Alors que l'Arménie poursuit son rapprochement avec l'Union européenne et que les restrictions économiques imposées par la Russie restent en vigueur, les autorités arméniennes ont tenté de préserver au moins le volet économique de leurs relations bilatérales. Toutefois, les résultats de ce déplacement sont restés essentiellement symboliques et n'ont débouché sur aucune avancée concrète.
La composition de la délégation témoignait déjà de l'importance accordée par Erevan à cette visite. Nikol Pachinian était accompagné de son vice-Premier ministre Mher Grigorian, du ministre de l'Économie Gevorg Papoyan, de plusieurs vice-ministres des secteurs concernés, de représentants du bloc des infrastructures ainsi que du directeur général de la centrale nucléaire arménienne. Le principal rendez-vous du déplacement a été la rencontre avec le Premier ministre russe Mikhaïl Michoustine, organisée en marge du salon industriel Innoprom-2026, à Ekaterinbourg.
Les premiers signes ont néanmoins laissé entrevoir un accueil réservé. Selon des sources russes et des médias arméniens favorables à Moscou, les discussions, officiellement annoncées pour une durée d'une heure et demie, auraient en réalité été nettement plus courtes. Il est également souligné que Mikhaïl Michoustine n'a pas félicité Nikol Pachinian pour sa reconduction au poste de Premier ministre, un geste qui, dans la pratique diplomatique, est souvent interprété comme une absence de reconnaissance de la légitimité des résultats électoraux.
Le contexte économique de cette visite était tout aussi révélateur. Son principal objectif était d'obtenir la levée des restrictions russes sur les importations de produits arméniens. La dépendance de l'Arménie à l'égard du marché russe demeure en effet considérable. Selon les données des services des douanes et du Comité statistique arménien pour l'année 2025, les importations en provenance de Russie se sont élevées à environ 4,9 milliards de dollars, soit 37 % de l'ensemble des importations du pays, tandis que les exportations vers la Russie ont atteint 2,9 milliards de dollars, représentant 35 % des exportations totales.
Cette dépendance est encore plus marquée dans certains secteurs. Ainsi, 94 % des exportations de fruits sont destinées au marché russe, les exportations de poisson et de fleurs sont presque entièrement orientées vers la Russie, la dépendance au gaz atteint 85 %, celle au blé 99 %, tandis qu'environ 83 % des exportations de boissons alcoolisées, notamment de cognac et de vodka, prennent également la direction du marché russe.
Dans ces conditions, la recherche de débouchés alternatifs ne modifie pas encore l'équilibre général. Bien que l'Arménie diversifie progressivement ses approvisionnements en carburants grâce à des importations en provenance d'Égypte, de Roumanie, de Bulgarie et même de faibles volumes d'Azerbaïdjan, Moscou reste un partenaire incontournable pour la sécurité alimentaire du pays et pour ses principales exportations. Des représentants du monde des affaires arménien, parmi lesquels Ara Maroutian et Artiom Tadevosian, reconnaissent ouvertement que les succès enregistrés sur d'autres marchés ne compensent ni les difficultés structurelles, ni le manque de subventions, ni les écarts persistants avec les normes européennes de qualité.
Dans ce contexte, les développements politiques intervenus en Arménie à la veille du déplacement ont également retenu l'attention. Les autorités ont accentué la pression sur l'homme d'affaires et responsable politique prorusse Gagik Tsaroukian, et son arrestation, intervenue immédiatement après le retour de Nikol Pachinian, a été interprétée par de nombreux observateurs comme un signal adressé à Moscou : Erevan n'entend pas renoncer à son orientation pro-européenne, même au prix de concessions économiques limitées.
Au final, les discussions n'ont fait que confirmer la persistance d'une contradiction fondamentale. L'Arménie réaffirme son attachement à l'Union économique eurasiatique (UEEA), tout en poursuivant son rapprochement institutionnel avec l'Union européenne. Dans ce contexte, la Russie ne semble pas disposée à rouvrir pleinement son marché ni à rétablir un climat de confiance.
Cette visite a ainsi mis en évidence les limites de la politique étrangère dite « multivectorielle » menée par Erevan. Le rapprochement politique avec l'Occident ne s'accompagne pas d'une diversification économique suffisante. Sans une adaptation profonde de son appareil productif, le développement de nouvelles infrastructures logistiques et une ouverture effective des frontières avec l'Azerbaïdjan et la Turquie, l'Arménie risque de demeurer dans une situation où elle cherche simultanément à « préserver son partenariat avec la Russie tout en se tournant vers l'Europe ».
Dans cette perspective, la normalisation des relations avec Bakou et Ankara, ainsi que la participation aux projets régionaux de transport et de connectivité, y compris le corridor de Zanguezour, sont présentées comme la voie la plus rationnelle pour réduire cette dépendance unilatérale. Pour l'heure, Erevan ne récolte, selon cette analyse, que ce qu'elle a elle-même préparé : des photographies officielles de ses entretiens diplomatiques, tandis que les restrictions économiques demeurent.
La visite des 6 et 7 juillet n'a donc pas constitué un tournant. Elle a surtout confirmé que, dans un contexte de forte dépendance économique vis-à-vis de la Russie conjuguée à un éloignement politique progressif de Moscou, les relations russo-arméniennes semblent vouées à une crise durable, certes maîtrisée, mais persistante. Pour l'Arménie, cette situation implique un choix stratégique déterminant, dont dépendra en grande partie la stabilité économique du pays dans les années à venir.