjanaise à la Conférence de paix de Paris le 28 décembre. Le 2 mai 1919, à l’initiative du président américain Woodrow Wilson, la question de l’Azerbaïdjan fut examinée pour la première fois lors d’une réunion du « Conseil des Quatre ».
La possibilité d’un tournant dans le destin des républiques nées sur les ruines de l’Empire russe se manifesta dans le discours prononcé en novembre 1919 par le Premier ministre britannique David Lloyd George devant la Chambre des communes. Ses propos laissaient clairement entendre qu’il soutenait la reconnaissance de l’Azerbaïdjan et l’aide à lui apporter.
À l’initiative du Royaume-Uni, une session du Conseil suprême de la Conférence de paix de Paris fut convoquée le 10 janvier 1920. Le lendemain, sur proposition du ministre britannique des Affaires étrangères Lord Curzon, le Conseil adopta la résolution suivante :
« Les Alliés et les pays de l’Entente reconnaissent de facto le gouvernement azerbaïdjanais. »
Après cette reconnaissance internationale, les relations diplomatiques de la jeune République se développèrent rapidement. Des consulats de Belgique, de Suisse, des Pays-Bas, de Tchécoslovaquie, de Finlande et d’autres pays ouvrirent à Bakou. Le 20 mars 1920, l’Iran reconnut officiellement l’Azerbaïdjan de jure. Une ambassade fut ouverte à Téhéran, un consulat général à Tabriz, ainsi que des vice-consulats à Rasht, Anzali et Machhad.
Le Parlement adopta également une loi créant des représentations diplomatiques au Royaume-Uni, en France, en Italie, aux États-Unis, en Suisse, en Pologne, en Allemagne et en Russie. Des missions diplomatiques du Royaume-Uni, de la Grèce, de la Belgique, de la Géorgie, de l’Arménie, du Danemark, de l’Italie, de la Lituanie, de la Pologne, de l’Iran, des États-Unis, de l’Ukraine, de la Finlande, de la Suède et de la Suisse commencèrent à fonctionner en Azerbaïdjan.
La participation de l’Azerbaïdjan au système des relations internationales fut brutalement interrompue par l’intervention militaire de la Russie soviétique en avril 1920.
Malgré la chute de l’État, l’idée nationale et l’aspiration à la souveraineté survécurent. Les mesures fondamentales prises pour restaurer l’État azerbaïdjanais, inscrire l’Azerbaïdjan sur la carte politique du monde, créer un État fondé sur des principes démocratiques dans le monde musulman et donner un contenu politique au nom même de l’Azerbaïdjan constituèrent les bases sur lesquelles la souveraineté nationale continua d’exister, même sous une forme réduite.
À la fin du XXe siècle, l’État azerbaïdjanais restauré proclama sa fidélité aux traditions de la Première République. Le 28 mai fut officiellement institué Jour de la République et des mesures furent prises pour préserver la mémoire des grands événements historiques nationaux. Une période de réhabilitation des figures éminentes de la RDA commença : de nombreux articles, livres et émissions de télévision furent consacrés à leur vie et à leur œuvre.
Les écrits des auteurs, poètes et penseurs qui avaient été les idéologues et les pères spirituels de la Première République furent publiés et réédités. Les fêtes professionnelles dont les fondations avaient été posées durant la RDA furent rétablies. En un mot, conformément au principe de continuité de l’État azerbaïdjanais, des efforts furent entrepris - et se poursuivent encore aujourd’hui - pour restaurer la mémoire nationale.
Les commémorations organisées au niveau officiel et les évaluations politiques formulées à maintes reprises par les plus hautes autorités témoignent clairement de l’attention portée par l’État azerbaïdjanais contemporain à son héritage historique et de son attachement à ses racines dans la définition de son avenir.
Par Firdovsiya Ahmadova – Historienne, Docteur en Histoire